“Je voulais tuer cet homme. Il était tout près de moi”, a lancé cet ancien mercenaire sao-toméen, avant d’avaler une bonne rasade de bière et de regarder en direction de la plage où quelques enfants patogent gaiement dans la mer.
Peter faisait allusion à Teodoro Obiang Nguema, le président de la Guinée équatoriale voisine qui était en visite officielle à Sao Tome et Principe il y a quelque mois.
Obiang est un président autoritaire qui a la triste réputation d’être un chef d’Etat corrompu, très peu regardant sur les principes de respect des droits de l’homme et qui n’a pas su partager avec son peuple les bénéfices du boom pétrolier dans son pays.
Obiang était venu rechercher le soutien du gouvernement sao-toméen afin de renforcer ses relations avec les Etats voisins, après la dernière tentative de renversement de son régime.
En mars 2004, un groupe d’anciens compagnons d’armes de Peter, tous membres du célèbre bataillon Buffalo de l’armée sud-africaine a vainement tenté d’envahir la Guinée équatoriale et de renverser Obiang.
Avec sa carrure de gorille, Peter a indiqué ne pas avoir tenté de s’en prendre à Obiang et n’être nullement impliqué dans le complot visant à le renverser.
Cette tentative de renversement a été déjouée lorsqu’un avion qui transportait 60 mercenaires en Guinée équatoriale a été immobilisé au sol après une escale au Zimbabwe.
Un coup d’état, mais une brève résistance
Mais l’ancien mercenaire reconnaît volontiers avoir fait partie des 14 membres du commando du bataillon Buffalo qui a fomenté un coup d’état contre le président sao-toméen Fradique de Menezes le 16 juillet 2003 lorsque ce dernier se trouvait en visite officielle au Nigeria.
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| Le pr2sident Fradique de Menezes |
Dénonçant la corruption endémique au sein du gouvernement de Menezes, les mercenaires du bataillon "Buffalo" ont résisté une semaine avant d’être contraints à la capitulation face aux pressions internationales et à celles du Nigeria en particulier.
Riche négociant en cacao, Menezes a été élu président en 2001. Il a regagné son pays après l’échec de cette tentative de renversement en compagnie du président nigérian Olusegun Obasanjo pour s’assurer qu’aucun piège ne lui était tendu.
Sao Tome présente un intérêt stratégique pour le Nigeria depuis que ces deux pays ont décidé de partager les revenus de l’exploitation pétrolière dans les zones maritimes qui ont été autrefois des sources de conflit entre les deux gouvernements. Désormais, les principales compagnies pétrolières internationales se bousculent pour obtenir un droit de forage des puits d’exploration.
Le premier bloc en eau profonde a été attribué l’année dernière à un consortium conduit par Exxonmobil. Le consortium a, pour cela, accepté de payer 120 millions de dollars américains pour obtenir des droits d’exploration dans un bloc qui jouxte les riches champs pétrolifères offshore du Nigeria.
Pays à cheval sur l’équateur, Sao Tome doit recevoir 49 millions de dollars sur le montant total de ce contrat signé le 1 février.
Cet important bonus à la signature représente pratiquement le montant des revenus que cette ancienne colonie portugaise pourrait tirer de dix années d’exportation de cacao, la principale source de devises du pays.
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| Le cacao est le principal produit d'exportation de l'île, mais il sera supplanté par le pétrole |
Une telle loi n’existe pas en Guinée équatoriale, un pays voisin où le président Obiang a investi l’année dernière 55 millions de dollars pour acquérir un nouvel avion présidentiel, bien que les 500 000 habitants de son pays n’ont toujours pas accès à des sources d’approvisionnement en électricité et en eau fiables.
Des rumeurs de corruption
A Sao Tome, Peter et ses amis du bataillon Buffalo ne sont pas les seuls à craindre qu’une bonne partie des prochains revenus du pétrole est peut-être hypothéquée par les dirigeants du pays en contre partie d’importantes sommes d’argent versées directement sur leurs comptes privés.
De nombreuses personnes relèvent également que malgré leur maigre salaire mensuel de quelques centaines de dollars, certains hauts fonctionnaires de l’Etat parviennent, on se sait comment, à se faire construire de somptueuses villas à Campo do Milho, un quartier très huppé situé sur la route entre la ville de Sao Tome et l’aéroport.
