1. Accueil
  2. West Africa
  3. Côte d’Ivoire

Le temps sont durs pour les déplacés de guerre et leurs familles d'accueil

Près d’un million de déplacés, fuyant le nord de la Côte d’Ivoire sous contrôle de la rébellion, sont venus grossir les banlieues pauvres d’Abidjan, la capitale économique du pays, pour démarrer une nouvelle vie dans cette ville portuaire tentaculaire.

Prenez Mossikro, un quartier pauvre et surpeuplé construit sur un flanc de coteau surplombant la lagune d’Abidjan. Il y a deux décennies, une orangeraie occupait une bonne partie de cette zone. Aujourd’hui, de nombreux minibus circulent sur les routes bitumées du quartier où des tas d’immondices et des bicoques en bois se disputent l’espace disponible entre les mosquées et la place du marché.

Marius Djebibotty est arrivé à Mossikro pour rechercher une nouvelle demeure, un nouvel emploi ou une formation dans le sud du pays, peu après le coup d’Etat avorté des rebelles du 19 septembre 2002.

Plus de trois années se sont écoulées et malgré les nombreux accords de paix signés par les protagonistes de la crise ivoirienne, le pays reste divisé entre un nord relativement pauvre et occupé par les rebelles, et un sud industrialisé, contrôlé par les forces gouvernementales de Laurent Gbagbo.

Comme tous les hommes valides de son village, situé près de la ville de Vavoua, à quelque 450 km au nord ouest d’Abidjan, Marius s’est enfui avant l’arrivée des rebelles, de peur d’être enrôlé de force ou d’être tué, a-t-il expliqué. Après avoir parcouru plusieurs kilomètres à pied à travers la forêt, il a sauté dans un bus à destination d’Abidjan.

Mais à l’époque, il était loin de s’imaginer qu’il voyait pour la dernière fois la petite ferme de poulets dans laquelle il avait investi toutes ses économies. Marius n’est jamais plus retourné dans son village et, depuis, il est sans emploi.

« J’ai perdu tout contact avec la plupart des personnes que je connaissais - je n’ai plus de nouvelles du village », a déclaré Marius. Comme beaucoup d’autres, l’impasse politique laquelle est plongé le pays l’a contraint à s’établir à Abidjan et à y démarrer une nouvelle vie.

933 000 déplacés de guerre sont venus grossir la population d’Abidjan, la capitale économique du premier producteur mondial de cacao, où vivent désormais quelque 4 millions de personnes, selon les conclusions d’une nouvelle étude financée par le Fonds des Nations unies pour la population (UNFPA).

En collaboration avec l’école nationale d’économie, ENSA, l’UNFPA a mené une enquête auprès plusieurs milliers de déplacés vivant dans cinq zones allant de la capitale, Abidjan, à la ville rebelle de Danane, dans l’ouest du pays. Cette étude a révélé que la guerre avait fait 1 204 966 déplacés, un chiffre bien supérieur aux premières estimations.

Toujours selon cette étude, près de la moitié des déplacés ont été hébergés pour une courte ou longue période chez des parents, surtout pendant les tout premiers mois de la guerre, où certaines personnes pouvaient héberger chez elles plus de 20 membres de leurs familles.

Selon Eugène Coulibaly de OCHA, l’Agence humanitaire des Nations unies, la plupart des africains considèrent cette hospitalité comme normale.

« En tant qu’africain, il n’y a aucun problème à héberger un parent », a-t-il expliqué.

Au début du conflit, les ministres du gouvernement et de nombreuses autres personnalités s’étaient présentés à la télévision nationale pour offrir de la nourriture aux déplacés.

Certaines organisations non gouvernementales comme la Croix rouge avaient distribué gratuitement des médicaments et le président Gbagbo avait offert d’importantes sommes d’argent aux associations des victimes de guerre.

10 000 casques bleus de l’ONU et soldats français de l’opération Licorne avaient ensuite été envoyés en Côte d’Ivoire pour veiller au respect d’un cessez-le-feu obtenu après les accords de Linas-Marcoussis et, depuis, le pays vit dans une situation de ni paix ni guerre. Entre temps, les déplacés et leurs hôtes tentent de survivre à la crise.

Marius partage un petit deux pièces avec une douzaine de parents. L’appartement appartient à son grand frère, un agent des douanes, seul soutien financier de la famille.

[Cote d'Ivoire] The poor suburb of Mossikro, Abidjan. [Date picture taken: 11/25/2005]
Mossikro une banlieue pauvre d'Abidjan

Mais après trois ans, ses ressources sont épuisées.

« Il nous donne 3 000 Francs CFA par jour, ce qui ne permet pas de nourrir tout le monde », a déclaré Marcus.

