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Élections turques : les conséquences pour les réfugiés syriens

Islahiye camp for Syrian refugees in southern Turkey
Islahiye camp for Syrian refugees in southern Turkey (Dec 2012) (Jodi Hilton/IRIN)

Le résultat des élections turques, célébré par l’Union européenne comme une victoire de la démocratie, a certainement été accueilli avec moins d’enthousiasme par les quelque deux millions de réfugiés syriens vivant dans le pays. 

Le Parti pour la justice et le développement (Adalet ve Kalkinma Partisi, AKP) du président Recep Tayyip Erdogan a essuyé un sérieux revers en perdant la majorité parlementaire. Il reste toutefois le premier parti politique du pays, et cherchera à présent à former une coalition.

Le gouvernement qui ressortira de ces élections, quel qu’il soit, devra faire face à la pression croissante en faveur d’un durcissement des restrictions visant les Syriens, ont dit les analystes à IRIN.

Négociations

Ces deux dernières années, les pays voisins de la Syrie (la Jordanie et le Liban) ont progressivement fermé leurs frontières aux personnes souhaitant échapper à la guerre, tandis que la frontière irakienne a été investie par l’État islamique autoproclamé.

L’AKP a mené une politique active s’agissant de la Syrie, en offrant notamment son appui – non sans susciter la controverse – aux groupes armés dans le pays.

Mais il a aussi ouvert les frontières turques aux personnes fuyant la guerre, et investi près de six milliards de dollars pour accueillir les réfugiés dans des « camps 5 étoiles » et leur permettre de travailler librement.  

La Turquie est devenue l’unique refuge des Syriens – ils sont 1,7 million à y vivre actuellement, et devraient atteindre les 2,5 millions d’ici la fin de l’année. 

Bien que l’afflux de réfugiés syriens n’ait pas été un thème central de la campagne électorale – les sujets les plus urgents étant l’économie et les pouvoirs jugés excessifs d’Erdogan - les partis d’opposition ont remporté plus de voix que la moyenne dans les provinces les plus concernées.

Les quatre partis représentés au Parlement après l’élection affichent des avis très divergents sur l’afflux de réfugiés et la question des frontières. De tous, l’AKP semble le plus disposé à l’égard des réfugiés.

Selon toute vraisemblance, la formation du gouvernement peut suivre trois scénarios.

Le premier, et le plus probable, serait une coalition entre l’AKP et le Parti d’action nationaliste (Milliyetçi Hareket Partisi, MHP).

Le MHP a obtenu un nombre de voix inédit dans le sud du pays saturé par les réfugiés, notamment en raison de sa position à ce sujet. Le parti a obtenu 18 pour cent des voix contre 9,5 pour cent en 2011 dans la province de Gaziantep, et son score a bondi de 21 à 35,6 pour cent dans la province voisine de Kilis.

« Les 500 000 Syriens partiront, et 500 000 touristes arriveront à Gaziantep », a twitté Umit Ozdag, le représentant nouvellement élu du MHP dans la province, au mois de mai. 

« Les Syriens nous volent notre travail et nos loyers s’envolent par leur faute », a dit le parlementaire dans une interview à la BBC Turquie la semaine dernière. « Nous avons réalisé une étude qui révèle que les électeurs considèrent les Syriens comme étant le principal problème de leur ville. Quatre-vingt-quatre pour cent des personnes interrogées ont répondu que les Syriens étaient le principal problème. »

« Une coalition AKP-MHP serait bien moins disposée à garder les frontières turques ouvertes », a dit Steven Cook, collaborateur émérite du Centre d’études sur le Moyen-Orient du Council on Foreign Relations (CFR).

Bien que le MHP soit globalement hostile à la politique du gouvernement concernant la Syrie, il est peu probable que la question de la fermeture des frontières soit abordée en priorité dans le cadre des négociations en vue d’une coalition, estime pourtant Metin Çorabatir, le président du Centre de recherche sur l’asile et les migrations (Iltica ve Göç Arastirmalari Merkezi, IGAM) basé à Ankara.

En dehors du sud de la Turquie, ce sujet n’est pas central pour le parti, a-t-il souligné. « [La direction nationale] ne s’est jamais véritablement exprimée de manière positive ou négative [au sujet des politiques d’immigration ouverte]. »

Autres options

Si l’AKP et le MHP échouent à former une coalition, les deux autres scénarios probables sont a priori encore plus défavorables aux réfugiés syriens.

