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Les crises de demain se voient aujourd’hui : impact humanitaire de l’urbanisation – Vue d’ensemble

Quelque part, à un moment au cours de l’année, un bébé naîtra au 25ème étage d’un hôpital urbain ou à même le sol, dans une cabane obscure, au cœur d’un bidonville ; un étudiant en première année de troisième cycle louera un appartement exigu dans le sud de Manhattan ou une famille de cinq se résoudra enfin à abandonner son lopin de terres agricoles face à l’avancée du désert– ou de la mer – pour partir à Jakarta, à La Paz ou à Lagos, en quête d’un nouveau gagne-pain et d’une nouvelle maison.

L’arrivée de cette famille, de l’étudiant ou du bébé fera pencher la balance démographique mondiale et, pour la première fois de l’histoire, plus de la moitié de la population humaine vivra en milieu urbain.

A l’heure actuelle, 3,3 milliards de personnes vivent dans des centres urbains, aux quatre coins du monde. D’ici à l’an 2030, il est prévu que ce nombre atteigne cinq milliards, et 95 pour cent de cette croissance démographique sera enregistrée dans les pays en voie de développement.

Au cours des trente prochaines années, la population urbaine d’Asie doublera, passant de 1,36 milliard à 2,64 milliards, le nombre de citadins en Afrique aura plus que doublé, passant de 294 millions à 742 millions, tandis qu’en Amérique latine et aux Caraïbes, la croissance démographique se fera plus lentement (de 400 millions à 600 millions), selon le Fonds des Nations Unies pour la population (FNUAP).

Si les mégapoles font plus fréquemment les gros titres et plus souvent l’objet de plans d’action en matière de développement, il est prévu que la croissance globale dans les centres urbains de 10 millions d’habitants ou plus se stabilise. En revanche, au cours des 10 prochaines années, les villes de moins de 500 000 habitants concentreront la moitié de la croissance urbaine.

Les deux faces de la médaille urbaine

Cette croissance n’est pas forcément mauvaise. Comme le fait remarquer David Satterthwaite, de l’Institut international pour l’environnement et le développement (IIED), la vitesse de croissance d’une ville – si elle répond aux opportunités économiques – est un avantage, et non pas un inconvénient.

« La valeur économique d’un pays, quel qu’il soit, est en très grande partie générée dans les régions urbaines », selon M. Satterthwaite. « Même dans les pays [en voie de développement], où entre 60 et 70 pour cent de la population vivent en milieu rural, plus de la moitié de l’économie – et souvent plus encore – est malgré tout générée dans les zones urbaines ».


Photo: Manoocher Deghati/IRIN
Chaque année, des milliers de personnes migrent vers les villes et pèsent ainsi plus lourdement sur les faibles infrastructrures et services existant dans les zones urbaines.
Le problème ne repose pas sur la croissance elle-même, mais sur une croissance non-planifiée. En 2001, 924 millions de personnes, soit environ 31 pour cent de la population urbaine mondiale, vivaient dans des établissements informels ou bidonvilles, dont 90 pour cent se trouvaient dans les pays en voie de développement.

A l’échelle mondiale, d’ici à l’an 2030, il est prévu que le nombre d’habitants des bidonvilles atteigne deux milliards. A Dhaka, la capitale du Bangladesh, sur 13 millions d’habitants, 3,4 millions vivent dans 5 000 bidonvilles et établissements de squatteurs. A Nairobi, soixante pour cent de la population s’entasse dans plus de 130 établissements informels, qui occupent seulement cinq pour cent de la superficie totale de la ville, tandis que les établissements de squatteurs de Bombay, où 300 personnes arrivent chaque jour en provenance des régions rurales, grossissent 11 fois plus vite que la ville elle-même.

Ce phénomène se traduit par une misère terrible, par l’apparition de maladies, ainsi que par des conditions de vie épouvantables. Prenons l’exemple de Dhaka : chaque fois que le niveau des eaux du fleuve monte, les ensembles illégaux de petites huttes montées sur pilotis, construites dans le périmètre d’inondation, se retrouvent inondées d’eaux malodorantes, pleines de substances déversées par les usines.

A Delhi, le problème repose sur la rareté de l’eau ; les habitants des bidonvilles se battent pour avoir accès à l’unique colonne montante qui fonctionne dans leur région et doivent souvent se passer d’eau pendant plusieurs jours. Les taux de malnutrition enregistrés dans les bidonvilles sont souvent les plus élevés ; en effet, en raison du chômage, les populations sont trop pauvres pour pouvoir se procurer des fruits et légumes susceptibles d’être cultivés sur place.

