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L’intervention humanitaire en Irak est « inadaptée » malgré un financement accru

Thousands of Iraqis have fled the Sinjar region following advances by the group calling themselves the Islamic State (ISIS).
(Médecins Sans Frontières)

L’aide humanitaire fait encore défaut à des dizaines de milliers d’Irakiens, malgré une affluence de fonds injectés dans les efforts de secours, selon les organisations non gouvernementales (ONG).
Les problèmes de sécurité dus à l’avancée des combattants islamistes et aux retards logistiques empêchent une bonne partie des fonds – notamment un don de 500 millions de dollars de l’Arabie Saoudite – de parvenir à ceux qui en ont le plus besoin.

Le 12 août, les Nations Unies ont décrété l’état d’urgence humanitaire de niveau trois en Irak ; le niveau maximum. Depuis janvier, plus de 1,2 million de personnes sont déplacées par les combats du groupe djihadiste qui se fait désormais appeler État islamique (anciennement connu sous le nom d’État islamique en Irak et au Levant ou EIIL). Des centaines de milliers de personnes ont désespérément besoin d’abris, de nourriture, d’eau et de soins médicaux.

L’aide internationale est considérable. En effet, l’Arabie Saoudite a annoncé le 1er juillet l’envoi de 500 millions de dollars aux Nations Unies. De leur côté, les États-Unis et le Royaume-Uni ont envoyé des hélicoptères afin de parachuter des denrées alimentaires, de l’eau et d’autres produits de première nécessité à des milliers de personnes qui ont fui l’EIIL et se retrouvent bloquées dans la montagne. Le montant de l’aide saoudienne, entre autres, dépasse l’appel de fonds lancé par les Nations Unies, ce qui est rare dans le cas de crises humanitaires.

Pourtant, la communauté humanitaire a du mal à faire face, à cause de l’ampleur et du caractère imprévisible de la crise. Amnesty International a récemment critiqué les efforts de secours. « L’aide internationale pour répondre au déplacement massif de civils dans les régions contrôlées par l’EIIL reste malheureusement inadaptée à ce jour », a déclaré Amnesty dans un communiqué. L’organisation a ajouté que le parachutage d’aide humanitaire par avion, qui a été très médiatisé, s’est révélé largement inefficace, car les bouteilles d’eau et les autres articles s’écrasaient au sol et étaient donc inutilisables.

« L’intervention humanitaire est presque invisible dans les zones où je me suis rendue au cours des derniers jours. Les organisations doivent expliquer pourquoi elles ne sont pas présentes sur place afin d’apporter de l’aide à plus grande échelle », a déclaré à IRIN Donatella Rovera, conseillère principale d’Amnesty International pour les situations de crise.

Une entreprise colossale

Une partie du problème réside dans l’avancée rapide de l’EIIL. Le groupe djihadiste cible les minorités ethniques et est considéré comme extrêmement hostile aux travailleurs humanitaires. Il empêche donc les ONG d’accéder à de vastes étendues du territoire.

En juin, l’EIIL a tenu en échec les forces de sécurité irakiennes et s’est emparé des villes de Mossoul et de Tikrit, ce qui a contraint plusieurs centaines de milliers de personnes à fuir. La plupart ont fui vers le nord du pays, dans la région semi-autonome du Kurdistan, relativement moins troublée que le reste de l’Irak depuis l’invasion menée par les Américains en 2003.

D’après les derniers chiffres, il y a plus de 500 000 déplacés irakiens au Kurdistan ; la majorité des familles vivent dans des camps de tentes ou dans des abris collectifs tels que les écoles et les mosquées. Certaines dorment dans des parcs et des bâtiments en construction. [  ]

La région, qui accueillait déjà 220 000 réfugiés syriens avant ce nouvel afflux, est mise à rude épreuve, en partie à cause d’un litige entre Bagdad et le gouvernement régional du Kurdistan qui n’a pas reçu l’enveloppe budgétaire du gouvernement central pour l’année 2014.

L’espace pour se loger est également une denrée rare. Lorsqu’IRIN s’est entretenu avec la représentante spéciale adjointe du secrétaire général des Nations Unies, Jacqueline Badcock, en Irak fin juillet, cette dernière a déclaré que le surpeuplement était tel que les ONG essayaient d’installer des camps en dehors du territoire kurde, dans les zones contrôlées par les Peshmerga (les forces armées kurdes).

