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« Et nous ? », demandent les oubliés du Liberia

Les sept frères et sœurs trottinent dans cette petite chambre, située au deuxième étage d’un bâtiment de la capitale libérienne. Ils s’approchent dangereusement de l’emplacement d’un mur inexistant. Vingt mètres plus bas, la rue grouillante : un pas de trop et c’est le grand plongeon.

Leur mère Joséphine les surveille. C’est elle, également, qui doit nourrir la famille entière avec moins d’un dollar par jour.

Tout cela dans une ville chaotique où, près de deux ans après la fin de la guerre civile, 1 million d’habitants se démènent encore sans eau courante ni réseau électrique.

« Cet endroit n’est pas bien pour des enfants. C’est dangereux : il n’y a pas de murs et la rue est juste en dessous », a déclaré Joséphine à IRIN. « Mais où voulez-vous que j’aille ? Je n’ai pas d’argent ».

En 1999, Joséphine a fui Gbargna, sa ville natale, située à 200 km au nord-est de Monrovia. Elle ne s’est pas réfugiée dans l’un des nombreux camps pour personnes déplacées du Liberia. Au contraire, elle s’est débrouillée toute seule, en vendant des cacahuètes. Ainsi, elle obtenait jusqu’à 50 dollars libériens (environ 80 cents américains), les jours où la chance lui souriait.

A la fin de la guerre, en août 2003, la communauté internationale est arrivée en masse. Joséphine espérait alors que sa situation s’améliorerait. A présent, elle secoue la tête et rit tristement de ses illusions perdues.

« Rien n’a changé. La situation a empiré à tous points de vue. Le prix du bol de riz est aujourd’hui de 20 dollars libériens au lieu de 10. La communauté internationale nous soutient, pourtant le riz est toujours aussi cher », a-t-elle expliqué, de plus en plus nerveuse. « Il n’y a toujours pas d’eau ni d’électricité. Combien de temps faut-il qu’on attende ? ».

Les forces de maintien de la paix déployées dans ce pays d’Afrique de l’Ouest sont celles qui coûtent le plus cher aux Nations unies. Le Conseil de sécurité vient juste d’approuver un budget de 761 millions de dollars américains consacré au financement de ses 15 000 soldats et policiers pendant les douze prochains mois.

Les Libériens sont infiniment heureux que le conflit ait cessé. Enfin, après 14 ans de guerre, il n’ont plus peur de marcher dans la rue. Mais ils sont également de plus en plus frustrés de voir que la vie quotidienne de ceux qui n’ont pas combattu ou qui n’ont pas fui n’a guère changé depuis le retour à la paix, il y a deux ans.

[Liberia] Filling plastic jerry cans from a water distribution tank in Monrovia in January 2005.
Les habitants de Monrovia n’utilisent pas l’eau du robinet, mais sont ravitaillés par des citernes
Tandis que plus de 100 000 anciens combattants ont reçu 300 dollars américains pour rendre leurs kalachnikovs, et plus de 300 000 personnes hébergées dans les camps pour déplacés internes (PDIP) se voient remettre un trousseau contenant des vivres, des draps en plastique et une somme d’argent pour financer leur retour chez eux et les aider à reconstruire leur vie, Joséphine, elle, ne peut compter que sur elle-même.

« Ca me rend furieuse. Nous aussi, nous avons traversé des difficultés, et nous avons souffert, mais nous n’avons aucune compensation. Les Nations unies sont venues pour aider les combattants. Pas les civils », a-t-elle expliqué. « Nous sommes prêts à être aidés, s’ils décident de le faire ».

Les victimes, c’est nous !

Les plaintes de Joséphine se font entendre partout ailleurs au Liberia.

Dans l’est, près de la frontière ivoirienne, les habitants de Zwedru voient défiler les anciens combattants à toute allure sur leur scooters flambant neufs. Avec l’argent du désarmement, ces derniers installent des petits étals, tandis que les habitants se démènent pour subvenir aux besoins de leur famille.

« Les victimes de la guerre, c’est nous, les civils, mais on ne s’intéresse qu’aux anciens combattants », a déclaré un homme, qui s’était présenté sous le nom d’Ernest.

Certaines organisations non gouvernementales (ONG) ont critiqué les méthodes utilisées (distribution d’argent contre restitution des armes ou retour chez soi), prônant plutôt une approche plus globale d’aide à la reconstruction des communautés, qui profiterait à tous les Libériens.

Map of Liberia
« Bien souvent, les plus vulnérables ne sont pas les déplacés internes ni les réfugiés. Eux, au moins, ils ont reçu une aide. Ce n'est pas le cas des Libériens qui sont restés ; ils ont souffert et ont dû se débrouiller tout seuls, sans aucune aide de la part de la communauté internationale », a déclaré l’organisation Refugees International vendredi.

