Compte tenu de l’appétit grandissant de la Chine pour les matières premières et le besoin constant d’aide économique de l’Afrique, le pays le plus peuplé du monde et le continent le plus pauvre de la planète semblent être en parfaite symbiose.
La Chine a déclaré 2006 « l’Année de l’Afrique ». Le Premier ministre chinois Wen Jiaboa vient juste de boucler une tournée africaine, au cours de laquelle il s’est rendu en Egypte, au Ghana, au Congo, en Angola, en Afrique du Sud, en Ouganda et en Tanzanie. Cette tournée fait suite à celle effectuée par le Président chinois Hu Jintao au Maroc, au Nigeria et au Kenya en début d’année.
En outre, la semaine dernière, le Président sénégalais Abdoulaye Wade a effectué une visite officielle en Chine et la ville de Pékin accueillira en novembre prochain le sommet sino-africain.
Lors de sa visite à Brazzaville, la capitale congolaise, M. Jiabao a déclaré : « Notre objectif dans notre coopération avec l’Afrique est de renforcer la capacité de l’Afrique à asseoir son développement autonome. Dans la coopération avec l’Afrique, la Chine ne cherche pas des intérêts égoïstes. Nous sommes attachés à deux principes : l’égalité, les avantages réciproques et la non ingérence dans les affaires intérieures de l’Afrique ».
Aucune condition préalable à l'aide économique
Cependant, pour les défenseurs des droits de l’homme, la demande de la Chine en matières premières risque de porter atteinte au respect des droits de l’homme et aux réformes entreprises pour l’instauration de la démocratie en Afrique.
« Nous savons que la Chine a une approche différente sur les droits de l’homme. En entretenant des relations avec des régimes répressifs, comme au Soudan, la Chine accorde plus d’importance à ses intérêts économiques et commerciaux qu’au respect des droits de l’homme et elle permet à ces régimes d’obtenir des ressources qu’ils n’auraient jamais pu obtenir si facilement », a déclaré Saria Rees-Roberts, journaliste à Amnesty International, une association de défense des droits de l’homme basée à Londres.
Alors que les bailleurs de fonds occidentaux conditionnent leur aide à la mise en œuvre de réformes politiques et au respect des droits de l’homme, la Chine n’exige qu’une seule chose des états africains : la reconnaissance du principe d’une seule Chine. Ainsi, les pays africains ne considérant pas Taiwan comme faisant partie du territoire chinois ne bénéficient pas des investissements et de l’allègement de la dette de la part du gouvernement de Pékin.
En revanche, les Etats africains, même les régimes les répressifs, peuvent tirer parti de leurs relations diplomatiques avec la Chine, dès lors qu’ils reconnaissent ce principe.
En effet, la Chine, un des cinq membres permanents du Conseil de sécurité des Nations unies, a menacé d’utiliser son droit de véto pour s’opposer à l’adoption de sanctions contre le Soudan qui, selon certains pays occidentaux, commet un « génocide » dans la région du Darfour. Le Soudan est l’un des principaux fournisseurs de pétrole brut de la Chine.
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| La Chine s'intéresse à la région pétrolière du delta du Niger au Nigeria. |
En effet, en 2006, le montant total des importations et des exportations entre l’Afrique et la Chine dépasse les 50 milliards de dollars américains et pourrait atteindre les 100 milliards de dollars d’ici 2010, a souligné le FMI.
« Je pense que cela peut être très bénéfique pour l’Afrique. La Chine a des besoins en matières premières et l’Afrique dispose de ces produits », a déclaré Walter Kansteiner III, ancien sous-secrétaire d'Etat américain pour les affaires africaines.
« Cela fait monter les prix, augmente le volume des échanges et crée de nouvelles opportunités d’affaires, tout en stimulant le flux de capitaux et le marché de l’emploi ».
« Mais il faudra veiller à ce que l’augmentation de l’offre et de la demande ne se fasse pas au détriment des principes de respect des droits de l’homme et de l’environnement », a-t-il ajouté.
Une soif inextinguible pour l’or noir
La soif de la Chine pour l’or noir est inextinguible. L’Angola, deuxième pays producteur de pétrole d’Afrique subsaharienne après le Nigeria, exporte une grande partie de sa production en Chine. Pékin a investi plusieurs milliards de dollars en Angola, au Nigeria et au Soudan afin d’assurer des droits de forage dans ces pays.
Mais il n'y a pas que l'or noir qui intéresse la Chine : son appétit pour les matières premières, dont le coton, est immense. En effet, au Bénin, Togo, Mali et Cameroun, le volume des exportations de coton vers la Chine a considérablement augmenté. Selon les statistiques des Nations unies sur le commerce des marchandises, entre 2002 et 2004, le volume des importations de coton béninois a été multiplié par quatre.
En contrepartie, les marchandises chinoises bon marché envahissent les marchés africains – des ustensiles de cuisine aux chaussures, en passant par les vêtements et les appareils électroniques. Au Nigeria, le pays le plus peuplé d’Afrique, les importations en provenance de Chine ont doublé depuis 2002.
Cependant, certains fabricants africains, notamment dans le domaine du textile, pâtissent de cette déferlante de marchandises chinoises. Par exemple, le syndicat du textile d’Afrique du Sud a annoncé que 60 000 Sud-Africains avaient perdu leur emploi.