Mais l’avancée de l’EIIL a rendu ce type de projets impossible à court terme. Depuis quelques semaines, même le Kurdistan est menacé, car les extrémistes ont réussi à pénétrer les lignes de défense des Peshmerga et se sont infiltrés à quelques kilomètres de la frontière.

Par conséquent, certains camps ont été abandonnés ; plus de 5 000 PDIP [personnes déplacées à l’intérieur de leur propre pays] qui se trouvaient dans le camp de Khazair, près de l’un des principaux postes-frontière entre l’Irak et le Kurdistan, ainsi que plusieurs milliers de réfugiés du camp de Garwama, à Dohuk, ont abandonné leurs tentes le 8 août. Les Peshmerga avaient déclaré qu’ils ne pouvaient pas garantir leur protection face à l’avancée des islamistes.

Les Nations Unis ont admis la difficulté d’être informé de la situation, à cause de l’évolution des dynamiques de la crise. « C’est un conflit violent et très complexe, ainsi qu’une crise extrêmement variable qui évolue rapidement, ce qui met à l’épreuve les capacités des ONG », a expliqué Brendan McDonald, directeur par intérim du Bureau de la coordination des affaires humanitaires des Nations Unies (OCHA) en Irak.

« Il y a de nouveaux déplacements, mais aussi des déplacements secondaires ou tertiaires chaque jour dans tout le pays [et] les Nations Unies, les ONG et les partenaires mobilisent toutes leurs ressources et intensifient leur action, mais jusqu’à présent, l’ampleur de la crise a dépassé de loin nos capacités, malgré les efforts déployés. »

À l’extérieur du Kurdistan

Tandis que les acteurs humanitaires tentent d’aider ceux qui ont réussi à atteindre le Kurdistan, plusieurs centaines de milliers d’Irakiens sont toujours bloqués à l’extérieur du Kurdistan irakien, dans les zones contrôlées par l’EIIL. Ces réfugiés reçoivent très peu d’aide, car il est trop dangereux de se rendre dans ces zones.

L’ONG française ACTED a affirmé cette semaine qu’il fallait que toutes les parties prenantes, dont l’EIIL, accèptent la mise en place d’un couloir humanitaire, car, sans accès, « des personnes continueront à succomber à la soif, à la faim, et aux persécutions ».

« Une crise humanitaire se déroule sous les yeux de la communauté humanitaire », a déclaré Gaia Van Der Esch, directrice régionale adjointe d’ACTED au Moyen-Orient. Elle a ajouté qu’il était frustrant d’avoir une telle proximité physique avec les personnes dans le besoin – qui se trouvent dans certains cas à quelques kilomètres seulement – et de n’être toujours pas en mesure de leur faire parvenir des articles de secours, à cause de l’insécurité dans la région.

Raefah Makki, responsable principale de la communication à la Fédération internationale des sociétés de la Croix-Rouge et du Croissant-Rouge, a déclaré que de nombreuses régions du pays, y compris certaines zones des provinces de Nineveh (qui borde le Kurdistan), Diyala, Anbar et Salaheddin, étaient hors d’atteinte.

« Les régions où il y a [une] augmentation de la violence sont de plus en plus difficiles à atteindre [...] Certains bénévoles se sont retrouvés bloqués et même déplacés comme les autres civils touchés par le conflit », a-t-elle dit.

Retards de financement

La capacité des Nations Unies à faire parvenir rapidement les fonds aux Irakiens est aussi source de préoccupations. Mme Badcock, des Nations Unies, a déclaré que l’objectif était d’utiliser le don saoudien le plus vite possible. « La totalité [des 500 millions de dollars] doit être dépensée au cours des six à neuf prochains mois – c’est une demande spécifique des Saoudiens ; ils aimeraient que l’argent soit utilisé aussi rapidement que possible. Ils pensent qu’il y a des besoins énormes sur le terrain et ils ont tout à fait raison, bien sûr. Ils ont expressément demandé que l’argent soit destiné aux Irakiens de tout le pays – quelles que soient leur religion, leur origine ethnique ou leur appartenance tribale », a-t-elle indiqué.

