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Justice et paix au Liberia dix ans après

Impunity for the crimes committed during the war in Liberia has hindered efforts at reconciliation (June 2013)
Impunity for the crimes committed during the war in Liberia has hindered efforts at reconciliation (June 2013) (Tommy Trenchard/IRIN)

Fin 1989, Charles Taylor et quelques combattants sont entrés au Liberia depuis la Côte d’Ivoire, déclenchant deux guerres civiles brutales qui ont fait plus de 200 000 morts et un million de déplacés. Le conflit s’est terminé en août 2003.

Aujourd’hui, la paix est revenue au Liberia. Le pays a enregistré des progrès dans le développement des infrastructures — certains quartiers de la capitale sont reliés au réseau électrique et 70 pour cent des Libériens ont accès à une eau plus ou moins propre — mais le processus de réconciliation n’a pas beaucoup avancé.

La paix qui règne au Liberia semble plutôt découler d’une profonde lassitude à l’égard de la violence et de la présence d’un important contingent de Casques bleus des Nations Unies.

Les auteurs des violences ont-ils été punis ?

Il y a quatre ans, la Commission Vérité et Réconciliation (CVR) du Liberia a fait une série de recommandations sur les mesures à prendre pour promouvoir la réconciliation nationale, la justice et une vaste réforme institutionnelle, et s’attaquer aux causes et aux conséquences du conflit. Cependant, peu d’efforts ont été entrepris pour mettre en œuvre ces recommandations, qui proposaient notamment l’ouverture de poursuites à l’encontre de personnes qui occupent encore des postes de pouvoir et d’influence — comme la présidente Ellen Johnson Sirleaf, lauréate du prix Nobel de la Paix — ou leur exclusion de la fonction publique.

La CVR a notamment recommandé l’ouverture de poursuites à l’encontre de Prince Johnson, le sénateur du Comté de Nimba arrivé troisième au premier tour de la dernière élection présidentielle. Dans le rapport, M. Johnson est accusé « d’assassinat, d’extorsion, de massacre, de destruction de propriété, d’enrôlement forcé, d’agression, d’enlèvement, de torture et de travail forcé [et] de viol ». La CVR demande également que M. Johnson fournisse des explications concernant « la dépouille de l’ancien président [Doe], et notamment le crâne du président qui a pu être exhibé comme ?trophée de guerre' par M. Johnson ».

James Yarsiah est le président du Groupe de travail sur la justice transitionnelle, une coalition de groupes de la société civile chargée de suivre l’évolution du processus de paix au Liberia. « Je ne veux pas qu’un autre groupe de Libériens descende de la montagne ou sorte de la brousse demain […] car ceux qui l’ont fait avant sont aujourd’hui des personnes respectables, des dignitaires », a-t-il dit à IRIN. « Quel genre de message cela envoie-t-il ? »

Les recommandations qui portent sur l’ouverture de poursuites à l’encontre des personnes ayant pris part à la guerre n’ont pas convaincu ceux qui craignent une reprise des violences. M. Yarsiah cite cependant les succès du Tribunal spécial pour la Sierra Leone : le lancement de poursuites « contre les principaux responsables » des crimes commis lors du conflit qui a secoué ce pays n’a pas entraîné de reprise des violences. Le Liberia peut également compter sur la présence de quelque 8 000 Casques bleus pour apaiser les troubles éventuels.

« Les Nations Unies ne sauraient tolérer l’impunité », a dit Aeneas Chuma, Représentant spécial adjoint du Secrétaire général des Nations Unies. « Il y a un moment pour la vérité et la responsabilité ».

En janvier 2011, la Cour suprême du Liberia a décidé que toute exclusion de la fonction publique imposée sans application régulière de la loi était anticonstitutionnelle, ce qui invalide cette recommandation. « Je ne vois pas les choses évoluer [en matière de responsabilité] dans un futur proche », a dit M. Yarsiah – « pas sous ce gouvernement ».

Un nouvel organe chargé de la mise en œuvre des recommandations de la CVR, la Commission nationale indépendante des droits de l’homme (INHRC), est accusé de parti pris politique et d’un manque d’expérience dans le domaine des droits de l’homme.

Le responsable intérimaire de la Commission, le commissaire Boakai Dukuly, a dit à IRIN que, s’« il est impossible d’avoir la réconciliation sans la justice, en fin de compte, une période de réflexion s’avère parfois nécessaire après un conflit […] Notre situation est unique – les personnes qui ont pris part aux atrocités, beaucoup d’entre elles sont au gouvernement, elles sont bien placées », a-t-il dit.

Quel rôle les huttes Palava sont-elles censées jouer ?