« Il est bon parfois d’apprendre à faire face à la concurrence car cela vous oblige à aller de l’avant. Mais comme le secteur industriel est faible en Afrique, il peut être facilement remplacé par de jeunes industries », a déclaré Andrea Bohnstedt, spécialiste Afrique du groupe Global Insight, à Londres. « Et de telles opérations sont de toute évidence politiquement impopulaires puisque la plupart des pays d’Afrique affiche déjà un taux de chômage élevé ».
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| Certains s'inquiètent de l'afflux des marchandises chinoises bon marché telles que les chaussures, et de la menace qu'elles constituent pour les entreprises et les coordonniers locaux. |
En dehors des produits manufacturés qu’elle exporte vers l’Afrique, la Chine investit massivement dans les infrastructures telles que les installations hydroélectriques, les télécommunications, les autoroutes, les voies ferrées et les gazoducs. Et à en croire certains analystes, la Chine, dans sa stratégie globale d’investissement, négocie de plus en plus des petits projets de développement avec les pays africains.
Le montant de l’aide chinoise à l’Afrique s’élève à plusieurs milliards de dollars. En effet, la Chine a distribué des médicaments antipaludéens en Afrique, a ouvert des centres de formation agricole et a fourni du personnel sanitaire et technique chargé de former le personnel africain.
Pékin a annulé la dette bilatérale de l’Afrique dont le montant avoisinait les dix milliards de dollars. En outre, la Chine a versé 3,5 millions de dollars à la mission de maintien de la paix de l’Union africaine au Darfour sous forme d’aide budgétaire et humanitaire.
Selon certains analystes, l’une des raisons pour lesquelles la Chine est un partenaire intéressant pour l’Afrique est que les décisions de Pékin se prennent plus rapidement que dans certains pays occidentaux et agences humanitaires. En effet, contrairement à la Chine, ces derniers conditionnent leur aide à la transparence, au respect des droits de l’homme et des principes de la démocratie.
Lorsque le FMI a suspendu son aide à l’Angola, après avoir constaté un détournement des recettes du pétrole, la Chine a proposé une subvention de deux milliards de dollars à l’Angola.
Lorsque les entreprises européennes se sont retirées du Soudan pour dénoncer la violation des droits de l’homme, les Chinois ont aidé à la construction d’oléoducs et d’autres infrastructures.
Enfin, alors que les Etats-Unis tardaient à fournir des patrouilleurs pour protéger le Delta du Niger contre les attaques des milices, le Nigeria s’est tourné vers la Chine.
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| La Chine investit dans la modernisation de certains ports africains en échange de matières premières pour développer son économie. |
Lorsqu’il s’agit de questions militaires, les groupes de défense des droits de l’homme s’intéressent de très près aux actions menées par la Chine.
Par exemple, dans un rapport publié en juin, Amnesty International a déclaré qu’en vendant des armes et des véhicules au Soudan, la Chine avait contribué à alimenter le conflit, la violence et la politique de répression dans la région. Les résultats d’une enquête menée par les Nations unies en août 2005 ont révélé que la Chine avait fourni plus de 200 camions militaires au Soudan.
Amnesty International a également indiqué que la Chine avait échangé des armes contre du bois libérien en violation de l’embargo des Nations unies sur les armes, et qu’elle avait ainsi aidé Charles Taylor à se maintenir au pouvoir, avant son exil en août 2003. La Chine a également fourni des avions de chasse et d’autres équipements militaires au Zimbabwe.
« Les relations étroites que la Chine entretient avec le Zimbabwe montre bien l’indifférence de Pékin vis-à-vis des problèmes politiques », a déclaré Princeton Lyman, ancien ambassadeur des Etats-Unis en Afrique du Sud et au Nigeria devant la Commission sino-américaine en juillet 2005.
« La Chine soutient le régime de Mugabe, ce qui lui vaut les foudres de la communauté internationale qui critique le gouvernement de Mugabe [notamment] pour sa politique de répression ».
Mais pour certains analystes, les gouvernements occidentaux n’ont pas le droit de pointer du doigt la politique de la Chine, car ils investissent eux-mêmes dans des pays producteurs de pétrole comme la Guinée équatoriale où, selon les groupes de défense des droits de l’homme, le régime en place est tout aussi répressif.
« Si l’on regarde l’engagement et les actions des pays occidentaux et des sociétés multinationales pendant la Guerre froide, le tableau n’est pas beaucoup plus reluisant », a affirmé Andrea Bohnstedt.
« La différence avec les entreprises chinoises, c’est que les groupes de pression n’existent pas en Chine. En conséquence, les entreprises et les gouvernements « ne subissent aucune pression de la part de la société civile qui pourrait avoir des implications sur le cours de la Bourse, entacher leur réputation » ou les obliger à mieux se comporter d’un point de vue éthique.
Selon Andrea Bohnstedt, il s’agit de voir à présent si les gouvernements africains seront capables de négocier des contrats complexes et de travailler dans la transparence afin qu’une grande partie de leur population puisse jouir des avantages des investissements chinois.
« En définitive, il revient à chaque gouvernement [africain] de négocier avec ces puissances étrangères », a-t-elle conclu.
« Chacun essaie de tirer le maximum de ces relations. Il est donc difficile de rejeter la faute sur le partenaire qui fait des propositions. »
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