« Il est crucial que le système d’aide humanitaire et d’aide au développement des Nations unies accentue ses efforts pour que le Liberia passe du stade de l’assistance à un stade de développement. Il faut s’assurer que les communautés reçoivent le soutien dont elles ont besoin pour se reconstruire, sans distinction entre les déplacés et les réfugiés, et ceux qui sont restés chez eux. Les Libériens restés dans les villages ont besoin d’un soutien pour leur permettre de reconstruire leurs communautés ».

Dans certaines régions, les contrastes sont manifestes. C’est le cas du comté de Lofa (dans le nord du pays), d’où seraient originaires, selon les estimations de l’ONU, la majorité des Libériens déplacés et un tiers des 350 000 réfugiés.

Les PDIP et les réfugiés qui retournent chez eux reçoivent des vivres et des draps en plastique neufs pour s’abriter pendant la saison des pluies. En revanche, parmi ceux qui sont restés sur place, beaucoup sont condamnés à être trempés par la pluie et à lutter par tous les moyens pour trouver de la nourriture.

Les enfants des PDIP ont pu bénéficier de soins médicaux et aller à l’école dans les camps, mais beaucoup d’autres jeunes Libériens attendent encore de voir leurs écoles délabrées rouvrir leurs portes.

De nombreuses régions du sud-est du Liberia, telles que les comtés de Grand Geddeh et de Grand Kru, pâtissent du fait qu’elles ont enregistré très peu de retour de réfugiés ou de PDIP. Dès lors, elles sont laissées pour compte.

« Ces régions sont complètement marginalisées car moins de déplacés internes y retournent. De plus, elles sont isolées géographiquement », a expliqué Leila Bourahla, la directrice de programmes de l’organisation britannique Save the Children au Liberia.

Des fonds insuffisants

Selon la Mission des Nations unies au Liberia (MINUL), le principal problème serait le manque de fonds disponibles pour aider les communautés et les civils.

« Ils ne sont pas laissés pour compte. Une partie des ressources [...] est allouée aux habitants des comtés. Nous voudrions pouvoir leur en accorder davantage », a expliqué à IRIN Abou Moussa, le responsable de la MINUL. « Même si nous ne parlons pas des communautés qui sont restées chez elles, elles font tout de même partie de notre campagne de collecte de fonds. Avec plus de fonds, nous serons plus à même de répondre à leurs besoins ».

[Liberia] Fighters loyal to former Liberian president Charles Taylor are taken by UN military truck to a disarmament camp in Ganta, Nimba county, September 2004.
Les ex-combattants ont été désarmés, mais il faut encore beaucoup plus d’argent pour leur réinsertion
Les Nations unies ont besoin de 10 millions de dollars américains supplémentaires pour procéder à la réinsertion des anciens combattants, plus de sept mois après la fin officielle du programme de désarmement. Les civils devront attendre.

« Je pense que le Liberia doit aujourd’hui relever son plus gros défi », a expliqué Nicola Smith, directrice de l’International Rescue Committee au Liberia. « Le processus de reconstruction doit se dérouler à plus grande échelle. Il faut absolument que le plus gros du travail soit fait l’année prochaine afin que le secteur privé puisse prendre la relève ».

Pour l’instant, le gouvernement de transition, chargé de mener le pays jusqu’aux élections présidentielles et parlementaires prévues pour le 11 octobre, dépend beaucoup de l’aide extérieure.

Les policiers et les forces de maintien de la paix des Nations unies sont chargés de garantir la sécurité et beaucoup de Libériens craignent que s’ils venaient à plier bagages, le pays serait de nouveau plongé dans le chaos.

Quant aux organisations humanitaires internationales, elles assurent efficacement le fonctionnement des hôpitaux, des cliniques et des écoles qui ont rouvert leurs portes.

A Zwedru, la capitale du comté de Grand Geddeh, par exemple, les soins médicaux sont dispensés essentiellement par un seul hôpital, géré par Médecins sans frontières (MSF) Belgique. Il n’y a aucun médecin libérien dans les environs et seules quatre infirmières sont originaires de la région.

Selon MSF, si l’organisation se retirait de la ville, les 2 500 patients traités gratuitement par l’hôpital chaque mois ne sauraient pas vers qui se tourner.

« D’un point de vue financier, le gouvernement n’est pas en mesure de gérer l’hôpital. Les autorités n’auraient pas assez d’argent pour payer le personnel ou acheter les médicaments », a expliqué Karolina Claesson, l’infirmière principale de l’équipe médicale de MSF à Zwedru.

