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Le voyage du Wilis suscite des espoirs, mais ravive les tristes souvenirs du naufrage du Joola

Le week-end dernier, le Wilis reprenait la liaison maritime Dakar-Ziguinchor, suspendue depuis trois ans. Et alors qu’il s’apprêtait à quitter le port de Dakar, une drôle d’ambiance était perceptible à bord du navire.

Ce voyage inaugural ravivait le triste souvenir du naufrage du Joola, le ferry qui assurait auparavant cette liaison et qui a coulé le 26 septembre 2002 au large des côtes de Gambie avec quelque 1 800 personnes à bord, faisant bien plus de victimes que le naufrage du Titanic.

Le souvenir de ce drame est encore si vivace dans les esprits que l’itinéraire du Wilis a été modifié pour ce voyage vers Ziguinchor, la capitale de la Casamance, la région sud du Sénégal.

« Les ordres ont été donnés par respect de passer à côte du site de l’épave du Joola », a expliqué Noureddine El Mellouki, le directeur général de la société maritime de l’Atlantique (SOMAT), la structure sénégalo-marocaine qui gère la ligne Dakar-Ziguinchor.

Mais chez les passagers, il y avait aussi un sentiment de renouveau et d’optimisme car le Wilis reprenait une liaison maritime suspendue depuis trois ans, mais qui reste indispensable pour désenclaver une région sud coupée du reste du pays par la Gambie.

Bien que leurs populations aient en commun un long héritage linguistique et culturel, l’histoire de ces deux pays a toujours été émaillée d’incidents, et les autorités sénégalaises ne souhaitent plus être tributaires du gouvernement gambien pour assurer la libre circulation des biens et des personnes entre le nord et le sud de leur territoire.

« Notre première priorité est une continuité du territoire, un désenclavement de la Casamance », a jouté M. El Mellouki au cours d’une conférence de presse tenue à bord du Wilis. Dans son intervention, il n’a pas manqué d’insister sur une rupture avec les pratiques du passé et en rappelant les mauvaises conditions de sécurité qui ont provoqué le naufrage du Joola surchargé et sous équipé en canots et gilets de sauvetage.

Une région ravagée par plusieurs années de conflit

Le naufrage du Joola et la vague de protestions, de limogeages et de démissions qu’il a entraînée, a soudainement mis un terme à la période de grâce dont jouissait le chef d’Etat sénégalais, Abdoulaye Wade, depuis sa victoire historique aux élections présidentielles de 2000.

M. Wade avait réussi à battre le parti au pouvoir depuis l’indépendance grâce à une série de promesses électorales et en s’engageant notamment à mettre fin à la rébellion séparatiste qui sévit en Casamance depuis le début des années 1980.

Ce conflit larvé a accentué les disparités ethniques et religieuses de la région et contribué à son isolement géographique par rapport au nord du pays. En outre, le conflit a fait entre 3 000 et 5 000 victimes et des centaines de milliers de déplacés.

Un accord de paix a été conclu l’année dernière avec les rebelles du Mouvement démocratique des forces de Casamance (MFDC), mais beaucoup d’habitants de la région ne sont pas convaincus que cet accord suffira à mettre un terme définitif au conflit.

« Ce n’est pas un conflit qui est réglé à 100% », a déclaré Cécile Diatta, membre d’une organisation de défense des droits de l’homme à Ziguinchor, précisant que la région était actuellement dans une situation de ni paix ni guerre. « Il y a toujours des braises qui peuvent s’enflammer de nouveau ».

[Senegal] Passengers on the Wilis the boat that replaces the joola, which sank claiming 1800 lives. [Date picture taken: 11/15/2005]
Passagers à bord du Wilis

A preuve, le mois dernier, le gouvernement a ordonné la fermeture provisoire des stations de radio Sud FM de Dakar et de Ziguinchor et l’arrestation de leurs journalistes après la diffusion d’une interview d’un des chefs de guerre du mouvement rebelle qui annonçait qu’il continuerait de se battre pour l’indépendance de la Casamance.

« On ne pourra pas parler du développement en Casamance sans régler la rébellion. C’est la condition sine qua non », a confié un passager du Wilis qui a requis l’anonymat, tout en précisant qu’il avait combattu en Casamance dans les rangs de l’armée sénégalaise à la fin des années 80. « Mais ce ne sera pas évident ».

Et samedi, alors que Wilis venait d’effectuer son premier voyage commercial sur Ziguinchor, enfants et adultes de tous âges étaient rassemblés devant les magasins de matériels électroniques et lieux où le match de football Sénégal-Afrique du sud était retransmis à la télévision. Et les cris de joie qui ont envahi les rues de Ziguinchor pour saluer la victoire finale de l’équipe sénégalaise laissent penser que les sentiments des séparatistes sont loin de faire l’unanimité dans la région.

