Le changement climatique, pas seule cause du conflit du Darfour

Le changement climatique compte sans doute parmi les problèmes à l’origine de la crise du Darfour, mais le considérer comme l’unique cause du conflit reviendrait à occulter d’autres facteurs importants et risquerait d’entraver la recherche de solutions, selon les analystes du conflit et les climatologues.

Nombre de commentateurs, de journalistes et d’analystes se sont récemment intéressés à la course aux ressources naturelles -de plus en plus rares en raison du réchauffement climatique- comme pouvant être, selon eux, le facteur déclencheur du conflit qui sévit dans l’ouest du Soudan.

« Il [le réchauffement climatique] est devenu un sujet tellement à la mode qu’aujourd’hui, tout est lié au changement climatique », a estimé Sorcha O'Callaghan, chercheuse à l’Institut britannique de développement outre-mer (ODI).

« La course aux ressources est sans conteste l’un des principaux facteurs de ce conflit, mais lui accorder une place trop importante, aux dépens d’autres causes, revient à tenter de simplifier la crise. Il faut être conscient de la complexité des différents facteurs qui motivent le conflit du Darfour afin de s’efforcer de le résoudre ; c’est pourquoi il faut éviter de le simplifier à l’excès », a-t-elle ajouté.

L’économiste Jeffrey Sachs a été parmi les premiers commentateurs à expliquer la crise du Darfour à la lumière du réchauffement climatique.

« Ces dernières années ont démontré qu’une évolution des précipitations pouvait entraîner un renversement de régime et même déclencher des guerres. En Afrique, le Sahel, la région immédiatement au sud du Sahara, nous en offre un exemple dramatique et poignant », avait-il écrit, en juillet dernier, dans un article publié sur le site Internet du magazine Scientific American.

« Le carnage qui a lieu au Darfour (Soudan), par exemple, est presque toujours évoqué en des termes politiques et militaires ; pourtant, il est également le résultat d’une crise écologique qui découle directement de chocs climatiques », ajoutait M. Sachs.

Un rapport sur la menace que représente le changement climatique pour la sécurité mondiale a été rédigé cette année par un groupe d’anciens responsables de l’armée américaine pour le compte de CNA Corporation, une cellule de réflexion.

« En étudiant le cas de la crise du Darfour, on peut observer de quelle façon certains facteurs liés au climat peuvent aggraver des situations déjà difficiles et les faire basculer au-delà du point critique. Cela montre aussi que le manque de ressources essentielles menace non seulement les personnes et les communautés, mais également la région et la communauté internationale dans son ensemble », selon le rapport.

« Bien qu’il ait diverses causes politiques et sociales, le conflit du Darfour était, au début, une crise écologique, découlant, au moins en partie, du changement climatique », a écrit Ban Ki-moon, le Secrétaire général des Nations Unies, dans un article d’opinion publié ce mois-ci dans le Washington Post.

Soudan – une série de conflits depuis l’indépendance

Au cours de ses 50 années d’indépendance, le plus grand pays d’Afrique a été frappé par divers conflits provoqués, selon de nombreux historiens, par la domination économique, politique, sociale et militaire exercée dans le pays par une petite élite, établie dans le nord du Soudan.

La guerre civile a touché les dix Etats du sud, ainsi que l’ouest (les trois Etats du Darfour), le centre (les Etats du Nil bleu et du Sud-Kordofan), l’est (l’Etat de Kassala) et le nord-est (l’Etat de la Mer rouge).

« Au Darfour, des affrontements ont lieu par intermittence depuis au moins 30 ans. Jusqu’à 2003, ils se limitaient principalement à une série de conflits locaux et tribaux en partie liés les uns aux autres [puis] ces hostilités se sont aggravées pour prendre l’ampleur d’une confrontation militaire à grande échelle dans l’ensemble des trois Etats du Darfour, confrontation qui s’étend bien souvent au Tchad voisin et à la République centrafricaine », selon un nouveau rapport, rédigé par le Programme des Nations Unies pour l’environnement (PNUE), et intitulé Soudan : Evaluation environnementale post-conflit.

Pour comprendre toutes les causes de la crise du Darfour, il faudrait sans doute adopter une approche plus nuancée.

« Il y a du vrai là-dedans [le lien entre le conflit et la demande en ressources naturelles]. La grave période de sécheresse et de famine qu’a connue le pays en 1984-85 a provoqué des conflits localisés qui opposaient généralement les éleveurs aux cultivateurs, dans la lutte pour les ressources, de moins en moins nombreuses ; ces conflits ont fini par donner lieu à la guerre de 1987-89 entre les Fours et les Arabes », a expliqué à IRIN Julie Flint, co-auteur avec Alex de Waal de l’ouvrage Darfur: The Short History of a Long War [Le Darfour : La brève histoire d’une longue guerre].
 