« L’intervention humanitaire est presque invisible dans les zones où je me suis rendue au cours des derniers jours. Les organisations doivent expliquer pourquoi elles ne sont pas présentes sur place afin d’apporter de l’aide à plus grande échelle »

Pourtant, le financement a été promis il y a un mois et le transformer rapidement en projets sur le terrain est loin d’être un processus facile. M. McDonald, d’OCHA, a déclaré que l’organisation essayait de répondre à la nécessité de renforcer son action tout en évitant une mauvaise allocation des fonds. « La somme de 500 millions de dollars représente beaucoup d’argent, mais il faut mettre en place des mesures pour son attribution. Vous ne pouvez pas distribuer de l’argent directement, il faut des accords », a-t-il expliqué.

« L’argent saoudien permet à l’ensemble du système des Nations Unies d’accélérer ses opérations, mais beaucoup d’articles ne peuvent pas être achetés tout de suite, ils doivent faire l’objet d’un appel d’offres et cela prend du temps », a-t-il ajouté.

Les ONG ont également critiqué la façon dont l’aide humanitaire a été dispersée, car cela l’a quelque peu ralentie. Fait inhabituel pour une crise humanitaire, l’intégralité du don saoudien a été remise directement à OCHA plutôt qu’à d’autres agences des Nations Unies. OCHA est donc chargé de la gestion du financement en aval, mais les ONG se plaignent de la lenteur du processus, car cela les empêche de renforcer leurs projets rapidement.

« Nous avons fourni de l’aide aux PDIP en partant du principe que nous disposerions du fonds [saoudien], une fois que l’argent allait commencer à filtrer, mais jusqu’à présent, nous n’avons pas reçu grand-chose », a déclaré à IRIN un travailleur humanitaire qui occupe un poste à responsabilité dans une ONG internationale.

« Nous nous attendions à avoir des contrats signés à ce stade, afin de nous sentir suffisamment en sécurité pour acheminer plus de personnel et de matériel, mais aujourd’hui, nous sommes parfois dans une situation où il faut attendre plus d’un mois, et si l’argent ne commence pas à arriver très rapidement, cela pourrait devenir un problème majeur », a-t-il ajouté. D’autres ONG se sont plaintes d’attentes inhabituellement longues pour l’approbation de leurs projets.

M. McDonald, de l’OCHA, a reconnu qu’il y avait eu des retards. « Il est un peu compliqué de faire parvenir les fonds aux ONG, mais le problème est examiné à l’heure où je vous parle. »

Cependant, des signes positifs indiquent que les retards sont enfin traités. Au cours des dernières 48 heures, les diverses agences et ONG ont distribué plus d’aide et de nouveaux camps de tentes sont en cours d’installation au Kurdistan, ainsi que dans le sud de l’Irak, à Bassora et Missan.

Avec l’aide ses partenaires locaux, le Programme alimentaire mondial a mis en place quatre cuisines de campagne dans la province de Dohuk, ce qui permet de nourrir plus de 100 000 personnes par jour. L’Organisation mondiale de la Santé apporte son soutien grâce à des équipes de santé mobiles dans les monts Sinjar et aux postes-frontière, en parallèle avec Médecins Sans Frontières (MSF).

Gustavo Fernandez, directeur de programme pour MSF a déclaré qu’avec l’aide des organisations de secours locales, 20 tonnes de nourriture et 60 000 litres d’eau en bouteille, avaient déjà pu être distribués dans trois centres de transit situés sur la route menant au poste-frontière entre l’Irak et la Syrie. MSF a été l’une des rares organisations à pouvoir atteindre ceux qui sont encore bloqués dans les monts Sinjar.

« Nous avons également fait parvenir de l’eau et de la nourriture à des personnes encore bloquées dans la montagne, et nous envisageons les différentes possibilités d’y acheminer du matériel médical », a-t-il ajouté.

Le Plan de réponse stratégique des Nations Unies, qui avait été lancé en mars avec un appel de fonds d’un montant de 103 millions de dollars pour venir en aide à 240 000 personnes, a été révisé en tenant compte du don saoudien. Cependant, depuis la dernière vague de déplacements en provenance de Sinjar, le plan est de nouveau en cours de reformulation et devrait être publié le mois prochain.

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This article was produced by IRIN News while it was part of the United Nations Office for the Coordination of Humanitarian Affairs. Please send queries on copyright or liability to the UN. For more information: https://shop.un.org/rights-permissions

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