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Le pouvoir et ses « médias de la haine »

Alors que l’Organisation des Nations unies (ONU) envisage de prendre des sanctions à l’encontre de personnalités ivoiriennes responsables du blocage du processus de paix, certains militants pro-Gbagbo ont tenu à faire remarquer que l’application de telles mesures pourrait déclencher une guerre en Côte d’Ivoire.

Dans un entretien au quotidien 24 Heures, Eugène Djué, leader de « l’Union des patriotes pour la libération totale de la Cote d’Ivoire », a déclaré que les organisateurs des manifestations anti-ONU qui se sont déroulées la semaine dernière peuvent mobiliser 10 fois plus de personnes et que son mouvement « considèrerait des sanctions comme une déclaration de guerre ».

Et pour inciter leurs militants à descendre dans la rue, plusieurs leaders du mouvement des Jeunes Patriotes ont lancé des messages de haine sur les ondes de la radio et de la télévision nationales, des médias qui ont fréquemment été utilisés depuis le coup d’Etat avorté de septembre 2002 pour exacerber les sentiments politiques en Côte d’Ivoire.

Le contrôle des ondes est au cœur de la lutte pour le pouvoir en Côte d’Ivoire.

Les manifestations de la semaine dernière ont fait plusieurs morts et contraint des centaines de casques bleus de l’ONU à battre en retrait. De plus, les habitations, bureaux et véhicules du personnel onusien ont été incendiés et pillés, et l’aide alimentaire apportée à quelque trois millions d’ivoiriens n’est plus assurée.

Face à cette vague de violence qui, pour la première fois en Afrique de l’ouest, ciblait spécifiquement une mission de maintien de la paix de l’ONU, le Conseil de sécurité a appelé à « la fin immédiate des hostilités et de tous les messages d’incitation à la haine diffusée sur les médias, et des attaques contre les Nations unies, en particulier ».

Quelque 10 000 troupes onusiennes et françaises sont déployées en Côte d’Ivoire pour maintenir la paix et soutenir les efforts de réunification du pays ravagé par la guerre civile et qui, depuis trois ans, est divisé entre un nord occupé par les forces rebelles et un sud sous contrôle du gouvernement.

La semaine dernière, les forces de l’ONUCI avaient été prises à partie par des Jeunes Patriotes après la recommandation du Groupe de travail international (GTI), une médiation internationale désignée par l’ONU, de ne pas proroger le mandat des députés de l’Assemblée nationale ivoirienne qui a expiré le 16 décembre dernier.

Interprétant cet arbitrage comme une décision de dissoudre le parlement, les manifestants ont accusé l’ONU d’ingérence dans les affaires internes du pays et des centaines de membres de la milice des Jeunes patriotes ont envahi les bureaux de la Radiotélévision ivoirienne (RTI), permettant ainsi aux journalistes favorables au gouvernement de contrôler sa programmation.

Après la diffusion de l’hymne national, les leaders des Jeunes patriotes ont appelé les téléspectateurs à se joindre aux manifestants. Plusieurs hauts responsables de la chaîne de télévision ont plus tard déclaré qu’ils avaient été menacés de licenciement s’ils ne coopéraient pas.

L’ONU, une institution décrédibilisée

Au cours de l’édition du soir du journal télévisée du 18 janvier, le présentateur, Brou Amessan déclarait : « l’actualité de la Côte d’Ivoire est dominée par la décision des Nations unies de dissoudre l’Assemblée nationale, et la colère du peuple ivoirien ».

Selon M. Amessan, Pierre Schori, l’envoyé spécial de l’ONU en Côte d’Ivoire essayait de « confisquer la république ».

« Les Ivoiriens ne veulent pas être colonisés à nouveau et ils sont déterminés à combattre à mains nus », a t-il poursuivi. « Les soldats des Nations unies ont déjà tué cinq ivoiriens à Guiglo et ont tiré à balles réelles sur les manifestants ».

A en croire certains témoins qui se trouvaient dans les bureaux de la RTI lorsque les manifestants en prirent le contrôle, le chef d’état-major de l’armée ivoirienne, Philippe Mangou, n’a alors pris aucune mesure spécifiques, bien qu’il ait demandé par la suite aux manifestants de quitter les lieux.

