Angelina Lino, 23 ans, travaille comme bénévole à People Living with AIDS in Southern Sudan (PLASS), une organisation non-gouvernementale de Juba, capitale provinciale. Chauffeuse et mécanicienne qualifiée, Angelina a découvert qu’elle était séropositive en mars 2007 et a révélé son statut pour empêcher que d’autres jeunes contractent le virus. Elle raconte son histoire à IRIN/PlusNews.
« Je suis la cadette de ma famille et j’avais trois mois seulement lorsque mes parents se sont séparés. Maman labourait les terres des autres pour subvenir à mes besoins et à ceux de mes neuf frères et sœurs. C’était pendant la guerre, et c’était très dur pour elle de nous faire vivre et de payer nos frais de scolarité ».
« J’étais encore à l’école quand je l’ai rencontré. Il travaillait pour une ONG internationale basée à Yambio, ma ville d’origine [située près de la frontière entre le Soudan et la République démocratique du Congo]. Les enfants du quartier allaient chercher de l’eau dans un trou de forage qui se trouvait dans son domaine, alors tout le monde le connaissait. C’était un haut responsable [de l’Armée de libération du peuple soudanais] qui se déplaçait dans un gros Land Cruiser [Toyota].
« Il a dû entendre parler de mes problèmes, alors il a envoyé des gens me voir pour me demander d’aller lui rendre visite. Quand j’ai demandé ce qu’il voulait, ils ont tous dit que c’était un brave homme, disposé à m’aider et à payer mes frais de scolarité ».
« J’ai résisté à ses avances pendant environ un mois – j’avais 15 ans et les hommes ne m’intéressaient pas – mais un soir, il a envoyé son chauffeur et son agent de sécurité, je me suis faufilée dehors, j’ai sauté dans le Land Cruiser et quelques minutes plus tard, on me déposait devant son domicile ».
« Il était content de me voir ; tout excité, il m’a dit plein de choses : qu’il m’aimait, qu’il voulait payer mes frais de scolarité. Il m’a emmenée jusqu’à son lit en disant : "N’aie pas peur, je serai ton père et ta mère, je vais m’occuper de toi". Il m’a promis qu’il irait voir papa le lendemain pour lui annoncer qu’il était mon petit ami ».
« On a couché ensemble. C’était ma première fois et c’était très douloureux. Je n’ai pas pris de plaisir, mais je me suis dit que Dieu m’avait trouvé un homme attentionné, qui m’aimerait et me permettrait d’achever mon cursus scolaire ».
« Il a tenu parole et a rencontré ma famille. J’ai emménagé avec lui. Il a payé le solde de mes frais de scolarité à Yambio et a aussi payé pour que j’aille à l’école secondaire d’Arua, dans le nord-ouest de l’Ouganda ».
« Il m’a même acheté un terrain à Yambio et m’a construit une maison de deux pièces en briques. J’étais heureuse. Un jour, pendant les vacances scolaires, il m’a amené un cadeau : une petite Toyota Corolla. Nous étions heureux ensemble et j’avais l’impression d’avoir tout ce dont j’avais besoin ».
« Aux vacances suivantes, je suis retournée chez moi [depuis Arua] et j’ai découvert qu’il avait été muté à Nairobi. On aurait dit un autre homme. Il m’a dit qu’il continuerait de payer mes frais de scolarité, mais qu’il ne reviendrait jamais à Yambio. J’étais anéantie ».
« La dernière fois que nous nous sommes parlé, c’était en 2003. Par la suite, j’ai essayé de l’appeler et de lui envoyer des emails, mais en vain. J’ai douloureusement pris conscience de la réalité cette année, en mars, lorsque j’ai souffert d’une crise de tuberculose, de fièvre et de paludisme. Le médecin m’a suggéré de faire un test de dépistage du VIH. Je ne me suis pas inquiétée – après tout, je n’avais connu qu’un seul homme ».
« La nouvelle de ma séropositivité était dure à croire. Le médecin de l’hôpital de Mulago [à Kampala, capitale de l’Ouganda] m’a admise pour un mois et m’a mise sous antirétroviraux (ARV) – il m’a dit que mon taux de CD4 [qui permet de mesurer l’efficacité du système immunitaire] était très bas ».
« Dernièrement, à Juba, j’ai rencontré le meilleur ami et ancien collègue de mon ex-petit ami à Yambio. Il a confirmé que mon ex-petit ami connaissait son statut depuis le début et qu’il était sous traitement ARV. Il était marié, avant qu’on se rencontre. D’ailleurs, il avait même perdu sa femme et ses deux enfants des suites de complications liées au VIH ».
« Je me suis sentie dupée et naïve pour avoir eu des rapports sexuels non protégés. J’étais jeune et je ne savais rien des préservatifs ni du VIH/SIDA. Je me sens trahie par l’unique petit ami que j’aie eu. Il m’a infectée consciemment, et je ne le lui pardonnerai jamais ».
« Au Sud Soudan, d’où je viens, les gens ne connaissent pas grand-chose du VIH/SIDA, de la façon dont il se transmet et dont on peut l’éviter. Certains l’associent à la sorcellerie. C’est pour cela que j’ai annoncé publiquement mon statut, en leur disant "le VIH existe vraiment".
« Je me rends dans les points chauds comme les discothèques ou les bars, et je parle aux groupes de population vulnérables : les prostituées, les soldats, les camionneurs au long cours, les "senke" [chauffeurs de moto-taxis] et les jeunes. Certains ne me croient pas et me taquinent en me disant : "Une belle fille comme toi ne peut pas être séropositive" ».
« L’ignorance et la stigmatisation sont une dure réalité. Un de mes frères par alliance a refusé de me serrer la main et de partager ses couverts avec moi. Récemment, ma belle-mère m’a jetée dehors, en reprochant à mon père de gaspiller de l’argent pour une "fille qui allait mourir très bientôt de toute façon" ».
« J’ai des rêves. Je voudrais retourner à l’école, aller à l’université de médecine et devenir médecin. Et avant tout, je voudrais vivre longtemps ».
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