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Agitation autour de l’intensification de l’agriculture

A woman plows her fields in Mali
(Ray Witlin/World Bank)

La flambée des prix alimentaires et les évènements climatiques extrêmes de ces dernières années ont menacé la sécurité alimentaire mondiale, ce qui a suscité des inquiétudes quant à la capacité de la planète à nourrir une population en pleine croissance.

Ces inquiétudes ont conduit des scientifiques de la Royal Society à se prononcer en faveur d’une « intensification durable » de l’agriculture en 2009. Selon la plupart des définitions, ce terme désigne une augmentation des rendements en limitant les dommages causés à l’environnement et en évitant d’étendre les surfaces cultivables. Ce terme n’est pas nouveau, mais il a suscité de nombreuses controverses. 

En effet, les différentes parties prenantes – les sociétés agricoles, les agences d’aide humanitaire, les universitaires, les activistes et les organisations de la société civile – sont parties du principe que l’intensification durable exigerait l’utilisation de certains types de systèmes de production pour améliorer le rendement des récoltes. Des organisations de la société civile ont affirmé que les sociétés agricoles et certaines agences d’aide humanitaire allaient profiter des pressions en faveur de la mise en œuvre de l’intensification durable pour encourager l’utilisation d’organismes génétiquement modifiés (OGM) et d’engrais chimiques, par exemple.

Un nouvel article publié dans le magazine Science tente de clarifier et, dans une certaine mesure, de dépolitiser les concepts qui sous-tendent l’intensification durable. L’intensification durable fait partie d’« une stratégie pluridimensionnelle, dont l’objectif est de garantir une sécurité alimentaire durable, plutôt que d’une solution globale », indiquent les auteurs.

« La majorité des projets concernent une agriculture industrialisée traditionnelle »

 

L’auteur principal, Tara Garnett, directrice du Food Climate Research Network à l’Institut sur le changement environnemental (Environmental Change Institute) de l’université d’Oxford, a dit à IRIN que les auteurs de l’article ont choisi de ne pas définir les techniques ou technologies agronomiques à adopter pour obtenir des rendements plus élevés afin de ne pas étayer l’affirmation selon laquelle l’intensification durable favorise l’utilisation d’OGM.

L’article soutient que la durabilité du système alimentaire repose sur une réduction des déchets et un renforcement de la gouvernance ainsi qu’une amélioration de la disponibilité et de l’abordabilité des denrées alimentaires. Elle devra également prendre en compte les demandes des consommateurs, y compris la demande croissante de viande et de produits laitiers, dont la production nécessite beaucoup de ressources.

 

Critiques

L’article n’a pas convaincu les plus fervents opposants à l’intensification durable.

L’organisation non gouvernementale (ONG) Les Amis de la Terre International (FOEI), qui a publié Le loup dans la bergerie ? Analyse de « l’intensification durable » de l’agriculture en 2012, a formulé l’une des critiques les plus virulentes à l’égard de l’intensification durable.

Ce rapport examine les pouvoirs et les politiques « qui sous-tendent le programme de recherche universitaire et scientifique sur l’agriculture, y compris les politiques qui sont à l’origine de l’utilisation du terme intensification durable », a expliqué Kirtana Chandrasekaran, co-auteur de l’article et coordinatrice du Programme Souveraineté alimentaire des Amis de la Terre International.

Mme Chandrasekaran, qui a été jointe par email, a dit à IRIN que les conclusions de l’article publié dans le magazine Science manquaient de rigueur. Elle a proposé trois corrections : « La première conclusion est erronée – l’objectif de l’intensification est [lié au] contexte […] et n’[est] pas une fin en soi, alors que, en définitive, la durabilité est non négociable, dans quelque cas que ce soit. La priorité devrait donc lui être accordée ».

« La seconde conclusion devrait admettre ce que l’article a [admis]- que le terme a été utilisé de manière incorrecte et, dans certains cas, de manière abusive. De plus, [elle devrait témoigner d’une] évaluation du rôle de l’ensemble de la chaîne d’approvisionnement et de la manière dont le statu quo ne devrait plus être favorisé par le biais de l’intensification durable ».

Une étude de 2008 financée par les Nations Unies, intitulée Évaluation internationale des connaissances, des sciences et des technologies agricoles pour le développement (IAASTD), a proposé une voie à suivre pour améliorer la production alimentaire grâce à la science et à la technique agronomiques. Cette étude n’a pas été prise en compte et elle aurait dû être mise en avant, a-t-elle dit.

