La traite des fillettes des villages vers les villes du Nigeria se développe et l’Etat est impuissant face à ce trafic, ont déclaré des responsables à IRIN.
« Le recrutement d’adolescentes qui travailleront comme domestiques dans des foyers riches ou de classe moyenne est une secteur florissant malgré les efforts que nous déployons pour y mettre fin », a déploré Bello Ahmed, directeur des bureaux de l’Agence nationale pour la prohibition du trafic des personnes (NAPTIP) à Kano.
Des fillettes âgées de 12 à 17 ans sont régulièrement conduites par les trafiquants des villages vers les villes, où elles travailleront comme femmes de chambre pour un salaire mensuel moyen de 1 500 nairas (13 dollars américains), généralement envoyé à leurs parents, qui ont plusieurs autres enfants à leur charge, selon M. Ahmed.
« En plus d’être privées d’éducation, ces fillettes sont, dans bien des cas, violées et battues par leurs employeurs, c’est pourquoi nous avons un dortoir qui nous permet de les réinsérer », a expliqué M. Ahmed.
« [Le trafic des] fillettes des villages vers les villes, où elles sont employées comme domestiques continue sans relâche. Cette pratique est même en plein essor », a admis Mairo Bello, directeur de l’Adolescent Health Information Project, une organisation non-gouvernementale (ONG) de Kano.
Outre la pauvreté, le trafic des femmes et des filles est motivé par les inégalités de revenus extrêmes qui existent au Nigeria, et les inégalités entre les sexes. Ce problème existe aux quatre coins du pays.
Les dangers
Saudatu Halilu, une jeune villageoise de 16 ans qui s’est installée à Kano pour y travailler comme femme de chambre, a connu les dangers de ce trafic.
Saudatu a été emmenée de l’Etat de Nassarawa (centre) jusqu’à Kano il y a 10 mois, pour y travailler comme domestique, mais son maître l’a forcée à coucher avec lui, a-t-elle raconté, et l’a menacée de la tuer si elle en parlait à quelqu’un.
« Je ne voulais pas raconter à ma maîtresse ni à qui que ce soit d’autre ce qui s’était passé par crainte de ce que mon maître me ferait, et je ne me suis pas rendue compte que j’étais enceinte jusqu’à ce que je consulte un médecin : j’avais commencé à présenter des signes qui avaient attiré l’attention de ma maîtresse », a confié Saudatu à l’AFP.
Photo: Lea-Lisa Westerhoff/IRIN ![]() |
| Ruth, 13 ans, fait ses devoirs. De l’âge de cinq ans à l’âge de neuf ans, elle a été privée du droit d’aller à l’école : tombée aux mains des trafiquants au Nigeria, elle a été emmenée au Gabon, et obligée à travailler comme marchande d’eau dans un marché |
La pauvreté incite les parents à pousser leurs filles adolescentes à travailler comme domestiques, croyant que ces basses besognes assureront à celles-ci de meilleures conditions de vie, selon M. Ahmed.
« Je n’ai eu d’autre choix que d’envoyer Hindu, ma fille aînée, travailler en ville car nous sommes pauvres et nous avons besoin d’argent pour nous nourrir », a expliqué Aïsha, mère de six enfants, qui a envoyé sa fille aînée, Hindu Nasidi, 14 ans, gagner de l’argent à Kano. La fillette s’est attiré les foudres de ses gardiens en ne lavant pas convenablement la vaisselle, et ceux-ci l’ont châtiée en lui versant du piment rouge moulu dans le vagin.
« L’argent qu’elle percevait pour faire ce travail nous était très utile car il nous permettait de nous occuper de ses six frères et sœurs, avant ce malheureux incident », a expliqué Mme Nasidi, invoquant la hausse du prix des denrées alimentaires pour expliquer sa décision initiale d’envoyer la jeune fille travailler à Kano.
Maintenant qu’Hindu a perdu son emploi, la famille vivote grâce aux revenus perçus par Mme Nasidi, tisseuse de tapis en raphia, et son mari, vendeur ambulant de mangues et de pastèques, qui ne gagnent pas assez pour nourrir correctement leurs six enfants.
Impuissants
Bien que la NAPTIP ait réussi à mettre fin à la pratique qui consistait à transporter les adolescentes dans des camions des villages jusqu’aux villes « comme des poules », M. Ahmed a admis que son agence n’était pas parvenue à éradiquer le trafic.
« Plus les organismes de maintien de l’ordre perfectionnent leurs stratégies de lutte contre cette activité, plus les trafiquants sophistiquent leurs méthodes », a-t-il déclaré.
Du fait du vide juridique qui empêche de traduire en justice ces trafiquants, la NAPTIP ne peut pas engager de poursuites à leur encontre, même lorsqu’ils sont arrêtés, d’après M. Ahmed.
La Loi sur les droits de l’enfant, qui prévoit une peine de cinq années de réclusion criminelle, assortie d’une amende de 424 dollars pour les individus reconnus coupables d’exploitation d’enfants par le travail n’a pas encore été adoptée par les corps législatifs des Etats du nord, car certaines de ses clauses sont contestées par les dignitaires culturels et religieux.
Frictions
Cette loi a provoqué des frictions entre le gouvernement fédéral nigérian, qui l’a approuvée, et les corps législatifs du nord.
« Nous sommes troublés par cette tendance à l’utilisation des adolescentes comme domestiques, une pratique qui constitue une forme de travail des enfants, et nous connaissons la disposition de la Loi sur les droits de l’enfant qui porte sur cette question », a indiqué à IRIN Abdulaziz Garba Gafasa, président du Parlement de Kano.
« Nous ne pouvons néanmoins pas approuver cette loi car certaines de ses clauses entrent en conflit avec nos valeurs religieuses et culturelles. Une fois que ces zones grises auront été retirées, nous la validerons ; dans le cas contraire, nous adopterons des arrêtés municipaux au plan étatique pour sanctionner les auteurs de cet acte méprisable ».
Mohammed Aliyu Mashi, qui collabore avec le Fonds des Nations Unies pour l'enfance (UNICEF) dans la lutte contre le trafic d’enfants, rejette l’idée selon laquelle il n’y aurait aucune loi prévoyant de traduire en justice les trafiquants d’enfants ; pour lui, ce qui manque, c’est la volonté politique nécessaire pour faire appliquer la loi.
« Le code pénal en vigueur dans le nord prévoit une peine d’emprisonnement allant de cinq ans à la perpétuité pour les personnes condamnées pour trafic d’enfants et exploitation d’enfants par le travail », a expliqué M. Mashi.
« Les allégations de vide juridique sont juste une ruse ; c’est une excuse pour éviter de poursuivre les contrevenants en raison du manque de volonté politique des autorités ».
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