La définition des termes « bidonville » et « populations urbaines pauvres » est invariablement axée sur ce dont manquent ces populations – accès à l’éducation, aux services sociaux et à l’emploi, eau, systèmes d’assainissement et logement salubres à un prix abordable, et statut résidentiel. Dans bien des cas, ces populations vivent dans des logements insalubres, dans des espaces publics ou des établissements de squatteurs situés près des grandes zones urbaines.

Il est généralement admis que les taux de pauvreté urbaine sont moins élevés que ceux enregistrés en milieu rural, mais le nombre absolu de personnes pauvres ou sous-alimentées est en hausse dans les régions urbaines. « De manière générale, le centre de la pauvreté se déplace vers les villes […] un processus aujourd’hui connu sous le nom “d’urbanisation de la pauvreté” », notait en 2003 le Programme des Nations Unies pour les établissements humains (UN-Habitat).

Mais si le centre de la pauvreté se déplace vers les villes, l’aide au développement ne semble pas disposée à faire de même. Helene Gayle, présidente de l’association caritative américaine CARE, nous livre une évaluation sans complaisance des capacités de développement urbain : selon elle, « la communauté des ONG [organisations non-gouvernementales] dépend des fonds versés par les bailleurs externes [et] ses priorités dépendent souvent des principales préoccupations des bailleurs » ; en conséquence, « ni la communauté des ONG ni celle des bailleurs n’a co-évolué vers une lutte contre la pauvreté urbaine aussi rapide que l’apparition de la pauvreté urbaine elle-même ».


Photo: Omar Hassan/IRIN
Dans de nombreux pays en voie de développement, les enfants n'ont pas accès aux soins de santé et les statistiques sont particulièrement alarmantes en Afrique subsaharienne.
« Plus dangereux que les villages »
 
Tout au long du 20ème siècle, la croissance urbaine a été en grande partie alimentée par l’exode rural. Aujourd’hui, en revanche, les villes grandissent essentiellement de l’intérieur – les taux de natalité sont supérieurs aux taux de mortalité dans les centres urbains. Ce processus d’urbanisation – que les démographes nomment la « croissance naturelle » – traduit en partie les progrès de la médecine dans les pays en voie de développement et l’amélioration de l’accès aux soins de santé, spécifique aux régions urbaines.

Toutefois, le fait que les taux de mortalité sont globalement inférieurs dans les villes dissimule une crise sanitaire dans les bidonvilles. Pire encore, les personnes les plus touchées par ce clivage urbain en matière de santé sont les enfants. Selon les conclusions d’une analyse publiée en 2006 dans l’International Journal for Equity in Health [Journal international pour l’équité sanitaire], dans 15 pays d’Afrique subsaharienne, l’écart en matière de malnutrition infantile est plus important au sein même des villes qu’entre les régions urbaines et les milieux ruraux.

Comme l’indique le rapport 2006/2007 sur l’état des villes dans le monde, publié par les Nations Unies, en Ethiopie, les taux de malnutrition infantile dans les bidonvilles et les régions rurales sont de 47 et 49 pour cent respectivement, contre 27 pour cent dans les milieux urbains hors bidonvilles ; au Niger, les taux de malnutrition infantile dans les bidonvilles et les régions rurales s’élèvent à 50 et 52 pour cent, contre 35 pour cent dans les zones urbaines hors bidonvilles ; et dans les bidonvilles de Khartoum, le taux de prévalence de la diarrhée chez les enfants est de 40 pour cent, contre 29 pour cent dans les zones rurales. « Il est plus dangereux de vivre dans un bidonville surpeuplé et insalubre », conclut le rapport, « que dans un village rural pauvre ».

L’accès à l’eau

De manière générale, l’accès à l’eau et aux systèmes d’assainissement est meilleur en milieu urbain qu’en zones rurales, tout comme l’accès aux soins de santé. Malgré tout, la comparaison entre les statistiques rurales et l’ensemble des statistiques urbaines dissimule le fait que – par exemple – dans le quartier de Mbare à Harare, au Zimbabwe, 1 300 personnes se partagent les mêmes toilettes à usage collectif, équipées de six latrines turques.

A mesure que les populations urbaines croissent, le nombre de personnes qui n’ont pas accès à de meilleures sources d’eau augmente lui aussi ; de 108 millions en 1990, il est prévu qu’il double pour atteindre 215 millions d’ici à l’an 2010. Dans les milieux urbains densément peuplés – et les bidonvilles encore plus densément peuplés – les maladies transmissibles peuvent rapidement se muer en épidémies ; l’insalubrité de l’eau et l’insuffisance des systèmes d’assainissement ont donc des conséquences bien plus graves que dans les régions rurales. Et les personnes touchées sont plus nombreuses du fait de la concentration démographique observée dans les villes.