Toutes les recommandations de la CVR ne sont pas aussi controversées que l’ouverture de poursuites à l’encontre des seigneurs de guerre et l’exclusion des coupables de la fonction publique. Une large partie du rapport est consacrée à la promotion de la réconciliation, grâce notamment au système traditionnel des huttes Palava : une « tribune quasi judiciaire pour la justice et la réconciliation » qui favorise le dialogue au niveau de la communauté.

Mais ces huttes non plus n’ont pas enregistré d’avancées significatives, car leur rôle n’est pas clair. « Tout le monde dit ?“Génial, mais qu’est-ce que c’est ?”' », a dit M. Yarsiah.

L’INHRC est chargée de la mise en œuvre du système des huttes Palava. « Pour nous, [il] s’agit d’une médiation, d’une réconciliation, d’un dialogue… d’une idée, pas d’un édifice », a dit M. Dukuly, le commissaire.

Il reste à définir les compétences et les pouvoirs qui seront attribués aux huttes Palava. Si elles sont dotées de pouvoirs judiciaires, comme le laisse entendre le rapport de la CVR, elles risquent de se heurter à l’opposition des personnes déjà peu favorables à l’établissement éventuel d’un tribunal spécial. Si elles ne sont qu’un lieu de confession et de pardon, les auteurs de crimes seront-ils plus enclins à avouer leurs fautes et à se repentir que lors des auditions préliminaires, qui ont été qualifiées de simulacres par de nombreux observateurs ? Il est pour l’instant impossible de dire si le système des huttes Palava fonctionnera.

Des réparations ont-elles été versées ?

Troisième élément : le rapport de la CVR proposait la mise en place d’un programme de réparation de 500 millions de dollars. Malgré les nombreux débats sur les mérites relatifs des réparations « individuelles » et des réparations « collectives », le programme n’a pas encore débuté, selon la Commission des droits de l’homme. « Le programme de réparation n’a pas encore été lancé », a indiqué M. Dukuly. « Pour verser des réparations, il faut que le gouvernement donne de l’argent », a-t-il ajouté.

Une des recommandations émises dans le rapport de la CRV a cependant été mise en œuvre : elle concerne l’élévation d’un mémorial rendant hommage aux 500 personnes tuées lors des massacres survenus dans deux communautés du comté de Bong pendant la seconde guerre civile (1999-2003). Il s’agit, selon les Nations Unies, du « premier mémorial de ce genre au Liberia ».

Faiblesses institutionnelles

Les défaillances du système juridique, la trop grande centralisation du pouvoir et des richesses au sein de l’élite américano-libérienne de Monrovia, la corruption généralisée, les tensions liées aux droits fonciers et les taux élevés de pauvreté et de chômage figurent parmi les faiblesses institutionnelles les plus souvent citées comme causes des guerres civiles au Liberia.

Ces problèmes n’ont pas disparu.

Le système juridique est inefficace et inaccessible pour une majorité de Libériens. Le pouvoir et les richesses sont toujours concentrés dans la capitale, Monrovia. La corruption est généralisée, si l’on en croit un récent rapport d’audit réalisé par le cabinet comptable Moore Stephens, qui a conclu que seulement deux des 68 concessions foncières ont été accordées en conformité avec le droit libérien depuis 2009. Les questions foncières restent controversées : les lois sur le régime foncier doivent être modifiées ; le phénomène de l’accaparement des terres est en augmentation ; les tensions persistent entre les rapatriés libériens et ceux qui sont restés dans le pays ; et la croissance de l’urbanisation ravive les tensions dans les villes et les communes.

Qu’en est-il de la pauvreté et du chômage ?

La pauvreté et le chômage persistent. Les conditions de vie d’un grand nombre de Libériens ne se sont pas vraiment améliorées au cours de la dernière décennie, et l’augmentation des prix des produits de base, comme le riz et le carburant, a aggravé les conditions de vie de nombre de Libériens depuis 2008. Selon le Rapport sur le développement humain des Nations Unies de 2013, 84 pour cent des Libériens vivent encore sous le seuil de pauvreté.

Si les investissements directs étrangers ont afflué dans le pays, les conditions de vie des Libériens ordinaires ne se sont pas améliorées de manière significative. Le Liberia occupe le 174e rang dans le classement de l’Indice de développement humain (sur 186 pays).

Rosaline Duaneh vend de la soupe dans une allée sablonneuse du bidonville de West Point, un labyrinthe de baraques situé à proximité du centre de Monrovia. Elle travaille ici depuis la guerre. Dans les bons jours, elle gagne 200 dollars libériens (moins de 3 dollars US), ce qui lui permet de faire vivre ses sept enfants. Rosaline dit qu’elle a seulement les moyens d’envoyer deux de ses enfants à l’école. « Ma vie est dure », a-t-elle dit à IRIN. « J’ai du mal à m’en sortir. Tout est comme avant, la seule différence, c’est qu’il n’y a plus de coups de feu ».