Ces manifestations de joie étaient sans doute très réconfortantes pour l’ancien militaire dont l’attachement à la Casamance était manifeste.

« C’est une région magnifique. Même en y faisant la guerre, je la trouvais magnifique », a confié le soldat retraité, en regardant défiler le paysage pendant que le Wilis descendait le fleuve Casamance pour aborder le dernière étape de son voyage vers Ziguinchor. Quand on admire cette beauté, je comprends bien qu’ils veulent mourir pour elle ».

Le Wilis peut-il contribuer au désenclavement de la Casamance ?

Mais compte tenu des mauvais traitements dont sont parfois victimes les ressortissants sénégalais lors de la traversée de la Gambie et de l’état désastreux des routes des itinéraires de contournement du territoire gambien, tout le monde, y compris les personnes ayant le plus souffert du naufrage du Joola, pensait qu’un nouveau navire était nécessaire pour relier la Casamance à la capitale.

« Ce n’est pas parce que nous avons perdu nos enfants qu’il ne faut pas avoir un bateau pour remplacer le Joola », s’est plaint Dominique Sagna, assis aux côtés de sa femme, devant les photos de son fils et de ses filles d’une vingtaine d’années, morts dans le naufrage du navire. « Nous souhaitons qu’il y ait un bateau parce que nous sommes enclavé ».

Leurs trois enfants étaient étudiants à l’université de Dakar. Ils étaient venus en vacances à Ziguinchor et avaient décidé de prendre le Joola pour rentrer à Dakar en à cause du mauvais état des routes et des problèmes de sécurité dans la région. Et pour deux d’entre eux, c’était leur premier voyage en bateau.

« Vous voyez le destin », a-t-il lancé, d’une voix brisée par le chagrin, ajoutant que sa femme et lui ne condamnaient personne pour la perte de leurs enfants.

[Senegal] Dominique Sagna, sitting with his wife on their sofa in Ziguinchor in front of framed photographs of the son and two daughters, all in their early twenties, who died in the Joola sinking. [Date picture taken: 11/15/2005]
Dominique Sagna et sa femme assis devant les photos de leurs trois enfants disparus dans le naufrage du Joola

Mais dans cette pauvre région du pays, tout le monde n’est pas convaincu que le Wilis -censé constituer une solution de dépannage pendant deux années seulement, en attendant la construction d’un nouveau navire – peut contribuer au désenclavement de la Casamance.

« C’est un joli bateau. Il est propre, il est garanti parce qu’il y a beaucoup de sécurité », a confié Sophie Badiane, assise devant son étalage de légumes près du port de Ziguinchor où elle vend ses marchandises depuis près de vingt cinq ans. « Mais il est très cher. Il n’est pas fait pour les commerçants, mais pour les touristes ».

Pour cette femme qui est arrivée en 1956 à Ziguinchor, alors qu’elle n’était qu’une jeune fille, le prix du billet aller retour - 20 000 francs CFA (35 dollars américains) – est trop élevé compte tenu des limites de poids imposées par la société qui exploite le navire.

« Pour 20 kg de marchandises, ce n’est pas rentable », a expliqué Mme Badiane. « Nous voulons un autre bateau capable de transporter nos produits sans que cela nous coûte trop cher ».

La capacité de fret du Joola était trois fois supérieure à celle du Wilis et le prix du billet aller retour était inférieur d’un tiers. Et bien que le gouvernement ait annoncé l’arrivée prochaine d’un deuxième bateau destiné essentiellement au transport des marchandises, il n’a fixé aucune date pour la mise en service de ce navire.

« Le Joola, même s’il assurait le transport, il était vraiment un moyen pour les plus défavorisés car il leur permettait d’écouler leurs produits. Du coup, le Joola contribuait à améliorer les conditions de vie de la population », a expliqué Abdoulaye Sambou, journaliste à la station de radio RFM de Ziguinchor.

« Le lancement du Wilis amorce un peu le désenclavement de la Casamance, mais il n’est pas à la portée du Casamançais moyen. Le problème n’est qu’en partie réglé », a-t-il ajouté.

Que ce soit pour des raisons liées au coût du transport, aux limites du poids des marchandises ou à la peur d’une autre catastrophe, la gens n’ont pas sauté sur l’occasion de voyager à bord du Wilis.

Et pendant les deux étapes du voyage, il y avait moins de 100 passagers sur un bateau pouvant en transporter plus de 400.


This article was produced by IRIN News while it was part of the United Nations Office for the Coordination of Humanitarian Affairs. Please send queries on copyright or liability to the UN. For more information: https://shop.un.org/rights-permissions

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