Et tout fait tout aussi étranger, il y en a même qui s’achètent des voitures 4x4 importées.
Personne n’a été emprisonné ces derniers temps pour des faits de corruption. Un diplomate note d’ailleurs avec exaspération que Sao Tome ne dispose d’aucune loi obligeant les autorités nationales à procéder à des appels d’offres avant la signature de contrat dans le secteur public.
L’attribution du deuxième bloc offshore à la Joint Development Zone co-gérée avec le Nigeria a soulevé de vives polémiques du fait qu’elle serait entachée de nombreuses irrégularités. La semaine dernière, le président Menezes a dû se séparer de son conseiller particulier pour les affaires du pétrole, Patrice Trovoada, à la suite de rumeurs concernant certaines activités privées de Trovoada qui seraient incompatibles avec son statut de fonctionnaire.
Peter indique qu’il a quitté Sao Tome après l’indépendance du pays en 1975, alors qu’il n’avait que 17 ans, parce qu’il était en désaccord avec le gouvernement marxiste de Sao Tome appuyé par quelque 1 000 hommes de troupe envoyés par l’Angola voisine.
Après un premier séjour au Gabon, situé à 300 Km à l’est, Peter et plusieurs autres jeunes dissidents sao-toméens se sont retrouvés à Walvis Bay en Namibie, un ancien territoire administré par l’Afrique du sud.
“Nous avons été arrêtés et on nous a demandé de faire un choix”, explique Peter. “Finir en prison ou se faire enrôler dans l’armée sud-africaine”.
Peter et ses amis ont choisi l’armée. Ils ont été affectés au bataillon Buffalo, à l’époque de l’apartheid en Afrique du sud. Ce corps d’élites est l’équivalent à la légion étrangère en France. Basés dans la bande de Caprivi au nord de la Namibie, ils étaient souvent utilisés comme membres des forces spéciales pour mener des opérations clandestines à l’intérieur du territoire angolais.
Après l’accession de la Namibie à l’indépendance en 1990, le bataillon Buffalo a été démantelé. Peter et ses centaines d’anciens compagnons d’arme se sont reconvertis dans le mercenariat et bon nombre d’entre eux travaillaient pour Executive Outcomes, une société de sécurité sud-africaine actuellement dissoute.
Selon Peter, il a été le premier mercenaire a se rendre en Sierra Leone pour y travailler en tant que garde du corps personnel de Valentine Strasser, un capitaine d’armée qui a pris le pouvoir à la faveur du coup d’état de 1992.
Il s’est ensuite rendu au Liberia pour soutenir le régime de l’ancien président Charles Taylor.
“A une époque, on comptait près de 300 soldats de l’ancien bataillon Buffalo au Liberia”, précise Peter.
Après le Liberia, il est allé en Papouasie Nouvelle Guinée où, en 1998, le gouvernement a fait appel à des mercenaires pour tenter de mater l’insurrection dans l’île de Bougainville, où se trouve une importante mine de cuivre.
De retour à Sao Tome en 2001, “Peter ”, le pseudonyme sous lequel il est connu, a trouvé un emploi d’auxiliaire médical dans une organisation non gouvernementale (ONG) impliquée dans des actions de santé publique.
Agé aujourd’hui de 47 ans, Peter confie qu’il a mis fin a ses activités de mercenaire. Désormais, toutes les actions politiques de cet ancien du bataillon "Buffalo" s’exerceront de manière pacifique à travers un petit parti politique, le Front démocratique chrétien (FDC), a-t-il ajouté.
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| Front de mer de la ville de Sao Tome |
Une populatuion de plus en plus pauvre
Dans un pays où le salaire mensuel minimum est de 25 dollars et où un fonctionnaire diplômé gagne entre 60 et 70 dollars, la corruption est un phénomène endémique. En outre, la population nourrit un fort ressentiment à l’égard de la classe dirigeante qu’elle accuse de s’en mettre plein les poches sans penser à la majorité des habitants qui vit dans la pauvreté.
Le mouvement syndical local a récemment demandé au gouvernement de profiter des premiers revenus du pétrole versé par Exxonmobil pour relever le montant du salaire mensuel minimum à 110 dollars. Les autorités ont rejeté cette demande, jugeant cette opération irréalisable.