Et même lorsque le gouvernement dispose d’assez d’argent, celui-ci finit souvent par tomber entre de mauvaises mains. Une organisation humanitaire a découvert, par exemple, que seuls 50 pour cent du personnel médical des cliniques qu’elle soutenait étaient rémunérés par l’Etat. Les autres travaillent bénévolement.

Selon les travailleurs humanitaires, certains auraient versé des pots-de-vin pour que leurs noms figurent sur les listes de paie du gouvernement. Parmi ces noms, certains sont ceux de personnes décédées ou qui ne résident plus au Liberia.

A Zwedru, certains enseignants de l’école principale s’étaient absentés sans autorisation pendant la période d’inscription aux listes électorales, qui avait duré un mois, entre avril et mai : le travail engendré par ce processus leur garantissait une rémunération. Ce n’est pas le cas de leur salaire d’enseignant, qui ne leur est pas versé régulièrement.

La situation est moins grave à Monrovia, mais les étudiants de l’Université du Liberia déplorent l’état de délabrement des bâtiments et se plaignent du fait qu’il leur faut deux fois plus de temps pour obtenir leurs diplômes en raison du manque de personnel.

« L’Université n’a pas d’argent. Pas même pour nous fournir des chaises. Regardez un peu sur quoi on est assis », s’est exclamée Nita Newon, en accrochant sa manche sur un clou rouillé. A 23 ans, la jeune fille étudie la comptabilité. « Et nos politiciens envoient leurs enfants à Harvard », a-t-elle poursuivi avec amertume.

Un gouvernement sévèrement critiqué

Lorsque les Libériens critiquent le gouvernement intérimaire de Gyude Bryant, ils se plaignent systématiquement du mode de vie de leurs politiciens. Presque tous savent combien le gouvernement a dépensé pour s’acheter ses nouveaux véhicules 4 x 4.

« Je sais comment classer ce gouvernement : c’est le pire que le Liberia ait jamais eu », a expliqué Darline Zuahtyu, qui vit dans une hutte délabrée, non loin de la demeure de Bryant, une villa de bord de mer aux allures de forteresse.

[Liberia] Darline Zuahtyu, like many Liberians, is critical of the transitional government.  Monrovia, June 2005.
A l'instar de nombreux Libériens, Darline critique le gouvernement de transition
Les bailleurs de fonds internationaux sont si préoccupés par la corruption au Liberia qu’ils ont élaboré un plan qui limiterait la capacité du gouvernement à accorder des contrats. Ce plan prévoit également de confier la direction des entreprises principales détenues par l’Etat à des entrepreneurs étrangers, et de nommer des superviseurs internationaux au sein des principaux ministères. Enfin, le projet permettrait de nommer des juges étrangers dans les tribunaux libériens afin de redresser le système juridique du pays.

Selon certaines cellules de réflexion telles que l’International Crisis Group, la communauté internationale doit aller plus loin et s’engager à aider le Liberia pendant les 15 prochaines années, au moins.

Les Libériens sont bien d’accord. Beaucoup d’entre eux attendent de l’aide de la part des Etats-Unis, le Liberia ayant été fondé au début du 19e siècle par des esclaves noirs-américains qui avaient recouvré leur liberté. Contrairement aux autres ressortissants anglophones originaires d’Afrique de l’Ouest, les Libériens parlent avec un accent américain marqué.

« Nous souhaitons qu’ils restent le temps qu’il faudra - 10, 15 ou même 20 ans – jusqu’à ce que le Liberia atteigne de nouveau un certain niveau de maturité », a expliqué Moses Gayflor, un étudiant en économie. « Nous gardons l’espoir de voir la situation s’améliorer dans le futur, si nous confions le pays à un gouvernement crédible ».

Les élections du 11 octobre ont été annoncées comme l’étape finale de la transition vers la paix au Liberia, et les représentants des Nations unies admettent officieusement que la réussite de ces élections pourrait bien inciter la communauté internationale à réduire progressivement les coûteuses opérations de la MINUL.

Toutefois, les travailleurs humanitaires l’affirment : ce n’est pas parce qu’un pays ne fait plus la une des journaux, que ses habitants ont moins besoin d’aide. Il serait fatal de s’y laisser méprendre, et particulièrement dans cette région troublée de l’Afrique de l’Ouest.

« Tous les Darfour et les tsunamis de ce monde ne peuvent faire oublier le Liberia. Ce pays joue un rôle clé en Afrique de l’Ouest puisque la situation au Liberia a des répercussions sur la Guinée, la Sierra Leone et la Côte d'Ivoire », a expliqué Smith, de l’International Rescue Committee. « Le Liberia ne peut pas être relégué au passé ».



This article was produced by IRIN News while it was part of the United Nations Office for the Coordination of Humanitarian Affairs. Please send queries on copyright or liability to the UN. For more information: https://shop.un.org/rights-permissions

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