En plus des conséquences aisément identifiables d’un accès insuffisant à l’eau, aux systèmes d’assainissement et aux soins de santé (pneumonie, paludisme, diarrhée, tuberculose, VIH/SIDA), le manque de services contribue également à perpétuer la pauvreté. Les populations pauvres des villes dépensent une plus grande partie de leurs revenus pour se soigner, sont plus vulnérables à la perte de revenus et plus exposés au risque de perdre leur emploi s’ils sont obligés de s’absenter – tout cela réduit leur capacité d’adaptation, et risque d’enfermer certaines familles potentiellement mobiles dans un cycle de pauvreté.

Des catastrophes pas naturelles

Au cours du dernier quart de siècle seulement, 98 pour cent des personnes blessées ou touchées par des catastrophes naturelles vivaient dans 112 pays à faible revenu ou à revenu moyen-faible, selon le rapport 2007 sur l’Etat du monde, rédigé par le World Watch Institute.

Et tandis que les tsunamis et les tremblements de terre continuent de faire les gros titres de la presse, les inondations et les glissements de terrain touchent bien plus de personnes au sein des populations pauvres des villes. Si le tsunami du 26 décembre 2004 représentait environ 90 pour cent du bilan des victimes de catastrophes naturelles cette année-là, les 2,4 millions de personnes touchées constituaient un nombre relativement peu élevé comparé aux 110 millions de personnes affectées par les crues au Bangladesh, en Inde et en Chine la même année, selon le rapport 2005 sur les catastrophes mondiales, publié par la Fédération internationale de la Croix-Rouge (FICR).

En raison du peu de terres disponibles dans les régions urbaines, les pauvres vivent, par nécessité, dans les périmètres d’inondation, sur des flancs de falaise instables et près d’installations industrielles. Dans les pays en voie de développement, les tremblements de terre et les ouragans ne sont pas des catastrophes, mais les catalyseurs des catastrophes – qui dévoilent l’insuffisance des infrastructures, l’insalubrité des logements, la planification urbaine hasardeuse, et bien souvent le fait qu’aucune mesure de gestion n’a été prise – autant d’éléments qui se conjuguent pour constituer la véritable catastrophe des populations urbaines démunies.

Guerre urbaine

La pauvreté est depuis longtemps considérée comme un des principaux moteurs de la criminalité violente. Ces dernières années, néanmoins, ce lien, perçu comme simpliste, a été remis en question. Selon un article sur les violences et l’insécurité urbaines paru en 2004 dans le journal Environment and Urbanization, l’inégalité serait un des moteurs principaux : « les interprétations reposant sur une modélisation statistique ont montré qu’au regard des données nationales concernant les taux de meurtres, l’inégalité a davantage d’influence que la pauvreté, et les inégalités en matière de revenus sont généralement plus marquées dans les régions urbaines qu’en milieu rural ».

Une étude de la Banque mondiale sur la violence dans les régions urbaines d’Amérique latine a montré que les taux d’homicides allaient de 6,4 pour 100 000 par an à Buenos Aires à 248 à Medellin, en Colombie. Rio de Janeiro, Sao Paulo, Mexico, Lima et Caracas concentrent plus de la moitié des homicides qui ont lieu à l’échelle nationale, dans leurs pays respectifs.

Mais il est moins difficile de mesurer la criminalité dans les zones urbaines que de faire la différence entre ses causes structurelles sous-jacentes (ex : relations de pouvoir inégales), et les facteurs déclencheurs de risque (ex : abus d’alcool ou de substances), souvent susceptibles de précipiter les manifestations de violence sexiste.

Mais en cartographiant et en mesurant ainsi la violence urbaine, on risque de renforcer certaines idées reçues sur la violence ; parce que, d’un point de vue statistique, les centres urbains (et particulièrement les bidonvilles) sont plus exposés à la criminalité, la violence risque de s’institutionnaliser, et pire encore, l’idée reçue selon laquelle les habitants des bidonvilles sont des criminels se perpétue.

Du bidonville à la chambre législative

En 1990, le Programme des Nations Unies pour le développement (PNUD) publiait son premier rapport sur le développement humain. Le cinquième chapitre était exclusivement consacré aux conséquences humanitaires de l’urbanisation dans les pays en voie de développement.