Mais tenter de dépeindre le conflit du Darfour comme une simple crise de ressources « blanchit le gouvernement soudanais », a affirmé Mme Flint. Le « drame à part entière » qui a débuté en 2003, a été causé par la réaction du gouvernement à la rébellion, « réaction qui a déjà valu à deux personnes d’être condamnées pour crime de guerre par la CPI [Cour pénale internationale] – il n’est pas le résultat d’un conflit lié aux ressources ».

Pour Mme O'Callaghan de l’ODI, ce conflit est la conséquence de plusieurs problèmes, et non d’un seul problème, ou d’un problème principal.

« Griefs historiques, perceptions locales de races, exigence d’un partage équitable des pouvoirs entre les différents groupes, répartition inéquitable des ressources et des profits économiques, querelles sur l’accès à des ressources naturelles de plus en plus rares et sur le contrôle de ces ressources (terres, bétail et eau), prolifération des armes et militarisation des jeunes, absence de processus démocratiques et autres problèmes de gouvernance […] Les problèmes locaux ont été politisés, militarisés et transposés dans la dynamique politique plus vaste du Soudan », a-t-elle commenté.

« La concurrence entre les éleveurs et les agriculteurs est au cœur de nombreux conflits en Afrique de l’Est, y compris de la crise du Darfour. Si les violences entre les tribus et les groupes ethniques sont les frontières les plus visibles, l’histoire de ces conflits ne peut toutefois être expliquée sans prendre en compte les pressions environnementales et démographiques sous-jacentes », a noté Geoffrey Dabelko, directeur du Programme de sécurité et de changement environnementaux du Woodrow Wilson International Center for Scholars de Washington.

Le facteur climatique

Le Soudan, comme d’autres pays de la ceinture sahélienne, a subi plusieurs périodes de sécheresse longues et dévastatrices ces dernières décennies, pouvait-on lire dans l’évaluation réalisée par l’UNEP. La sécheresse la plus grave a eu lieu en 1980-1984, et s’est accompagnée d’un déplacement de population massif et d’une famine localisée.

Selon le rapport de l’UNEP, l’érosion des ressources naturelles provoquée par le changement climatique ferait également partie des problèmes à l’origine des affrontements et du conflit social.

« L'ampleur des changements climatiques relevés jusqu’ici au Nord-Darfour est presque sans précédent : la diminution des précipitations a transformé des millions d’hectares de pâturages déjà semi-désertiques en désert. On considère que l’impact du réchauffement climatique a un lien direct avec le conflit qui sévit dans la région, la désertification ayant considérablement aggravé les pressions sur les moyens de subsistance des communautés d’éleveurs, obligeant ceux-ci à se déplacer vers le sud pour trouver des pâturages », selon le rapport.

Depuis Khartoum, Mouaweyya Shaddad, de la Sudan Environment Conservation Society, a expliqué à IRIN que les données recueillies depuis 1917 à El Fasher, la capitale du Nord-Darfour, montraient que les précipitations annuelles moyennes avaient diminué de moitié.

« Quand nous disons que les conflits ont été déclenchés par le manque de ressources, nous ne contestons pas le fait que le gouvernement a commis de graves erreurs, et que l’ethnicité a également joué un rôle : tous ces facteurs ont trouvé un terrain fertile dans une situation déjà tendue en raison de la demande en ressources », a-t-il dit. 

Dans son rapport, l’UNEP reconnaît lui aussi que de nombreux éléments du conflit soudanais ont peu, voire rien, à voir avec l’environnement ou les ressources naturelles. Parmi ces éléments sont cités notamment les divisions politiques, religieuses, ethniques, tribales et claniques, les influences économiques, le régime foncier déficient et les querelles historiques.

« En outre, si les questions liées à la gestion de l’environnement et des ressources naturelles sont importantes, elles ne constituent généralement que des facteurs contributifs – elles ne sont pas l’unique cause des tensions », a dit l'UNEP. 

Le piège de la simplification

« La difficulté consiste à éviter les formulations trop simplistes ou déterministes, émises par certains commentateurs peu consciencieux, qui assimilent inexorablement le changement climatique aux génocides ou au terrorisme », a commenté M. Dabelko, du Woodrow Wilson Center.

Mme O'Callaghan a également remis en question les remarques de certains commentateurs, qui « dressent un portrait simpliste du conflit du Darfour, le réduisant à une lutte ethnique opposant les Arabes aux Africains ».

« Les allégeances politiques et militaires évoluent entre les différents groupes ; c’est pourquoi, aujourd’hui, on a davantage tendance à accepter le fait que cela ne reflète pas justement les origines du conflit », a-t-elle expliqué.

L’UNEP a identifié plusieurs catégories de ressources naturelles, liées aux divers conflits soudanais : les réserves de pétrole et de gaz, l’eau du Nil, le bois, les parcours de transhumance, les terres agricoles non irriguées, et les points d’eau qui y sont liés. L’agence onusienne considère également la théorie de la lutte éleveurs nomades/agriculteurs trop simpliste.