« C’est déjà un effort appréciable, compte tenu du poids que cela représente sur son salaire. Mais récemment, il nous a dit qu’il ne pouvait plus faire face à ces dépenses et que ceux qui avaient appris un métier devaient faire quelque chose pour essayer de subvenir à leurs besoins ».

Même si presque tous les déplacés – 92 pour cent - ont déclaré avoir été bien reçus par leur famille d’accueil, les trois quarts d’entre eux ont reconnu que leurs conditions de vies s’étaient dégradées depuis la guerre, a révélé l’étude du UNFPA.

L’étude a également révélé une augmentation du chômage. 50 pour cent des personnes interrogées avait un « emploi » avant la guerre. Aujourd’hui, ils ne sont que 34,5 pour cent à avoir un emploi. Le taux de scolarisation est également en baisse, 30 pour cent des sondés étaient scolarisés, contre moins de 25 pour cent aujourd’hui.

Marius rêve d’ouvrir une nouvelle ferme de poulets à la périphérie d’Abidjan et de reprendre sa vie en main. Mais il n’a pas d’argent.

Il y a quelques semaines, le voisin de Marius, un enseignant, lui aussi déplacé de guerre, croulant sous le poids des dettes, des malheurs et de la dépression, s’est pendu dans son minuscule studio.

Selon un journal local, l’homme s’est suicidé car il ne pouvait plus rembourser ses dettes.

« A Abidjan, la vie est parfois difficile, les prix de la nourriture et du transport ont augmenté», a déclaré Cissé Aboubacar, un footballeur professionnel, dont l’équipe a été dissoute depuis que les rebelles ont fait de Bouaké leur capitale.

« En outre, la pauvreté augmente, ce qui veut dire plus d’insécurité dans ce quartier », a-t-il ajouté, assis à côté de sa femme enceinte de huit mois.

Lorsqu’il a quitté Bouaké en 2003, Aboubacar a cherché une nouvelle équipe et a été pris en charge par un homme qu’il appelait « tuteur ». Mais sa chance s’est arrêtée là.

Il n’a toujours pas trouvé d’équipe et survit avec un repas par jour.

Comme Marius, il n’a pas revu ses parents depuis qu’il a quitté sa ville natale. Mais il refuse de perdre espoir. « Ce qui est vraiment important, c’est la santé. Tout le reste vient après ».

Lorsqu’on lui demande comment il trouve ce repas quotidien pour sa femme et lui, comme beaucoup de personnes vivant à Abidjan, il répond « on se débrouille ».

Eliane Kéouaké et ses trois sœurs ont la même histoire, bien qu’elle n’ait jamais exercé un vrai métier. Elles ont quitté Béoumi, une localité du centre de la Côte d’Ivoire, trois mois après que la ville soit tombée aux mains des rebelles.

[Cote d'Ivoire] The Kouake sisters fled to Abidjan months after war broke out. They live in the poor suburb of Mossikro. [Date picture taken: 11/25/2005]
Les soeurs Kouake se sont réfugiées à Abidjan peu de temps après le déclenchement de la guerre civile

« Il n’y avait plus rien à faire pour nous », a expliqué Eliane. « Etant des filles, nous ne nous sentions pas en sécurité avec les rebelles ».

Les quatre sœurs ont trouvé refuge dans l’appartement d’un parent qui travaille dans l’armée. Mais lorsque celui-ci a été affecté dans une autre région, il a laissé les filles payer les loyers.

« Nous n’avons pas d’argent », a déclaré Eliane, qui gagne un peu d’argent en tant que tresseuse. « L’eau et l’électricité ont été coupées il y a quelques mois ».

Mais il n’est pas difficile de se procurer de l’eau, a-t-elle indiqué, en montrant du doigt une conduite d’eau qui fuit et autour de laquelle des femmes s’affairent à remplir leurs sceaux.

« La vie est difficile ici, alors tu dois être très débrouillarde », a-t-elle lancé en rigolant. « Au village, au moins, on avait toujours à manger ».


This article was produced by IRIN News while it was part of the United Nations Office for the Coordination of Humanitarian Affairs. Please send queries on copyright or liability to the UN. For more information: https://shop.un.org/rights-permissions

Partager cet article

Our ability to deliver compelling, field-based reporting on humanitarian crises rests on a few key principles: deep expertise, an unwavering commitment to amplifying affected voices, and a belief in the power of independent journalism to drive real change.

We need your help to sustain and expand our work. Your donation will support our unique approach to journalism, helping fund everything from field-based investigations to the innovative storytelling that ensures marginalised voices are heard.

Please consider joining our membership programme. Together, we can continue to make a meaningful impact on how the world responds to crises.

Become a member of The New Humanitarian

Support our journalism and become more involved in our community. Help us deliver informative, accessible, independent journalism that you can trust and provides accountability to the millions of people affected by crises worldwide.

Join