Idris est proxénète, et il l’admet volontiers. De la façon dont l’industrie du sexe fonctionne à Kano, une ville du nord du Nigeria, les femmes qu’il ‘maquereaute’ et lui-même entretiennent une relation de co-dépendance : ils s’exploitent mutuellement.
L’histoire de Kano remonte à 1 400 ans : la ville, ancien centre de ferronnerie, a adopté l’Islam au 14e siècle et s’est développée grâce au commerce caravanier transsaharien.
De l’autre côté des murs de la vieille ville se trouve un quartier connu sous le nom du sabon gari, où les « étrangers » vivaient traditionnellement, séparés de la population indigène, qui parlait le haoussa.
La Charia (loi islamique) étant en vigueur à Kano, c’est dans les bars et les hôtels du sabon gari, où la jurisprudence islamique ne s’applique pas, qu’Idris fait affaires.
Il travaille avec un groupe de femmes haoussa originaires des quatre coins de la région nord, qui vivent dans un hôtel miteux, sans nom et sans prétention, dont l’anonymat semble délibéré. Querelleuses, pauvres, ces femmes, dont certaines consomment des narcotiques, vivent en marge de la société.
Tandis qu’elles se préparent pour le soir, qu’elles s’appliquent du henné sur les mains et les pieds, nettoient leurs chambres, se shootent, Idris explique que son rôle consiste à guider les « gros poissons » jusqu’à l’établissement, et parfois à jouer les gros bras.
Les femmes lui donnent des pourboires, et parfois de quoi manger lorsqu’elles ont pitié de lui, ou si l’une d’entre elles est sa petite amie, mais l’argent qu’elles empochent est à elles et à elles seules.
Ce ne sont pas de grosses sommes. Elles payent 450 nairas (quatre dollars) la nuitée pour les chambres et partagent des toilettes communes bouchées au rez-de-chaussée, où elles doivent faire brûler de l’encens pour masquer l’odeur, et prennent environ 300 nairas (2,60 dollars) la passe, une somme murmurée hors de portée de voix d’Idris et des autres souteneurs.
Si à Abuja, la capitale, ou à Lagos, la métropole commerciale, un « gros poisson » peut débourser 150 000 nairas (1 300 dollars), ici, une passe à 15 000 nairas (130 dollars) constitue déjà une belle prise, et cela n’arrive pas souvent.
« Il y a une dimension religieuse/culturelle ; ce sont des femmes qui ont été rejetées par leurs familles et qui trouvent un réconfort dans la drogue : le La Roche [Rohypnol, une drogue du viol], la Benzédrine [une amphétamine], le sirop pour la toux », a expliqué Salamatou Da'ou, chargée de communication pour le changement comportemental à Kano, auprès de la Society for Family Health (SFH), un organisme nigérian prestataire de services sida qui vient juste de commencer à travailler à l’hôtel.
Kano, la deuxième plus grande ville du Nigeria, affiche un taux de prévalence du VIH de 3,4 pour cent, à peine inférieur à la moyenne nationale de 4,4 pour cent ; mais chez les travailleuses du sexe des maisons closes, ce taux atteint les 49,1 pour cent.
Au cours d’une enquête comportementale menée dans six Etats du Nigeria par le ministère fédéral de la Santé, il a été découvert que les travailleuses du sexe des maisons closes de Kano étaient les moins en mesure de citer de vraies méthodes de prévention du sida, et les moins susceptibles d’utiliser des préservatifs avec leurs clients.
Les récits des femmes qui travaillent au bordel du sabon gari étaient presque tous identiques : divorcées, ou ayant fugué pour éviter d’être mariées de force, ces femmes espéraient trouver un jour une personne avec qui elles pourraient se ranger.
« Je viens d’une famille religieuse et je sais que ce que je fais est un péché, mais je prie chaque jour pour que Dieu me donne l’occasion d’arrêter de faire ce travail ; pas moi seulement, mais toutes les filles », a confié Fatima Danjuma*.
