« Vous devez payer pour l’espace occupé », lança un des jeunes, les yeux injectés de sang, en se penchant vers Ojelabi.
« Sinon, je vous percerai les yeux », cria un autre, posté à l’autre bout de la voiture, en brandissant un gros tournevis.
Coincé dans les embouteillages qui bloquent chaque jour la circulation dans les rues de Lagos, le chauffeur de taxi ne pouvait échapper rapidement à ce gang de jeunes.
Et alors que des passants observaient la scène de loin, craignant d’intervenir, le chauffeur de taxi conseilla à Ojelabi de leur donner de l’argent à ses agresseurs.
Ils refusèrent de prendre les 200 nairas (1,5 dollars) que Ojelabi leur avait offerts dans un premier temps. Mais lorsqu’il leur en proposa 500 (3,7 dollars), ils s’empressèrent de se saisir des billets, puis de poursuivre leur route.
« Que Dieu te bénisse ! », ont-ils lancé à Ojelabi, en partant.
« Pourvu que ton fils ne finisse pas comme nous », a ajouté l’un d’eux.
L’épreuve que vient de vivre Ojelabi est un acte qui se joue tous les jours dans les rues de Lagos.
Au cours des deux dernières décennies, les 13 millions d’habitants de Lagos, la plus grande ville du Nigeria, ont sans doute été les témoins d’agressions similaires commises par les milliers de jeunes délinquants qui écument les rues et extorquent de l’argent aux citoyens innocents.
Appelés Area Boys (zonards) – bien qu’ils comptent parfois des jeunes filles en leur sein, ces gangs de jeunes délinquants sont apparus au début des années 1980.
C’étaient de petites bandes de délinquants qui écumaient les bidonvilles situés à proximité du quartier des affaires, dans le centre-ville. Depuis, ces gangs de jeunes se sont multipliés avec le flux constant de chômeurs qui arrivaient régulièrement à Lagos en provenance d’autres régions du pays.
Des vols commis en plein jour
Les Area Boys sont désormais présents dans toute la ville. Leurs lieux de ralliement favoris : les arrêts de bus, les artères principales et les marchés de la ville.
En plein jour, ils prélèvent des taxes sur les chauffeurs de car, rackettent les commerçantes du marché qui souhaitent installer leurs étals pour la journée et perçoivent illégalement des frais de garde pour surveiller les voitures laissées sur les aires de stationnement par des clients pressés. Et ils leur arrivent même de menacer les passants à qui ils demandent l’aumône.
D’après une étude du bureau nigérian de l’Office des Nations unies contre la drogue et le crime, le phénomène des Areas Boys serait la conséquence “d’un ensemble complexe de conditions socio-économiques ” auxquelles sont confrontées les jeunes gens des villes.
Et même si d’autres villes nigérianes ont leurs bandes de délinquants, elles n’ont rien d’aussi pernicieux et d’aussi omniprésent que le phénomène des Areas Boys qui sévissent dans Lagos.
« L’attitude agressive et déterminée des Areas Boys, les larcins et parfois les agressions physiques qu’ils commettent pour se procurer des biens, généralement de l’argent volé dans les quartiers commerciaux ou populeux de la ville, perturbent la société civile et défient l’autorité publique », indique le rapport 2002 de l’ONU.
Wale Adenaike a expliqué à IRIN comment il a rejoint les Area Boys après avoir abandonné ses études à 16 ans parce que son père ne pouvait plus payer sa scolarité. En quittant l’école, il s’est retrouvé à la rue et a très vite sombré dans la drogue.
A 25 ans, il gagne aujourd’hui sa vie en s’appropriant un petit espace, près d’un carrefour du quartier des affaires de Lagos, où les automobilistes peuvent y garer leur voiture moyennant des frais de gardiennage.
« En dehors de cette activité, je m’en sors en commettant des larcins », a-t-il lancé nonchalamment.
Adenaike expliqua également que ses amis et lui-même étaient aussi employés comme hommes de main et pour certaines “opérations illégales”.
C’est bien ce qui inquiète les autorités qui considèrent les Area Boys comme des fauteurs de troubles prêts à offrir leurs services pendant les affrontements intercommunautaires, confessionnels et politiques qui se produisent occasionnellement à Lagos.
A plusieurs reprises, les précédents gouvernements ont tenté de résoudre le problème des Area Boys en initiant des programmes de réinsertion pour leur apprendre métier ou les aider à ouvrir un petit commerce.
