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Ni guerre ni paix, cinq ans après la rébellion

Cinq ans après la rébellion qui a déchiré la Côte d’Ivoire et son peuple, déjà accablés par les affrontements ethniques, le gouvernement ivoirien est prêt à lancer une opération visant à traiter les doléances au cœur de la révolte, c’est-à-dire à délivrer des cartes d’identité aux Ivoiriens sans papier et à leur accorder les droits qui vont de pair.

Selon certains observateurs, ce processus d’identification, qui s’est tant fait attendre, est « décisif ». S’ils reconnaissent que les hostilités ouvertes qui ont marqué les premiers moments de la rébellion sont bien loin, ils n’excluent toutefois pas un retour à la violence.

« Il y a une certaine schizophrénie, en Côte d'Ivoire », a expliqué Pierre Schori, qui occupait le poste de représentant spécial du Secrétaire général des Nations Unies en Côte d’Ivoire de 2005 à février 2007. « Il n’y a pas de conflit armé et les anciens ennemis de toujours [l’ancien chef rebelle Guillaume Soro et le président Laurent Gbagbo] ont l’air de travailler ensemble ». Les organes régionaux africains soutiennent fermement le processus de paix actuel, a-t-il expliqué. « Ce sont très certainement des pas dans la bonne direction ».

Néanmoins, à bien des égards, la situation actuelle dément les progrès apparents, a declaré M. Schori, notamment en allusion aux violences et aux violations des droits humains récemment observées dans le pays.

« Le peuple, et particulièrement les femmes, sont encore en très mauvaise posture. L’opposition et la société civile sont exclues. Rien n’a bougé sur plusieurs [points] importants. Et l’impunité continue de régner ».

« Chaque jour qui passe sans qu’un vrai progrès ne soit apporté est une mauvaise journée pour l’habitant lambda en Côte d'Ivoire », a indiqué M. Schori.

Un vrai progrès, c’est cela qu’attendent les Ivoiriens. Les difficultés économiques se font de plus en plus marquées pour l’Ivoirien moyen à mesure que les services de base, tels que les soins de santé et l’approvisionnement en denrées alimentaires de base, deviennent trop coûteux pour bon nombre d’habitants. « Après cinq ans de crise », a confié à IRIN Maxime Abe, un chauffeur de taxi, « cette guerre n’a rien apporté de positif à notre pays. Aujourd’hui, les visages des gens sont marqués par la souffrance ».

Pas d’effet de diffusion

Selon certains analystes économiques, le bilan du dernier gouvernement de transition n’est pas entièrement mauvais, mais l’Ivoirien moyen souffre et les retards politiques ne font qu’envenimer la situation.

« D’un côté, le processus de normalisation auprès des institutions financières internationales est en très bonne voie », a expliqué à IRIN Bernard Harborne, le représentant résident de la Banque mondiale, depuis Abidjan, la capitale commerciale.

« Les hommes et les femmes de la rue doivent avoir bon espoir que le processus de paix débouchera sur des résultats tangibles »

Néanmoins, a-t-il ajouté, la gestion financière et les bons revenus générés grâce aux ressources naturelles abondantes du pays n’ont pas permis d’améliorer les conditions de vie de l’Ivoirien moyen. Si de nombreux éléments économiques ont été touchés, la Côte d’Ivoire reste le premier producteur mondial de cacao et possède des réserves de pétrole, a-t-il indiqué. « Le vrai défi reste de faire en sorte que ces ressources, comme toutes les ressources publiques y compris l’aide internationale, soient gérées de manière à profiter à l’ensemble de la population ».

« Comme tout le monde, nous restons préoccupés par les contretemps qui retardent le processus de paix. Plus le processus se prolonge, plus on risque de voir émerger des éléments perturbateurs. Les transitions doivent suivre un certain rythme. Les hommes et les femmes de la rue doivent avoir bon espoir que le processus de paix débouchera sur des résultats tangibles, que ce soit la délivrance d’une carte d’identité ou la fin des hostilités entre le nord et le sud », a ajouté M. Harborne.

Perte de vitesse

Après l’échec des divers accords de paix des cinq dernières années, l’accord de Ouagadougou, signé en mars 2007, a donné espoir aux populations avec ses promesses d’identification, de réunification, de désarmement, de service civique pour les anciens combattants et d’élections.

Mais près de sept mois plus tard, hormis la formation d’un gouvernement de transition et quelques mesures cérémoniales, rien n’a été fait. Le dernier poste de contrôle international, situé le long de la zone tampon établie il y a cinq ans, a été démonté le 16 septembre. Malgré tout, les rebelles (connus sous le nom de Forces Nouvelles) règnent encore sur la région nord-ouest, occupant les commissariats de police, les cours de justice et les bureaux de poste désaffectés ; presque aucune des armes utilisées au cours du conflit n’a encore été restituée ; les acteurs politiques ne sont pas encore parvenus à un compromis sur l’intégration des anciens rebelles au sein de l’armée nationale ; et la délivrance prochaine de cartes d’identité à des millions d’Ivoiriens suscite encore des tensions.