« L’examen des institutions et des projets qui sont justifiés par l’intensification durable, comme nous le soulignons dans notre rapport, nous donne une piste pour expliquer cela. La majorité des projets concernent une agriculture industrialisée traditionnelle. Et l’une des principales différences entre, par exemple, le rapport de la Royal Society qui a relancé l’utilisation du terme intensification durable et l’IAASTD est que la Royal Society n’a pas une attitude critique à l’égard des cultures OGM, alors que l’IAASTD a clairement indiqué qu’elles n’auront pas un grand rôle à jouer pour nourrir la population mondiale, tout simplement parce qu’elles ne sont pas efficaces, qu’elles ne sont pas adaptées aux petits producteurs et qu’elles représentent un risque ».

Uma Lele, co-auteur de « Transforming Agricultural Research for Development (AR4D) », un document de réflexion soutenant l’intensification durable, a elle aussi critiqué l’article publié dans Science, indiquant qu’il était « trop vague et trop général ».

« Il ne dit pas dans quelle partie du monde les habitudes de consommation devront changer et ne dit pas la manière dont cet objectif sera atteint […] et tous ont une tendance à inventer de nouvelles expressions sans vraiment expliquer leurs différences », a dit Mme Lele.

jk/rz-mg/ld

Tara Garnett sur l’« intensification durable »

Q : Quel est l’objectif ? Produire suffisamment pour nourrir toute la planète ? Selon l’Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture, nous produisons déjà suffisamment. L’objectif est-il d’améliorer l’abordabilité et la disponibilité de la nourriture ?

R : Comme vous l’avez dit, la sécurité alimentaire est multidimensionnelle et il ne s’agit pas uniquement de produire « plus de nourriture ». L’article soutient fermement que la mise en place d’un système alimentaire durable – ce qui veut dire une alimentation suffisamment nutritive, durable et abordable/accessible à tous – nécessitera aussi de prendre des mesures pour répondre à la demande de viande et de produits laitiers, dont la production requiert d’importantes ressources, de réduire les déchets dans le système alimentaire et d’améliorer la gouvernance, un défi qui inclut l’objectif de produire des denrées alimentaires plus abordables/accessibles et d’équilibrer l’offre et la demande de manière efficace.

Nous serons obligés de produire davantage de nourriture, mais nous avons choisi de ne pas spécifier de quantité. De toute évidence, plus nous progressons dans le domaine de la gestion de la demande, de la gouvernance et de la réduction des déchets, moins nous aurons besoin de « plus de nourriture »… L’objectif de l’intensification durable est de développer des approches et des techniques qui permettent d’augmenter les rendements là où cela est nécessaire et de le faire de manière durable. Parfois, il faudra maintenir les rendements, parfois il faudra les réduire, si nous voulons qu’ils soient durables. Il s’agit de l’une des séries d’approches requises pour assurer une sécurité alimentaire durable, mais ce n’est pas la seule.

Q : Pourquoi avons-nous besoin de ces nouveaux termes ? Pourquoi ne pas tout simplement nous concentrer sur le développement d’une agriculture durable ?

R : Vous avez raison, il existe beaucoup de termes différents, comme agroécologie, intensification écologique et ainsi de suite. Le terme intensification durable ne date pas d’aujourd’hui – il a été utilisé pour la première fois dans les années 1990 – et son utilisation est devenue courante au Royaume-Uni. Nous avons choisi ce terme, parce qu’il suscitait des controverses et [nous] voulions en comprendre la raison. D’une certaine manière, peu importe le terme que l’on utilise tant que les hypothèses qui sous-tendent ses objectifs sont claires et qu’elles suggèrent des voies à suivre.

Q : Selon vous, quelle est la place de la technologie OGM ? Comment peut-on l’utiliser pour améliorer la production alimentaire ?

R : Elle a un rôle à jouer, mais elle n’est en aucun cas une solution miracle. Je pense que, dans une certaine mesure, le problème des OGM est lié au fait que les deux camps qui s’opposent semblent incapables d’aller au-delà de ce problème pour débattre de leur mise en place – pas seulement d’un point de vue environnemental, mais aussi social et économique – et de leur pertinence ou non dans différents contextes.

Q : Pensez-vous que les parties intéressées par les technologies OGM se sont emparées de la question de la production alimentaire ?

R : Il est difficile de répondre à cette question. Les partisans et les détracteurs des OGM s’emparent du débat de la durabilité alimentaire et détournent l’attention [du] débat plus important et plus multidimensionnel dont nous avons besoin.


This article was produced by IRIN News while it was part of the United Nations Office for the Coordination of Humanitarian Affairs. Please send queries on copyright or liability to the UN. For more information: https://shop.un.org/rights-permissions

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