Malgré la prospérité grandissante d’une minorité influente à Sao Tome, le niveau de vie de la population a constamment baissé ces dernières années, le revenu annuel par habitant s’établissant à peine à 390 dollars, selon les indications du Fonds monétaire international (FMI).
Plus de la moitié de la population vit en dessous du seuil de pauvreté et de nombreux problèmes liés à la pauvreté chronique, notamment les maladies et la malnutrition, ont refait leur apparition.
Le mois dernier, l’île de Sao Tome a connu sa première épidémie de choléra en 15 ans.
A la mi-mai, 131 personnes ont été hospitalisées pour des diarrhées aiguës qui seraient des selon toute vraisemblance des cas de choléra; trois d’entre elles sont décédées.
L’une des localités les plus touchées par l’épidémie est Ferreira Governo, une zone de plantation de cacao située à quatre kilomètres de la capitale.
26 des 135 personnes qui vivent misérablement dans les cases installées sur la plantation ont contracté la maladie et une d’entre elle est décédée.
Le système d’approvisionnement en eau de la communauté est très pollué à cause du manque d’entretien. Quant au bloc des latrines, il a été détruit il y a quelques années lorsque les canalisations ont été bouchées.
Le conduit d’eau déversant l’eau boueuse brunâtre qui alimente les lavoirs situés au milieu de la cour provient d’un petit barrage qui se trouve en amont de la montage. Ce barrage aussi n’a jamais été entretenu depuis que le domaine a été nationalisé après l’accession du pays à l’indépendance.
Et en l’absence de système sanitaire fonctionnel, les populations locales se soulagent n’importe où dans les plantations de cacao qui entourent le village.
Depuis le début de l’épidémie, c’est le camion citerne des pompiers qui assure quotidiennement l’approvisionnement en eau potable des habitants de Ferreira Governo.
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| Des femmes lavant leurs linges dans le lavoir rempli d'eau polluée |
A Ferreira Governo, il n’y a toujours pas de systèmes sanitaires appropriés pour les habitants. Pour bon nombre d’entre eux, le responsable de leur misère est Oscar de Barbosa, un riche homme d’affaires local dont la société, Mantero Agricultura Comercio Internacional, exploite depuis plus de huit ans une plantation de cacao louée par le gouvernement, mais n’investit pas dans l’entretien et la réparation des infrastructures vieillissantes.
M. Barbosa est aussi ministre de la défense au sein du gouvernement de Menezes.
“Tout ce qui l’intéresse c’est le cacao”, se plaint Miguel Brito, un habitant de Ferreira Governo. “Il ne pense même pas à venir visiter la plantation”.
Barbosa était à l’étranger lorsque IRIN a tenté de prendre contact avec lui; mais selon Jose Andrade Boa Morte, le directeur de sa société, la réparation des infrastructures défaillantes à Ferreira Governo est de la responsabilité de l’Etat et pas de Mantero.
Jose Andrade Boa Morte a également accusé les habitants de la localité de ne prendre aucune initiative pour veiller à ce que les conduits du système d’approvisionnement en eau soient propres.
Au début du 20e siècle, Sao Tome était le premier exportateur de cacao. Mais pour certains observateurs, le déclin des plantations de cacao locales a commencé dans les années 1920 lorsque les négociants Britanniques ont commencé a boycotté les fèves de Sao Tome pour protester contre les conditions de travail pénibles des travailleurs embauchés pour remplacer les esclaves présents dans les plantations coloniales de l’île.
Ce déclin s’est accéléré après la nationalisation des terres et depuis que les populations agricoles ont déserté les zones rurales pour la capitale.
La ville de Sao Tome et ses districts environnants abritent désormais plus des deux-tiers de la population du pays.
La plupart des plantations de cacao situées dans les régions reculées du pays ont été abandonnées et sont devenues de véritables forêts. La production annuelle de cacao a chuté à 4 000 tonnes par an et tout le monde espère que le pétrole et, dans une moindre mesure, le tourisme, constitueront des solutions à la crise économique que traverse le pays.
La construction : une aubaine pour se bâtir une fortune
Sao Tome engrange déjà les revenus du prochain boom pétrolier de l’île est l’occasion est belle pour se bâtir des fortunes.