« Au Soudan, les systèmes qui régissent les moyens de subsistance et les structures ethniques rurales sont si complexes et propres aux régions que toute synthèse du problème de la course aux ressources à l’échelle nationale est, par définition, une grossière simplification », a dit l'agence.

Par exemple, « les sociétés d’éleveurs et les communautés agricoles traditionnelles du Soudan ne sont pas toujours clairement séparées : dans de nombreuses régions, des sociétés (des familles, des clans et même des tribus entières) pratiquent un mélange d’agriculture et d’élevage », a ajouté l'UNEP. 

Le rapport classe les différents groupes en tribus/sociétés principalement agricoles et sédentaires ; tribus/sociétés nomades spécialisées dans l’élevage ; et en propriétaires / travailleurs spécialisés en systèmes d’agriculture mécanisée. Ces trois groupes dépendent tous des précipitations pour vivre.

La plupart des conflits locaux constatés ont lieu dans ou entre les deux premiers groupes, selon l’UNEP.

Généralement, le troisième groupe – spécialisé dans l’agriculture mécanisée – n’intervient pas directement dans les conflits, bien qu’il ait grandement contribué à les déclencher dans certains Etats, en saisissant sans autorisation des terres appartenant aux deux autres groupes.

« [Dans les] montagnes de la Nubie et dans l’Etat du Nil bleu, certains combattants ont rapporté que l’expansion des systèmes d’agriculture mécanisée sur leurs terres avait déclenché des affrontements, qui s’étaient ensuite intensifiés, et s’étaient mêlés au grand conflit politique nord-sud », a noté le rapport. 

De tout temps, au Soudan, des éleveurs s’efforçant de résister au rétrécissement et à la dégradation de leurs parcours se sont trouvés au cœur des conflits locaux : ils luttent contre d’autres groupes pour s’approprier des pâturages de choix,conduisent leur bétail sur des terres cultivables pour l’y faire paître sans autorisation, limitent la concurrence en forçant d’autres éleveurs et agriculteurs à évacuer des terres qu’ils partageaient auparavant avec eux, selon le rapport de l’agence onusienne.

Dans la région d’Om Chelluta, au Sud-Darfour, les terres agricoles non irriguées ont augmenté de 138 pour cent entre 1973 et 2000, tandis que les parcours ont diminué de 56 pour cent et les forêts fermées, de 32 pour cent.

Le rétrécissement et la dégradation passés, actuels et futurs des parcours restants dans la région nord de la ceinture sahélienne ne feront qu’aggraver la situation, a prévenu l’UNEP.

Un cercle vicieux
 
L’impact du conflit lui-même se fait sentir en matière d’environnement. Selon l’UNEP, les affrontements au Darfour se caractérisent souvent par une campagne de « destruction des terres », menée par des milices sur de grandes étendues ; cela se traduit non seulement par un nombre de décès considérable au sein de la population civile, mais aussi par la destruction massive de villages et de forêts, et par le déplacement des victimes, qui fuient vers les camps pour se protéger et trouver de l’eau et de la nourriture.

La détérioration de l’environnement fait donc partie des forces qui motivent le déplacement des populations. En outre, selon l’UNEP, l’environnement est encore dégradé par le nombre de réfugiés et de personnes déplacées.

En effet, les camps de réfugiés ou de déplacés ont souvent de lourdes conséquences sur l’environnement : les chercheurs de l’UNEP au Darfour ont découvert que les camps pouvaient occasionner une déforestation extensive jusqu’à 10 kilomètres à la ronde ; dans certains camps, la situation est encore aggravée par la fabrication de briques.

« ll faut un gros arbre pour alimenter le feu nécessaire à la fabrication de 3 000 briques environ. En outre, l'extraction de l'argile nécessaire à la fabrication des briques peut endommager les arbres en exposant les racines, et créer également des fosses où l'eau s'accumule et les moustiques prospèrent », a prévenu l’agence des Nations Unies.

« Il est possible que certains camps du Darfour viennent à manquer de bois de chauffage utilisable dans un rayon faisable à pied, ce qui entraînera de sérieuses pénuries de combustible », a-t-elle ajouté.

Le rapport de l’UNEP présente des recommandations en vue de maîtriser et de traiter ce problème. L’agence préconise notamment d’investir dans la gestion environnementale et dans des mesures d’adaptation climatique ; de renforcer les capacités des autorités locales et nationales en affaires environnementales, et de prendre en compte les facteurs environnementaux dans le cadre de tous les projets d’aide d’urgence et de développement des Nations Unies.

« Le coût total de la mise en œuvre des recommandations de ce rapport est estimé à environ 120 millions de dollars sur une durée de trois à cinq ans. Ce chiffre n'est pas exorbitant si on le compare au PIB du Soudan, qui s'élevait à 85,5 milliards de dollars en 2005 ».

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This article was produced by IRIN News while it was part of the United Nations Office for the Coordination of Humanitarian Affairs. Please send queries on copyright or liability to the UN. For more information: https://shop.un.org/rights-permissions

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