Pendant plusieurs jours, c’est un présentateur connu pour ses positions pro-Gbagbo qui a présenté les journaux télévisés, dont les contenus, favorables au camp du président, n’ont fait aucune mention des millions d’habitants bloqués chez eux en raison des barricades qui ont paralysé la ville.

Dans l’ouest du pays, une région instable où vivent de nombreux loyalistes et où les conflits intercommunautaires sont fréquents, les radios locales ont subi de fortes pressions du mouvement des Jeunes Patriotes afin qu’elles diffusent des messages anti-ONU, appelant la population à descendre dans la rue.

Une radio communautaire de la ville de Daloa a même été saccagée et pillée après que les journalistes aient refusé de diffuser un message des Jeunes patriotes appelant à attaquer des bureaux et des troupes de l’ONU.

A la RTI, la tension est montée d’un cran lorsque Martine Studer, la ministre déléguée à l’information dans le nouveau gouvernement de réconciliation nationale mis en place au mois de décembre, a insisté pour faire passer sur les ondes l’intégralité du message d’apaisement du Premier ministre, Charles Konan Banny.

Selon des témoins, un journaliste de la RTI - qui le nie aujourd’hui - l’aurait alors giflée.

La lutte pour le contrôle de la télévision nationale

Cet incident, que l’on nomme en Côte d’Ivoire l’«affaire Studer », repose le problème de l’indépendance de la télévision et de la radio nationales, d’autant plus que la RTI - la seule chaîne disponible pour les personnes qui n’ont pas les moyens d’avoir le câble - a déjà été utilisée par le camp Gbagbo comme instrument de propagande.

Suite à l’échec de la rébellion de septembre 2002, plusieurs journalistes ont été remplacés par d’autres confrères qui ont proclamé haut et fort la victoire de l’armée loyaliste. Au début de la guerre, la RTI avait également annoncé, à tort, que la ville de Daloa avait été libérée, alors qu’elle était toujours entre les mains des rebelles.

Et une fois nommé ministre de la Communication du gouvernement de réconciliation nationale, Guillaume Soro, le chef des rebelles, s’était rapidement débarrassé de certains hauts responsables de la chaîne. Aujourd’hui, les Forces nouvelles ont leur chaîne de télévision qui émet dans le nord du pays.

En novembre 2004, après l’attaque des positions rebelles par les forces aériennes ivoiriennes, en violation du cessez-le-feu en vigueur, certains responsables de la RTI jugées trop neutres ont été remplacés par des journalistes pro-Gbagbo.

A la même période, dans des scènes semblables à celles que le pays a connues la semaine dernière, Charles Blé Goudé - le chef des Jeunes patriotes- avait appelé la population à descendre dans la rue et à attaquer les militaires français. Cet appel faisait suite à la destruction par l’armée française des forces de l’aviation ivoirienne qui avait bombardé une base militaire française.

S’attaquant aux symboles de la présence française dans le pays, la population en colère s’est alors livrée à des pillages massifs qui ont entraîné la fuite de milliers d’expatriés.

Mais certains analystes, reconnaissant que les média sont souvent utilisés à des fins politiques, tentent de relativiser l’importance du terme « médias de la haine ».

En effet, le «terme « média de la haine » tel que l’Occident l’utilise, ne s’applique pas vraiment à la Côte d’Ivoire », a déclaré Jeroen Corduwener, un conseiller en communication au sein de l’ONG américaine Internews.

« La presse est extrêmement polarisée et politisée, il y a beaucoup d’attaques contre les individus, mais il n’y a pas de campagne de haine orchestrée par les médias contre des groupes ethniques spécifiques », a déclaré Corduwener, qui a beaucoup écrit sur le Rwanda.

« Cela dit, certains journaux pro-Gbagbo s’en approchent dangereusement, compte tenu de ce qu’ils écrivent sur les français », a t-il ajouté.

« Leur lectorat pourrait finir par penser que les français complotent constamment contre le gouvernement. Cela a certainement un impact, bien que la circulation de ces journaux reste relativement faible ».

This article was produced by IRIN News while it was part of the United Nations Office for the Coordination of Humanitarian Affairs. Please send queries on copyright or liability to the UN. For more information: https://shop.un.org/rights-permissions

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