Bonnes pratiques humanitaires - la dignité, pas seulement les chiffres

Alors que les normes établies en matière de réponse humanitaire sont mises à l’épreuve en Haïti, les experts de l’humanitaire soulignent que les organisations doivent pense au-delà des critères quantitatifs afin de préserver la dignité des personnes touchées par le tremblement de terre de janvier.



Les normes les plus couramment citées sont celles consacrées par le Projet Sphère, auquel participent des centaines d’ONG (organisations non gouvernementales), d’organismes des Nations Unies et d’universitaires, et dans le cadre duquel à été élaboré un manuel destiné à la communauté humanitaire (ce manuel fait actuellement l’objet d’une révision).



Une équipe composée d’experts de la qualité et la redevabilité se trouve actuellement en Haïti afin de superviser l’adhésion des organismes au Projet Sphère. Ces derniers fournissent de l’eau, de la nourriture, des abris et des installations sanitaires à environ un million et demi de personnes à la suite de ce que la Fédération internationale des sociétés de la Croix-Rouge et du Croissant-Rouge (FICR) a qualifié de « plus grande catastrophe naturelle de l’histoire ».



Normes et indicateurs



Bien que les travailleurs humanitaires les emploient parfois indifféremment, les termes « normes » et « indicateurs » ont des significations distinctes dans le cadre du projet Sphère.



Les normes sont qualitatives. Ainsi, concernant les latrines, le manuel préconise que : « les personnes disposent d'un nombre adéquat de toilettes, suffisamment proches de leur habitation pour leur permettre d'y accéder de façon rapide, sûre et acceptable à tout moment de la journée et de la nuit ».





















Suite d'une catastrophe
 A la recherche désespérée d'une porte de sortie
 Les femmes en danger dans les camps
 Limiter les débordements lors des distributions alimentaires
 Les femmes exigent un rôle dans la reconstruction

Les indicateurs sont plus concrets et souvent purement quantitatifs. Le manuel préconise, par exemple, « qu’un maximum de 20 personnes se servent de chaque latrine ».



« En Haïti, le fait que de nombreuses personnes aient baissé les bras et dit : “ Nous ne pouvons pas respecter Sphère ici ” m’a [très vite] inquiété », a dit Anne Lloyd, une consultante qui donne des formations et assure un soutien en matière de redevabilité et de mise en œuvre de Sphère.



« Sphère ne s’intéresse pas qu’aux chiffres. Plutôt que de penser à Sphère en termes de chiffres et de dire “nous ne pouvons pas les respecter ici, point final”, nous [devons] considérer Sphère dans son ensemble, réfléchir à la manière dont nous pouvons atteindre ces chiffres et à ce qui se produira si nous ne pouvons y parvenir ».



« Les conditions sont difficiles [à Port-au-Prince] », ajoute Mme Lloyd. « L’espace est restreint. À l’origine, la zone urbaine était vraiment surpeuplée. Soudain, les gens ont dû quitter leur maison et se sont retrouvés sur des petites places dans les centres-villes… »



« Je suis d’accord avec les organismes qui disent qu’il est difficile de respecter Sphère ici. Il est extrêmement compliqué d’appliquer ces normes et ces indicateurs dans cet environnement. Mais il ne faut pas tout mettre de côté pour autant. Pensez-y… Quel est l’objectif du projet Sphère ? Il reconnait aux individus le droit de vivre dans la dignité », dit-elle, ajoutant que pour mettre en œuvre une réponse efficace aux catastrophes, il faut prendre en considération les normes communes de Sphère, lesquelles incluent des aspects tels que la participation des bénéficiaires, la supervision des actions d’intervention et la responsabilité des travailleurs humanitaires.














Photo: Nancy Palus/IRIN
Point de distribution d’eau du quartier Cité Soleil, à Port-au-Prince

Selon Mego Terzian, responsable des urgences à Médecins Sans Frontières, l’utilisation de quelque forme de critère que ce soit peut se révéler problématique. « Le problème de Sphère et de toute autre norme est qu’elles ne sont pas adaptées au cas précis d’Haïti. Les ONG peuvent avoir des difficultés à s’en éloigner pour adapter leur réponse à des besoins précis ».



Évaluer l’efficacité



Pour certaines ONG, comme Oxfam Grande-Bretagne, le contexte local est un aspect important des actions humanitaires mises en œuvre en Haïti et de l’évaluation en termes de respect de Sphère.



« Le succès d’ensemble de la communauté humanitaire en matière de respect de Sphère ne devrait jamais être jugé en s’appuyant uniquement sur de simples indicateurs quantitatifs [génériques] », a dit Nicholas Brooks, chargé de la coordination des activités d’assainissement de l’eau et d’hygiène en Haïti pour Oxfam Grande-Bretagne.



« Par exemple, nous évaluons nos performances WASH [eau, assainissement et hygiène] en nous basant non seulement sur les litres d’eau fournis dans les camps et le nombre de latrines disponibles, mais aussi sur les enquêtes portant sur l’utilisation de l’eau et la supervision de l’assainissement. Celles-ci nous renseignent souvent sur les pratiques consistant à retourner à son domicile pour accéder à des approvisionnements en eau alternatifs et à des sanitaires plus familiers ».



En Haïti, le groupe de responsabilité sectoriel WASH a mis en place une stratégie qui vise à améliorer progressivement les installations sanitaires, en faisant passer la proportion de personnes par latrine de 100 pour 1 les trois premiers mois de la crise, à 50 pour 1 les trois mois suivants, puis à 20 pour 1 un an après le début de la crise, a dit M. Brooks.



Selon Vivian Paulsen, chargée de la coordination de la communication de la FICR en Haïti, la situation s’améliore même si, vu l’ampleur de la catastrophe, les ONG ne réussissent pas à respecter les indicateurs Sphère en matière d’eau et d’assainissement. « Au départ, les organisations humanitaires ne fournissaient que cinq litres d’eau par personne par jour. Aujourd’hui, elles en fournissent 10 ».



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