Selon Martinho Tavares, un ancien député qui a abandonné la politique et le journalisme pour créer sa société de construction, les Etats-Unis envisagent d’investir quelque 500 millions de dollars pour l’extension de la piste de l’aéroport et la construction d’un port en eau profonde.
Washington a lancé une étude de faisabilité pour ces deux projets dans le cadre de sa stratégie de recherche de nouvelles sources d’approvisionnement en pétrole en Afrique de l’ouest afin de réduire la dépendance des Etats-Unis vis-à-vis des pays du Moyen-orient très instables.
La société de Tavares construit déjà un nouvel immeuble pour la compagnie pétrolière Exxonmobil dans les quartiers calmes du centre ville de Sao Tome, avec leurs belles avenues bordées d’arbres impeccablement alignés et leur vieilles bâtisses coloniales aux couleurs éclatantes.
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| Une vieille bâtisse coloniale dans une avenue bordée d'arbres de la Sao Tome |
Les forages devront démarrer en 2007 et selon certains experts, les premiers barils de pétrole seront produits trois ou cinq ans plus tard.
Malgré l’intérêt stratégique que Washington porte à Sao Tome, il n’y a pas encore d’ambassadeur américain en poste dans ce petit pays dont la population globale est inférieure à celle d’une ville moyenne du continent africain.
L’ambassadeur des Etats-Unis est basé au Gabon voisin et au cours de ses fréquentes visites à Sao Tome, il n’est pas rare de le voir courir dans les rues paisibles de la ville, habillé d’un tee-shirt et d’un short, des écouteurs de Walkman collés aux oreilles et sans garde du corps.
La présence du Nigeria quant à elle est plus marquée à Sao Tome. Le premier pays africain producteur de pétrole a remplacé l’Angola, l’ancien protecteur dont les troupes ont quitté l’île en 1990.
Une ambassade nigériane imposante a été ouverte dans la ville Sao Tome ainsi que des nombreuses filiales de banques nigérianes. En outre, les igbos, des commerçants très entreprenants originaires du sud-est du Nigeria, ont rapidement pris le contrôle du commerce dans le grand marché de la ville.
Ils ont la réputation de vendre des produits à des prix plus compétitifs que leurs concurrents sao-toméens et restent ouverts très tard.
Des populations mécontentes font entendre leur voix à Principe
A Principe, petite île paisible de quelque 5 000 habitants située à 150 km au nord de Sao Tome où des compagnies pétrolière espèrent se faire beaucoup d’argent avec l’exploitation du pétrole offshore, des risques de troubles sont perceptibles.
Un petit groupe pression commence à se faire entendre à Principe. Selon ce groupe, même si cette île anonyme devra fournir toute la production pétrolière de la Joint Development Zone co-gérée avec le Nigeria, il est peu probable qu’elle bénéficie du grand développement économique que laisse présager le boom pétrolier. Les infrastructures prévues pour appuyer les activités offshore seront pour la plupart construites sur l’île de Sao Tome.
Et des rumeurs de sécession se font entendre.
A Principe, certains habitants mécontents ont comparé la situation de leur île à celle de Cabinda, une enclave angolaise riche en pétrole située aux confins nord de la rivière Congo et dont le désintérêt manifesté par le gouvernement central a servi à alimenter l’idée de sécession chez les habitants de cette enclave.
Mais la communauté internationale a pris des dispositions pour écarter cette éventualité à Sao Tome.
La nouvelle loi sur le pétrole élaborée avec l’aide d’experts juridiques de l’université de Columbia à New York et d’un ancien gouverneur de l’Alaska, consacre sept pour cent de tous les revenus du pétrole à des dépenses publiques à Principe.
Entre temps sur la plage, Peter ouvre une autre bière.
“Je hais le communisme” lance-t-il, avant d’offrir une autre bouteille à son ami, un juge formé à Cuba.
Sao Tome vit sous une démocratie multipartite depuis quinze ans, même si des journalistes locaux se plaignent qu’ils seraient sans emploi s’ils ne s’appliquaient pas l’autocensure.
L’opposition s’est déjà distinguée en remportant des élections législatives et au cours des trois derniers scrutins présidentiels, la population a choisi d’élire un nouveau président.
Dans ce tout petit pays, les relations familiales sont souvent plus importantes que l’idéologie.
“Un petit whisky?” lance Peter, en prenant encore une autre bouteille dans son bac en pastique bleu.
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