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En pirogue et à pied, des milliers de réfugiés arrivent au Liberia

Après avoir fui son village en Côte d’Ivoire et marché pendant des heures dans l’épaisse forêt tropicale, Marie Mangou, a pu embarquer sur une veille pirogue pour traverser le fleuve et se réfugier au Liberia voisin. A 70 ans, cette grand-mère pleine de vitalité ne peut plus marcher.

"Après tous les kilomètres que nous avons dû parcourir, mes jambes me font mal et je ne peux plus marcher,» a t-elle déclaré à IRIN, étendue sur un matelas en plastique, dans la ville de Butuo, à trois kilomètres de la frontière ivoirienne.

Marie fait partie de ces quelques 10 000 Ivoiriens qui ont fui leur pays ces deux dernières semaines, craignant une reprise de la guerre après que les autorités d’Abidjan aient rompu le cessez-le-feu de 18 mois en bombardant la zone nord tenue par les forces rebelles.

Les réfugiés, parmi lesquels de nombreuses femmes, viennent de régions lointaines. A en croire certains représentants du Haut–Commissariat des Nations Unies pour les réfugiés (HCR), la plupart de ces réfugiés viennent de Guiglo, la région ouest contrôlée par le gouvernement, et de Danané, une ville contrôlée par les rebelles, près de la frontière libérienne.

"Dans les zones où nous avons pu intervenir, nos équipes sur le terrain ont enregistré près de 10 000 réfugiés ivoiriens et selon les informations recueillies auprès d’autres points de passage, le nombre de réfugiés pourrait se situer entre 15 000 et 20 000," a indiqué à IRIN Fidellis Swai, le chef du bureau des opérations du HCR à Saclepea, dans le nord du Liberia.

Les autorités ivoiriennes ont dû arrêter leur offensive contre le fief des rebelles au bout de deux jours, après que les forces françaises aient détruit la quasi-totalité des avions et des hélicoptères de l’armée ivoirienne. Mais, à en croire de nombreux réfugiés arrivés au Liberia, des échanges de coups de feu se faisaient encore entendre plusieurs jours après l’arrêt des combats. Par crainte d’une reprise générale du conflit, ils ont du fuir leur pays.

"La plupart d’entre nous a fui parce qu’on entendait des tirs d’artillerie lourde provenant des zones occupées par les troupes gouvernementales," a expliqué Gilbert Pascal, professeur dans la ville de Bin-Houye, située à proximité de la zone tampon séparant les parties en conflit et contrôlée par les forces onusiennes de maintien de la paix.

"Nous craignions qu’une nouvelle guerre éclate, comme celle de 2002, et c’est pour cette raison que nous sommes partis avec tous les effets personnels que nous avons pu prendre," a ajouté Eloise Ngbeh, une autre réfugiée.

Mais le pays où ces ressortissants ivoiriens ont choisi de se réfugier n’est pas le mieux placé pour répondre à leurs besoins. Le Liberia se remet difficilement de 14 années d’une guerre civile meurtrière qui n’a pris fin qu’en août 2003 et doit encore accueillir plus de 300 000 de ses ressortissants qui avaient trouvé refuge à l’étranger.
Près de 900 réfugiés libériens vivant en Côte d’Ivoire ont rejoint précipitamment leur pays en même temps que les réfugiés ivoiriens.

Une hospitalité qui commence à peser sur la communauté locale

Il y a deux semaines, Ruud Lubbers, le Haut-Commissaire du HCR, tirait déjà la sonnette l’alarme en voyant arriver dans l’est du Liberia quelque 5 000 Ivoiriens effrayés par le risque de guerre civile dans leur pays.

"A un stade si difficile et si fragile de la réhabilitation du Liberia, un afflux massif de nouveaux réfugiés serait très préjudiciable au processus en cours et créerait encore plus de pauvreté et d’instabilité dans le pays," a t-il indiqué. "Je trouve donc la situation très préoccupante, non seulement pour la Côte d’Ivoire, mais aussi pour toute la région."

Le mauvais état des infrastructures routières et des ponts entrave l’action des agences humanitaires, alors que les populations locales se battent comme elles peuvent pour survivre. Mais, comme c’est souvent le cas en pareille circonstance, la communauté qui accueille ces réfugiés partage avec eux les maigres moyens de subsistance qu’elle possède.