Des initiatives pour en finir avec les gangs des Areas Boys
Le général Ibrahim Babangida, chef d’Etat militaire du Nigeria de 1985 à 1993, avait créé une banque populaire qui offrait des micro-crédits aux jeunes gens et jeunes filles de la rue pour les aider à ouvrir un petit commerce.
Mais les sommes perçues ne leur ont pas permis de s’en sortir ; parmi les bénéficiaires de ces micro-crédits, nombreux sont ceux qui ont replongé dans la délinquance lorsque la banque populaire a fermé, à la fin des années 1990.
Depuis la restauration de la démocratie au Nigeria, en 1999, Bola Tinubu, le gouverneur de l’Etat de Lagos, a mis en place un nouveau plan visant à débarrasser la ville de ces gangs de jeunes délinquants.
Il a créé un centre d’apprentissage à Ita Oko, une prison désaffectée implantée sur l’île de Lagos, à l’est de la ville.
Les Area Boys y séjourneront pendant six mois pour y suivre une formation et recevront un certificat de fin d’apprentissage et une promesse d’emploi à l’issue de la formation.
« Puisque nous ne pouvons pas continuer à leur donner du poisson, nous avons décidé de leur apprendre à pêcher maintenant », a indiqué Tinubu, lors d’une récente visite au centre d’apprentissage.
Puis, sur un ton plus ferme, il a précisé que tous ceux qui refuseraient d’adhérer au programme de réinsertion “devront se préparer à quitter Lagos”.
Adenaike compte bien saisir la chance que lui offre ce programme pour s’affranchir de l’emprise de la drogue, apprendre un métier et démarrer une nouvelle vie.
Ce programme démarrera bientôt, mais pour l’instant, Adenaike devra attendre ; comme d’ailleurs les nombreux habitants de Lagos qui continuent de subir le harcèlement quotidien des Area Boys.
En mai dernier, un groupe de Area Boys avaient agressé et poignardé un soldat dans le quartier de Oshodi, à Lagos, alors que ce dernier tentait de les empêcher de soutirer de l’argent à un chauffeur de car.
Entre représailles et respect de la loi
A la suite de cette agression, l’armée avait mené, deux semaines durant, une série de représailles dans différents secteurs de la ville. A en croire certains témoins et les commentaires de la presse locale, de nombreux Area Boys ont été tués pendant ces opérations de ratissage et plus de 200 d’entre eux ont été arrêtés et remis à la police.
Pendant les semaines qui ont suivi cette intervention musclée de l’armée, les Area Boys avaient pratiquement déserté les rues de Lagos. Très enthousiastes, les commerçantes du marché et les chauffeurs de car avaient organisé des manifestations publiques pour apporter leur soutien à l’armée.
Forte de ce soutien populaire, la police avait lancé d’autres raids et procédé à d’autres arrestations.
« Nous ne pouvons pas laisser les Area Boys continuer à causer autant de désagrément et à harceler des citoyens innocents » a déclaré en juin dernier Ade Ajakaiye, le commissaire de police de la ville.
Les organisations des droits de l’homme sont inquiètes de la politique répressive des forces de l’ordre. Elles sont également convaincues que les récentes opérations de ratissage menées par les forces de sécurité n’auront qu’un effet temporaire.
En effet, la presse locale signale déjà le retour progressif des Area Boys dans les rues de la ville où ils semblent avoir repris leurs bonnes vieilles habitudes.
« De notre point de vue, l’intervention de l’armée n’est pas conforme aux procédures en vigueur », a expliqué Joseph Amenaghawon de la SERAC (Social and Economic Rights Action - Centre d'action pour les droits sociaux et économiques), une organisation non gouvernementale locale.
« Lorsque des soldats se sentent menacés par le comportement de certains civils, ils ne doivent pas se faire justice, mais doivent déposer une plainte auprès de la police », a-t-il indiqué.
Amenaghawon a expliqué le phénomène des Area Boys par les décennies de mauvaise gouvernance des gouvernements militaires et civils qui se sont succédés au Nigeria.
Bien que le Nigeria soit le plus grand pays exportateur de pétrole d’Afrique, plus de deux tiers des 126 millions d’habitants que compte sa population vivent en dessous du seuil de pauvreté.
« Le phénomène des Area Boys ne constitue que la partie émergée de l’iceberg », a ajouté Amenaghawon. « S’il y avait une réelle politique de lutte contre le chômage des jeunes, les Area Boys disparaîtraient immédiatement. Mais en l’absence d’une telle politique, le phénomène n’ira qu’en s’amplifiant ».
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