Mariées jeunes
Dans le nord, les filles sont poussées à se marier presque dès les premières menstruations, a expliqué Mme Da'ou. « J’ai grandi dans cette idée. On vous la vend [cette idée] dès que vous avez six ou huit ans ; c’est un mode de vie. Les fillettes voient ça comme un rite initiatique : "je serai bientôt toute seule", indépendante, adulte ».
Mais pour ce faire, elles doivent sacrifier leur éducation, et laisser passer ainsi leur chance d’être réellement indépendantes. Selon le Population Council, une organisation internationale de santé reproductive, 45 pour cent des filles du nord du Nigeria sont déjà mariées à l’âge de 15 ans, et 73 pour cent à l’âge de 18 ans.
La « grande majorité » des mariages précoces sont contractés par les familles, et les maris ont en moyenne 12 ans de plus que leurs épouses.
« Au sein du foyer, les hommes prennent la plupart des décisions, relatives non seulement à des questions décisives telles que les achats importants, mais aussi à des sujets plus triviaux, comme les emplettes ou les repas quotidiens. Les premiers rapports sexuels sont souvent non désirés et traumatisants pour ces jeunes mariées », peut-on lire sur le site Internet du Population Council.
La vulnérabilité des filles est en outre exacerbée par le taux élevé de divorce constaté à Kano, une ville commerciale où une nouvelle épouse peut être un symbole de statut pour un homme.
« Une fille peut être mariée à 12 ans et divorcée à 18, avec des enfants à charge », a expliqué Mme Da'ou. « À Kano, on change de femme comme de voiture. On fait quelques enfants, et on peut ensuite se retrouver divorcée au moindre prétexte ».
Toute une classe de jeunes femmes, qui ont sans doute reçu une formation académique limitée, peuvent ainsi se retrouver de nouveau chez leurs parents –avec toutes les tensions que cela suppose pour des femmes qui dirigeaient auparavant leur propre foyer-, qui s’attendent à ce qu’elles gagnent de l’argent.
Typiquement, elles se trouvent alors contraintes de faire du petit commerce dans les rues : de vendre de la nourriture, du maquillage ou d’autres petits articles, en attendant un prétendant ; mais elles peuvent également être amenées à se livrer au commerce du sexe, dans une région où le préservatif est extrêmement peu utilisé.
« Le nord est une région très traditionnelle ; pour avoir un impact, il faut collaborer avec les dignitaires religieux traditionnels », a indiqué Kene Eruchalu, directeur national de la communication pour le changement comportemental à la SFH.
« Nous ne voyons pas encore un grand nombre de chefs traditionnels promouvoir ouvertement l’utilisation du préservatif. Un certain nombre d’entre eux ont accepté le fait que les gens ont des rapports sexuels, et nous sommes contents de bénéficier d’un certain soutien silencieux, puisqu’ils ne se sont pas opposés à l’intervention ».
Le cheikh Zachery Adam dit être « profondément investi dans la lutte contre le VIH/SIDA » et soutenir, par le biais d’une association locale qui se réunit chaque mois, l’utilisation du préservatif chez les hommes qui ne peuvent s’abstenir d’avoir des rapports sexuels, ni rester fidèles à leur épouse.
« Je ne tire pas de conclusions hâtives ; Dieu seul décidera qui ira au paradis et qui ira en enfer », a-t-il déclaré à IRIN/PlusNews.
Kamalou Ibrahim, directeur d’une madrasa locale, a attendu poliment que le cheikh quitte la pièce pour donner son opinion. « Les lois islamiques sont strictes, quelle que soit la situation. Aucun rapport sexuel n’est permis en dehors du mariage ; [plutôt qu’utiliser des préservatifs] la seule solution [aux envies sexuelles] est de se marier jeune ».
* Un nom d’emprunt
oa/he/nh/ail
This article was produced by IRIN News while it was part of the United Nations Office for the Coordination of Humanitarian Affairs. Please send queries on copyright or liability to the UN. For more information: https://shop.un.org/rights-permissions