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Bakassi - dans une zone déjà sous souveraineté camerounaise

AKWA, 20 November 2007 (IRIN) – Une dizaine de minutes après avoir quitté l’embarcadère d’Ikang, un village nigérian frontalier, le hors-bord accoste sur la rive boueuse d’une zone désormais sous souveraineté camerounaise, une situation que bien des habitants ont du mal à accepter.

« Nous ne voulons pas de ces nouveaux colons », a crié une femme, un point de vue énergiquement soutenu par d’autres membres de son groupe. « Nous sommes tous Nigérians et nous voulons le rester », a renchéri un homme.

Sur la péninsule de Bakassi, les habitants du secteur sud-est de la frontière entre le Nigeria et le Cameroun vivent très mal la transition qui suscite chez eux peur et méfiance.

La semaine dernière, des militants ont tué 21 soldats camerounais en poste à Bakassi. Un groupe de militants baptisé « Libérateurs des populations du Sud Cameroun - Liberators of the Southern Cameroon People » a revendiqué la responsabilité de ces meurtres.

En 2002, une décision de la Cour internationale de justice (CIJ) a reconnu la souveraineté du Cameroun sur la péninsule. Le Nigeria, qui a accepté le verdict de la Cour, a déjà restitué plus de 80 pour cent du territoire. Mais dans ce secteur de la presqu’île, la population ne parle pas français (l’une des deux langues officielles du Cameroun, avec l’anglais) et ne veut pas vivre sous souveraineté camerounaise.

La décision de la CIJ a en grande partie été fondée sur les tracés de cartes géographiques datant de l’époque coloniale. « Personne ne nous a demandé ce que nous voulions », a expliqué à IRIN Etinyin Etim Okon Edet, le chef suprême traditionnel nigérian à Bakassi. « Pourquoi n’avons-nous pas notre mot à dire dans cette affaire ? ».

Lors d’un référendum organisé en 1961 dans toute la région ouest du Cameroun et au cours duquel la population devait choisir entre la citoyenneté nigériane et camerounaise, les habitants de la péninsule de Bakassi s’étaient prononcés à 73 pour cent en faveur de la citoyenneté camerounaise.

Mais à en croire certains historiens et observateurs, ce plébiscite aurait été truqué par la France et la Grande-Bretagne qui avaient déjà décidé du sort de la péninsule de Bakassi.


Photo: UN maps/IRIN
La zone verte est la Zone de Bakassi que le Nigeria ne rétrocèdera au Cameroun qu'en juin 2008
« La seule chose qui devrait compter à présent, c’est la volonté de la population », a faire remarquer le chef suprême traditionnel.

Ce n’est pas le point de vue d’Ahmedou Ould-Abdallah, l’ancien représentant spécial du Secrétaire général des Nations Unies au Bureau régional des Nations Unies pour l’Afrique de l’Ouest (UNOWA) qui présidait jusque récemment la « Commission mixte » chargée de l’élaboration et de la mise en œuvre des accords de transfert de souveraineté.

« L’identité d’une population n’est pas toujours la même que celle du territoire sur lequel elle vit », a-t-il souligné.

« Plus de trois millions de Nigérians vivent sur le territoire camerounais et un très faible pourcentage d’entre eux vit à Bakassi. Qu’ils vivent à Bakassi ou ailleurs au Cameroun, ce territoire n’est pas le Nigeria », a-t-il poursuvi.

Quel mal y a-t-il à être Camerounais ?

A Akwa, un village appelé auparavant Archibong avant sa rétrocession par le Nigeria en août 2006, le groupe de personnes présent sur la rive se fait subitement silencieux.

« Le commandant de l’armée arrive », murmure un des membres du groupe.

Le commandant, une femme vêtue d’un uniforme militaire, se dirige vers le groupe, escortée par un soldat homme. « Bonjour », lance-t-elle poliment au groupe en demandant à chaque personne de présenter son passeport.

Et après une brève vérification, le commandant poursuit son chemin.

« Elle vous harcèle ? », leur a demandé le correspondant d’IRIN.

« Non pas vraiment », a répondu le groupe.