Au sujet du rôle des autorités locales et nationales en matière de prestation de services aux populations pauvres des zones urbaines, les auteurs du rapport recommandaient aux gouvernements de « ne plus dispenser les services eux-mêmes, mais plutôt d’habiliter d’autres à les dispenser – qu’il s’agisse de producteurs formels ou informels, d’organisations communautaires ou non-gouvernementales ou des citadins eux-mêmes ».

En 2007, ce modèle de l’externalisation avait fait son temps. Comme le notait l’auteur Rasna Warah dans son évaluation du rôle du gouvernement kenyan en matière de développement urbain, « la solution au problème des bidonvilles de Nairobi consiste en une intervention plus ferme et plus intégrée des ministères et agences publiques ». La promotion des soins de santé, de l’éducation, de l’accès à l’eau et aux systèmes d’assainissement, tout comme la prévention de la violence et la gestion des catastrophes naturelles, dépend de l’efficacité et de la responsabilité des autorités locales et nationales. Bien entendu, derrière presque tous les aspects du développement urbain et de la réduction de la pauvreté se cachent des questions de gouvernance.

Au niveau le plus élémentaire, la bonne gouvernance implique de reconnaître un droit d’existence aux squatteurs et aux habitants des bidonvilles, et d’officialiser ce droit par le biais d’un régime foncier, de titres de propriété, d’une réglementation en matière de zonage des villes, etc.

La prise de conscience du fait que le gouvernement intervenait trop peu dans la planification urbaine a coïncidé avec la reconnaissance du fait que les populations démunies des villes étaient, au mieux, des éléments passifs et qu’au pire, on ne tenait pas du tout compte d’eux en matière de planification et de mise en œuvre des projets d’amélioration des bidonvilles ; et que les populations urbaines démunies étaient les mieux placées pour défendre leurs droits auprès des autorités locales, et pour concevoir et mettre en œuvre les programmes d’amélioration des bidonvilles.

A l’heure actuelle, les acteurs du développement urbain luttent pour définir leurs rôles et concevoir une méthode d’urbanisation plus cohésive et active. Mme Gayle, la présidente de CARE, perçoit son ONG comme un lien entre les gouvernements et les communautés : « Il ne s’agit pas forcément d’envahir les arènes du pouvoir au sein des pays, mais de chercher véritablement comment contribuer, au niveau de la communauté, à donner aux gens une notion de leur propre capacité à interpeller leur gouvernement et à faire en sorte qu’il leur rende des comptes ».

Les bidonvilles invisibles

Selon le rapport 2007 sur la population mondiale, publié par le FNUAP, « les villes concentrent la pauvreté, mais elles représentent également le meilleur espoir d’y échapper […] Le défi consiste à apprendre à tirer profit de la concentration démographique [des villes] ».

Au cours des prochains mois, IRIN publiera des analyses et des entrevues approfondies sur les moyens utilisés pour relever ce défi. Dans le cadre de ces entrevues, IRIN s’entretiendra avec de grands spécialistes du développement urbain – des directeurs d’ONG internationales aux universitaires – et des habitants des bidonvilles eux-mêmes.

Quant aux analyses approfondies, elles porteront sur les questions des soins de santé en milieu urbain, de la rareté des ressources, de la violence, des catastrophes, et sur le rôle de la gouvernance.

Le modèle rural de subventions descendantes, octroyées par les bailleurs, fonctionnerait-il en milieu urbain ? Le Onzième Objectif du millénaire pour le développement (OMD), qui porte sur l’amélioration de la vie de 100 millions d’habitants des bidonvilles, est-il réalisable ? Le fait que plus de la moitié de la population mondiale vivra désormais en milieu urbain marque-t-il un tournant, à compter duquel les praticiens du développement et les gouvernements pourront commencer à réduire l’écart déjà important qui existe entre les citadins, ou bien est-ce juste une statistique parmi tant d’autres ?

Pour les populations urbaines démunies, l’enjeu est de taille. Comme nous en avertit M. Satterthwaite de l’IIED, « ce à quoi nous assistons aujourd’hui est un exemple parfait de ce que sera l’avenir si nous continuons à n’apporter aucun changement à la manière dont les gouvernements et les organisations internationales gèrent l’urbanisation.

La moitié des populations urbaines affichent des taux de mortalité infantile et du nourrisson 20 fois supérieurs à la normale, et au moins la moitié des populations urbaines sont logées dans des établissements de squatteurs. Nous commencerions de toute évidence à voir apparaître de sérieux mouvements de résistance, qui engendreraient une agitation sociale, voire la guerre civile ».

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This article was produced by IRIN News while it was part of the United Nations Office for the Coordination of Humanitarian Affairs. Please send queries on copyright or liability to the UN. For more information: https://shop.un.org/rights-permissions

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