« J’ai passé toute ma vie ici », dit Archie Ponpon, son voisin âgé de 29 ans. « Le seul changement, c’est le silence des armes ». M. Ponpon, comme beaucoup de résidents de West Point, se plaint du chômage chronique qui frappe même les étudiants diplômés de l’enseignement secondaire. Selon un rapport établi en mars 2013 par l’Organisation internationale du travail (OIT), seulement 4,1 pour cent des jeunes Libériens ont un emploi « stable ».

Le pays est-il à un tournant ?

Cependant, certains signes montrent qu’une évolution est en train de s’opérer dix ans après la signature de l’accord de paix global.

En décembre, le gouvernement a publié un document de politique détaillé portant sur la sécurité, l’État de droit, la réconciliation et le développement économique. Ce document, intitulé « Vision 2030 », prévoit de faire du Liberia un pays à revenu intermédiaire d’ici à 2030. La présidente Johnson Sirleaf a été félicitée pour avoir attiré des milliards de dollars d’investissements étrangers dans le pays – en dépit des controverses qui ont entouré de récentes transactions foncières – et effacé une grande partie de la dette du pays.

Le réseau électrique et les transports sont insuffisamment développés, mais des efforts ont été entrepris pour les améliorer. La Banque mondiale a lancé un projet visant à fournir de l’électricité à 80 000 Libériens supplémentaires et le gouvernement prévoit de rénover la centrale hydroélectrique de Mount Coffee, qui est complètement délabrée, d’ici à 2015. Autre exemple, le bidonville de West Point a été raccordé au réseau électrique, bien que la majorité de ses résidents n’aient pas les moyens de payer l’électricité (0,43 dollar le kilowattheure). Il existe peu de routes goudronnées en dehors des principaux centres urbains, mais des projets de réhabilitation des routes ont été lancés.

En fin d’année dernière, le gouvernement a présenté un avant-projet de décentralisation de 50 millions de dollars qui prévoit de redonner du pouvoir aux comtés et de réduire le déséquilibre actuel entre Monrovia et le reste du pays. Le gouvernement ne dispose pas des fonds nécessaires et devra en outre apporter des amendements à la Constitution avant de mettre en œuvre ce projet, mais c’est un bon début.

Le processus de décentralisation de la justice a également été lancé. M. Chuma des Nations Unies a évoqué le premier des cinq « centres de justice et de sécurité » régionaux, qui a ouvert ses portes en février à Gbarnga, dans le comté de Bong. Ces centres ont pour objectif de donner un meilleur accès aux services de justice aux habitants de l’intérieur du pays. Si le système juridique dans son ensemble est loin d’être parfait, il accroît lentement sa capacité à servir la population.

Une grande réforme des forces de sécurité a été menée et les Nations Unies ont formé plus de 4 000 nouveaux policiers. La Mission des Nations Unies au Liberia (MINUL), qui compte 8 000 soldats dans le pays, prévoit le rapatriement d’environ 4 000 hommes d’ici à 2015.

La question des terres demeure controversée, mais au mois de mai, la Commission foncière du Liberia a présenté une politique foncière globale qui devrait permettre de résoudre des frictions récentes.

« On ne construit pas un État de droit comme ça », a dit Isabelle Abric de la Mission de maintien de la paix des Nations Unies au Liberia. « Tout ce que je peux dire, c’est que la paix règne depuis dix ans, quoi qu’il en soit, et cela veut dire qu’une première génération d’enfants est allée à l’école sans la guerre, et c’est sur cela que le pays construit aujourd’hui ».

La semaine dernière, le gouvernement a lancé une « Feuille de route pour la réconciliation » qui vise à simplifier et à coordonner le processus de paix. Le document n’aborde pas la question de la justice punitive pour les responsables de la guerre, mais il démontre les efforts renouvelés du gouvernement pour faire face aux défis de la transition et fournit un cadre pour une dynamique de paix et de réconciliation.

« En tant que Libériens, saisissons cette opportunité de reprendre notre avenir en main », a dit Mme Johnson Sirleaf lors de la présentation de la Feuille de route. Dix ans après la fin du conflit, le Liberia se trouve à un tournant de son histoire. Il doit saisir cette opportunité pour construire sur les récents progrès et consolider les fondations fragiles de la paix.

tt/aj/cb-mg/ld


This article was produced by IRIN News while it was part of the United Nations Office for the Coordination of Humanitarian Affairs. Please send queries on copyright or liability to the UN. For more information: https://shop.un.org/rights-permissions

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