« Subissez-vous des tracasseries des autorités camerounaises ? »

« Non ».

« Pourquoi donc ne les aimez-vous pas ? », s’est étonné le correspondant d’IRIN.

« Nous avons peur d’eux », a répondu un homme du groupe.

Peur de quoi ?

Les habitants donnent diverses explications. Certains reprochent aux gendarmes camerounais d’avoir, par le passé, opprimé les populations de la région lors de combats ayant opposé les forces nigérianes et camerounaises, surtout dans les années 1990. Les gendarmes extorquaient de l’argent aux habitants et volaient parfois leurs bateaux de pêche, ont-il expliqué.

D’autres parlent avec beaucoup d’appréhension des impôts que les autorités camerounaises pourraient les obliger à payer après la prise de contrôle totale de la péninsule. « Le gouvernement nigérian n’a jamais fait grand-chose pour nous, mais au moins il tirait ses revenus du pétrole et ne nous demandait jamais rien », a souligné un habitant.


Photo: David Hecht/IRIN
Fonya Felix Morfan, le sous-préfet d'Akwa, une localité de la péninsule de Bakassi sous administration camerounaise
Avantages sous l’administration camerounaise

A Akwa, Fonya Felix Morfan, le sous-préfet camerounais, a dit à IRIN que la population ne paierait pas d’impôts pendant plusieurs années.

« Nous savons que c’est un sujet de préoccupation pour la population et nous faisons de notre mieux pour la rassurer », a-t-il affirmé.

Les autorités camerounaises s’emploient également à doter la péninsule de services de base. Si les conditions de vie se sont détériorées depuis août 2006 dans le secteur de Bakassi encore sous le contrôle du Nigeria, dans la zone rétrocédée au Cameroun, en revanche, le gouvernement camerounais a installé un système de distribution d’eau potable, construit des écoles et des hôpitaux. Mais très peu d’habitants utilisent ces services, a reconnu M. Morfan.

« Nous avons une toute nouvelle salle d’accouchement dans l’hôpital, mais jusqu’à présent, une seule mère est venue accoucher ici », a-t-il regretté.

Le sous-préfet a également souligné que la loi et l’ordre n’étaient pas respectés puisque les forces de police et de gendarmerie camerounaises ne pouvaient exercer pleinement leur autorité et que la population avait des attitudes hostiles.

« Les édifices publics sont saccagés, les jeunes fument de la marijuana devant moi et m’envoient leur fumée dans le visage ».

Certains habitants ont confié à IRIN qu’ils envisageaient de s’installer dans la nouvelle commune de Bakassi, une commune créée par le gouvernement nigérian pour accueillir ceux qui ne souhaiteraient pas vivre sous souveraineté camerounaise. Mais jusqu’à présent, le Nigeria n’y a installé aucun service de base, et aucune route ne dessert cette commune.

Pour d’autres, la péninsule est leur terre natale et celle de leurs ancêtres et ils n’’ont aucune raison de la quitter.

M. Ould-Abdallah a fait savoir que les Nations Unies avaient dépêché des observateurs dans la région « pour essayer de faire comprendre aux villageois que le concept de cette frontière n‘est pas de créer ne séparation entre les communautés. Il s’agit d’une délimitation des frontières nationales qui n’entraînera aucun déplacement de population ».

Pour sa part, Samson Etim Anke, le chef local d’Akwa a expliqué à IRIN que beaucoup de membres de sa communauté avaient tendance à exagérer les problèmes qu’ils rencontraient sous l’administration camerounaise. « J’essaie de leur expliquer les avantages que nous pouvons tirer du changement d’administration, si seulement nous choisissons de l’accepter », a-t-il indiqué.

« Pour ma part, je resterai quoi qu’il advienne », a-t-il ajouté. « Si le gouvernement nigérian nous offre des terrains dans la nouvelle commune de Bakassi, nous les prendrons, mais cela ne devra pas nous empêcher de continuer à vivre ici », a-t-il conclu.

dh/cb


This article was produced by IRIN News while it was part of the United Nations Office for the Coordination of Humanitarian Affairs. Please send queries on copyright or liability to the UN. For more information: https://shop.un.org/rights-permissions

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