« Nous devons rester très sceptiques et vigilants, particulièrement en ce qui concerne ce processus d’identification », a estimé Arnim Langer, agent de recherches économiques et politiques au Centre de recherche sur l’inégalité, la sécurité des personnes et l’ethnicité (CRISE) de l’université d’Oxford. « Bon nombre de gens y attachent une grande importance. Mais la question est de savoir si le régime ivoirien est véritablement engagé [en faveur de ce processus] ? ».

A quand les élections ?

Le président Gbagbo n’a pas semblé très favorable au lancement d’un processus d’identification rigoureux en août, lorsqu’il a annoncé que des élections pourraient avoir lieu dans le pays d’ici à la fin de l’année 2007. La plupart des observateurs n’ont pas pris sa proposition au sérieux et ont mis en doute les motivations de M. Gbagbo.

« C’était tellement ambitieux que c’en était ridicule », selon Kissy Agyeman, analyste responsable de l’Afrique subsaharienne pour le groupe de recherche londonien Global Insight.

La capacité de M. Gbagbo à conserver le pouvoir serait probablement menacée par l’élaboration de nouvelles listes électorales qui incluraient plusieurs millions de nouveaux électeurs originaires du nord.

Malgré l’annonce du président, le 13 septembre, la commission électorale nationale a déclaré que les élections pourraient être organisées au mois d’octobre 2008, ce qui, selon certains, est le signe encourageant d’une certaine indépendance. La commission a néanmoins ajouté qu’il incombait au gouvernement d’en décider, et à ce jour, aucune date n’a été fixée en vue des élections présidentielles. Une fois de plus, M. Gbagbo – élu en 2000 au terme d’un scrutin controversé et maintenu au pouvoir depuis lors par des résolutions onusiennes – s’accroche au pouvoir.


Photo: IRIN
Président ivoirien Laurent Gbagbo

Si les observateurs et les leaders de l’opposition affirment qu’il est essentiel de prendre le temps nécessaire pour se préparer comme il se doit en vue des élections, ils pensent néanmoins que le processus aurait dû être engagé bien plus tôt. « Pourquoi a-t-il fallu attendre jusqu’à maintenant pour engager le processus ? », s’interroge M. Agyeman de Global Insight. « On est amené à se demander s’il y a réellement une volonté politique ».

Pour M. Langer, de CRISE, la question de la légitimité devient de plus en plus épineuse à mesure que le temps passe. « M. Gbagbo est de moins en moins reconnu comme le président de la Côte d’Ivoire. Son pouvoir repose sur un fondement juridique, mais son autorité ne vient pas du peuple ».

« Plus cette situation d’illégitimité dure, plus nous risquons un retour à la violence, semble-t-il », a poursuivi M. Langer.

Les leaders de l’opposition ivoirienne abondent dans ce sens. « Nous ne pouvons pas continuer à vivre dans cette situation d’illégalité », a estimé Niamkey Koffi, porte-parole de l’ancien président Henri Konan Bedié. « Aucune des institutions actuellement au pouvoir n’est légale ».

Des cartes d’identité en échange d’armes

Un programme d’identification bien exécuté pourrait sortir le pays de l’état « d’illégalité » dans lequel il se trouve, selon plusieurs analystes. En permettant notamment d’ouvrir la voie au désarmement. « Je pense qu’un désarmement des rebelles est peu probable sans la mise en place d’un programme d’identification adéquat », a expliqué Daniel Balint-Kurti, spécialiste de l’Afrique de l’Ouest à Chatham House, une cellule de réflexion londonienne. L’accord de Ouagadougou ne stipule pas clairement dans quel ordre doivent être achevés les processus, selon les analystes, mais les rebelles ont déclaré depuis longtemps qu’ils ne rendraient les armes qu’une fois qu’on leur délivrerait des cartes d’identité.

« Nous n’avons pas pris les armes dans le but de rester ici [occuper le nord] pour toujours. Nous avons pris les armes parce que nous voulions une identification », avait déclaré M. Soro, ancien chef rebelle actuellement Premier ministre, devant une foule de spectateurs en 2006, à Séguéla, une ville du nord. Une fois que nous aurons commencé à recevoir nos cartes d’identité nationales, nous entamerons la démobilisation, a-t-il affirmé.

Pour M. Langer, le chercheur, « la fin du mois de septembre sera cruciale. Si le processus d’identification est convenablement mené, il pourrait permettre de convaincre les gens que [les mesures annoncées] sont bel et bien concrètes ».
 
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This article was produced by IRIN News while it was part of the United Nations Office for the Coordination of Humanitarian Affairs. Please send queries on copyright or liability to the UN. For more information: https://shop.un.org/rights-permissions

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