En cas d’échec du gouvernement de coalition ou en l’absence de coalition, il ne fait aucun doute que le président Erdogan convoquera des élections anticipées. Conscient d’avoir perdu des voix en juin face au discours anti-réfugiés, le parti au pouvoir pourrait bien accéder aux revendications croissantes des électeurs portant sur la restriction du flux de réfugiés dans les provinces du sud de la Turquie.

Plus tôt cette année, le parti a ainsi introduit des mesures restrictives visant les déplacements des réfugiés, en dépit des critiques formulées par les groupes de défense des droits de l’homme et les travailleurs humanitaires. 

L’autre option, qui ferait planer une grande incertitude sur les réfugiés syriens, est une coalition d’opposition.

Ce lundi, Kemal Kiliçdaroglu – le leader du Parti républicain du peuple (Cumhuriyet Halk Partisi, CHP) – a proposé une coalition à trois entre son parti et les deux autres principaux partis d’opposition turcs.

Théoriquement, cela pourrait renforcer la position du CHP, qui entretient de bonnes relations avec le gouvernement syrien du président Bachar al-Assad et est résolument hostile à l’afflux de réfugiés.

S’adressant aux électeurs de la ville de Mersin, dans le sud du pays, M. Kiliçdaroglu a déclaré en avril que son parti tâcherait de rapatrier tous les Syriens. « Nous allons renvoyer tous nos frères syriens chez eux. Je suis désolé », a-t-il déclaré, déclenchant un tonnerre d’applaudissements. « Chacun chez soi. »

Son parti doit encore traduire cette promesse en propositions politiques concrètes, mais avec l’aggravation de la crise des réfugiés et en l’absence du moindre espoir d’amélioration, M. Çorabatir a alerté des risques encourus s’il devait arriver au pouvoir.

« À deux reprises lors d’annonces à la télévision et dans la presse, Kiliçdaroglu a accusé le gouvernement de comploter contre le régime syrien et n’a jamais accepté que les Syriens en Turquie étaient des réfugiés. [Il prétend] qu’ils ont été invités par la Turquie dans le seul but de déstabiliser la Syrie. »

Ege Seckin, un analyste turc du groupe de réflexion IHS, est également d’avis que M. Kiliçdaroglu représente une menace majeure pour les réfugiés. Il a toutefois dit espérer que ses inclinaisons seraient tempérées.

Le Parti démocratique des peuples (Halklarin Demokratik Partisi, HDP), le quatrième parti majoritairement kurde, est plus sensible à la situation critique des réfugiés et pourrait tempérer les positions radicales du CHP, a ajouté M. Seckin.

Les dynamiques du conflit

Quelle que soit la forme que prendra le nouveau gouvernement, les trois analystes s’accordent à dire qu’il devra faire face, comme l’a dit M. Cook, « à une pression interne importante s’agissant des réfugiés syriens, dont il semblerait à ce stade qu’ils ne soient pas prêts de rentrer chez eux dans un avenir proche ou même un jour. »

Selon M. Seckin, on peut s’attendre à ce que les dépenses gouvernementales consacrées aux réfugiés syriens soient surveillées de plus près, et à ce que certaines questions comme celle du travail des réfugiés soient sérieusement débattues.

Au Liban, les réfugiés syriens ont l’interdiction de travailler s’ils n’ont pas de garant, et M. Seckin a dit qu’il était possible que les restrictions se durcissent encore. 

« Je pense qu’il est peu probable que nous assistions à la fermeture complète des frontières […] mais il est bien possible que le financement des camps et des provisions soit surveillé de plus près, et que les droits des réfugiés soient contestés. »

Si les islamistes à l’intérieur de la Syrie continuent de progresser vers la ville portuaire de Lattaquié – le fief alaouite du clan Assad, où vivent également des centaines de milliers de musulmans sunnites déplacés à l’intérieur de leur propre pays – cela pourrait entraîner une nouvelle vague de déplacements, a averti M. Seckin.

« Même dans le fief alaouite, on trouve de nombreux sunnites déplacés prêts à n’importe quoi pour ne pas être dirigés par des islamistes radicaux. Ils se précipiteront vers [la Turquie] au nord, tandis que les Alaouites se dirigeront sans doute vers le Liban. »

Un nouvel afflux, a-t-il dit, pourrait replacer le sujet en tête de l’agenda politique turc, et renforcer l’hostilité à l’égard de la population de réfugiés.

jd-nb/ag-xq/amz 

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