Ce n’est pas parce qu’elle n’a ni diplôme ni argent que Bintou Cissé a rencontré tant de difficultés à réaliser son rêve, c’est plutôt parce qu’elle était sans papier.
Bintou Cissé a réussi à franchir cet obstacle ce mois-ci grâce à une audience foraine qui s’est tenue à Bouaké, sa ville natale, située dans le centre de la Côte d’Ivoire. A l’issue de l’audience, un juge lui a remis un certificat de nationalité.
Ainsi, d’un coup de crayon, l’existence de Bintou Cissé a enfin été officiellement reconnue.
« Je peux voyager maintenant », a déclaré Bintou Cissé, une jeune fille de seize ans, robuste, à la peau noire. « Avant, sans papier, c’était impossible. Je n’avais pas les moyens de soudoyer les forces de sécurité qui sont postées aux barrages routiers. »
Le problème de l’identité se trouve au coeur du conflit qui ravage la Côte d’Ivoire, un pays coupé en deux après la tentative avortée d’un coup d’Etat en septembre 2002. Depuis, le sud du pays est sous contrôle de forces gouvernementales et le nord est entre les mains des rebelles. L’unité nationale ayant été brisée, chaque citoyen ivoirien se bat désormais pour que soit reconnue son identité.
Un sentiment d’inimitié à l’égard des immigrés
A la mort du Président Félix Houphouët-Boigny en 1993, certains hommes politiques ont cherché à exploiter l’inimitié grandissante de la population à l’égard des immigrés ouest africains, à une période où l’économie jadis florissante, grâce notamment à la commercialisation du cacao, commençait à décliner.
En lançant le concept « d’ivoirité », ces hommes politiques ont réussi à exalter la fibre nationaliste de la population et l’armée s’est peu à peu politisée.
Des milliers d’immigrés ont fui la Côte d’Ivoire durant les troubles qui ont suivi les élections présidentielles d’octobre 2000.
Les audiences foraines ont pour objectif de résoudre le problème de l’identité. Elles ont débuté le mois dernier et devraient se poursuivre jusqu’à la fin du mois d’août. Le gouvernement a dépêché une cinquantaine de tribunaux itinérants dans l’ensemble des villes et villages du pays. Ces tribunaux sont chargés de déterminer qui parmi les seize millions d’habitants (dont trois millions d’immigrés) que compte la Côte d’Ivoire peut prétendre à la nationalité ivoirienne.
Cependant, seule une douzaine de tribunaux peut poursuivre les opérations d’identification, car la dotation en essence du ministère de la Justice n’est pas suffisante pour assurer le transport des tous les juges, et le nombre de formulaires imprimés est insuffisant, ont expliqué des observateurs.
La délivrance de carte d’identité et le désarmement des milices gouvernementales et des groupes rebelles sont des étapes indispensables à la tenue des élections d’octobre prochain. En effet, des millions d’Ivoiriens sont sans papier et ne peuvent par conséquent voter.
« Il ne s’agit pas uniquement d’octroyer des papiers d’identité », a déclaré le sous-préfet Yves Ahounan, qui a assisté aux audiences foraines de Bouaké en tant qu’observateur. « Il a y une dimension politique derrière tout cela. Tout cela est lié aux élections. »
Les partisans du parti au pouvoir, le Front populaire ivoirien (FPI), craignent que des milliers d’immigrés n’obtiennent frauduleusement la nationalité ivoirienne et ne fassent pencher la balance en faveur du candidat Alassane Ouattara, le principal rival de M. Gbagbo.
Les audiences foraines retardées par les désaccords de la classe politique
Les audiences foraines, tout comme le processus de désarmement, accusent un important retard. Le processus de désarmement des milices et de la rébellion a été suspendu il y a trois semaines parce que très peu d’armes ont été restituées et que la rébellion a refusé de rendre ses armes.
Le processus d’identification a dû être suspendu dans la plupart des villes du sud du pays, après les violentes manifestations des partisans du gouvernement, et il a également été reporté dans le nord après que le Président Gbagbo a déclaré que les audiences foraines n’ont pas compétence pour délivrer des certificats de nationalité.
Depuis la déclaration du Président Gbagbo, les tribunaux ne délivrent plus de certificats de nationalité, mais des documents provisoires. Les bénéficiaires devront ensuite s’adresser à un tribunal local pour se faire établir un certificat de nationalité définitif. Mais en zone rebelle, le système judiciaire est inexistant.
Vendredi dernier, les partis de l’opposition et les Forces nouvelles ont condamné la déclaration du Président Gbagbo, qui selon eux, va à l’encontre du plan de paix élaboré par les Nations unies pour réunifier le pays.
Pour certains diplomates occidentaux, la décision de suspendre la délivrance des certificats de nationalité serait inspirée par le Premier ministre Charles Konan Banny car elle lui permet de parvenir à un compromis avec le FPI du Président Gbagbo, qui a finalement appelé à la fin du boycott des audiences foraines la semaine dernière.
Malgré tous ces obstacles, la population continue de se déplacer
Malgré les récents désaccords, les Ivoiriens continuent de se rendre aux audiences foraines, ravis d’obtenir le précieux sésame à l’obtention de la carte d’identité.
« Nous sommes submergés de travail. Nous voyons entre 40 et 60 personnes par jour. Nous devons nous rendre chaque fois sur un site différent et laissons derrière nous des gens sans papier », a déclaré Yves Ahounan.
« Même si nous prolongeons les audiences de trois mois, par exemple, des équipes supplémentaires seront nécessaires si l’on veut se rendre dans les villages environnants », a-t-il ajouté. « Les gens sont un peu traumatisés, ils veulent obtenir le maximum de documents officiels ».
Bazouma Doumbia a accompagné sa nièce au tribunal de Bouaké. C’est une vieille femme qui n’a jamais quitté sa ville natale, et qui ne connaît pas son âge.
M. Doumbia est né à Bouaké de parents ivoiriens et montre sa carte d’identité, une vieille carte de couleur jaune – qui a été remplacée à la fin des années 1990 par une carte d’identité de couleur verte.
« Le jour où j’ai obtenu ma carte d’identité, j’ai sacrifié un poulet pour remercier mes ancêtres », s’est-il souvenu.
« C’était en 1978. Je l’ai déjà faite renouveler deux fois. La première fois, les fonctionnaires ont mis une année à faire des recherches sur mon passé. La seconde fois, ils ont refusé de la renouveler, prétextant que je n’étais pas ivoirien. Vous voyez comment marche le système ici, et on ne peut rien y faire », s’est désolé Bazouma Doumbia.
« Un Ivoirien sans papier, c’est comme un chien sans maître », a-t-il conclu. « Vous pouvez le battre autant que vous le voulez ».
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