"Puisque ces frères et sœurs qui se réfugient chez nous sont pour la plupart de la même ethnie, nous avons demandé aux habitants de la région de les héberger et de les nourrir," a expliqué Albert Fanga, le commissaire de police du district de Zoe-Geh qui couvre aussi la ville de Butuo.

"Mais nos ressources alimentaires baissent," a t-il prévenu.

Butuo, qui comptait 1000 personnes au début du mois de novembre, a vu sa population passer à 6 000 habitants après l’afflux massif des réfugiés. Certaines familles hébergent jusqu’à 10 réfugiés chez elles.

"Depuis notre arrivée ici, il y a une semaine, le peu de nourriture que nos frères et sœurs libériens ont eu à partager avec nous n’était pas suffisant," a confié à IRIN Guei Saye Prosper, le porte-parole des réfugiés à Butuo.

"Notre situation s’aggrave du fait que de plus en plus de personnes arrivent chaque jour. On ne peut plus cultiver et ici la récolte ne se fera pas avant deux mois," a t-il indiqué.

Selon les travailleurs humanitaires, de leurs bureaux de Saclepea à Butuo il faut parcourir 80 km sur des routes non pavées, défoncées et boueuses.

Dix ponts de fortune ont été construits au-dessous de nombreuses rivières et cours d’eau, mais ces installations ne pourront pas supporter le poids des camions chargés de nourriture et de produits de première nécessité. Par ailleurs, certains gués sont complètement détruits.

Bien que la plupart des nouveaux arrivants paraissent pour le moment en bonne santé, les deux semaines à venir préoccupent les agences humanitaires.

"Les stocks alimentaires baissent rapidement – la malnutrition pourrait poser de sérieux problèmes dans deux semaines," a indiqué vendredi Margaret Itto, la coordinatrice du Comité international de secours (IRC).

Selon un communiqué du HCR publié lundi, des hélicoptères de l’ONU ont apporté leur contribution à l’effort humanitaire en déposant des stocks de nourriture le long de la frontière. Pour l’agence, la distribution de nourriture concernera désormais aussi bien la population locale libérienne que les réfugiés.

Eau, médicaments et sécurité : d’autres sujets de préoccupation

L’eau, aussi, pose un sérieux problème. D’après les autorités, une seule pompe fonctionne actuellement à Butuo. Avec l’augmentation soudaine du nombre d’habitants, certaines personnes boivent l’eau des rivières, ce qui accroît les risques de maladie.

"Les points d’eau doivent être protégés, recensés et désinfectés," a indiqué Moses Okello, le responsable du HCR au Liberia. "C’est l’une des plus grandes priorités des agences humanitaires en ce moment."

Les réfugiés ivoiriens arrivant en masse au Liberia se plaignent aussi du manque de médicaments.

"Un groupe humanitaire nous a fourni quelques médicaments, mais le stock de médicaments du dispensaire local est épuisé. Cela est d’autant plus préoccupant que nous ne savons pas quand nous en disposerons de nouveau," a indiqué à IRIN Honoré Detriote Nankan, un des réfugiés ivoiriens.

Ce constat a été confirmé par un agent de santé local travaillant pour le seul dispensaire de la ville de Butuo. Des cas de paludisme et de diarrhées chroniques ont été signalés et des réfugiés se plaignent de douleurs aux jambes après la longue marche à travers la forêt.

Compte tenu du nombre important de personnes qui traversent la poreuse frontière entre la Côte d’Ivoire et le Liberia, certains travailleurs humanitaires craignent que certains combattants ne profitent de la situation pour faire passer des armes.

"(Nous craignons) que de nombreux enfants soldats libériens, actuellement désarmés, démobilisés et vivant avec leur famille ne soient recrutés de nouveau par les factions armées en Côte d’Ivoire," a indiqué Samuel Kamanda, agent de la protection des mineurs auprès de l’agence humanitaire américaine IRC.

Fanga, le commissaire de police de Butuo, craint aussi que le conflit ivoirien soit exporté au Liberia et dans les autres pays voisins.

"Les frontières sont ouvertes. Nous souhaitons qu’un détachement des forces onusiennes de maintien de la paix soit posté le long des frontières pour empêcher que des personnes entrent au Liberia avec des armes dans le seul but de déclencher une nouvelle guerre," a t-il indiqué.

This article was produced by IRIN News while it was part of the United Nations Office for the Coordination of Humanitarian Affairs. Please send queries on copyright or liability to the UN. For more information: https://shop.un.org/rights-permissions

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