KINSHASA
Longtemps réticente à admettre l’existence du sida dans ses rangs, l’armée congolaise n’a plus d’autre choix que de s’attaquer aux dégâts causés par l’épidémie, un combat qui commence par la lutte contre les violences sexuelles.
«L’armée a été très lourde à mettre en place des programmes de lutte contre le sida», a reconnu le colonel Félix Tshala Muaku, coordonnateur général du Programme de l’armée pour la lutte contre le sida (PALS). «Quand l’épidémie a commencé, les autorités militaires pensaient qu’il s’agissait d’un problème purement médical.»
Mais les forces armées de la République démocratique du Congo (FARDC) ont dû se rendre à l’évidence, après des années de conflits au cours desquels, selon les organisations de défense des droits de l’homme, les viols massifs ont été utilisés comme arme de guerre par toutes les factions combattantes.
«Les FARDC ont commencé à perdre des officiers bien formés, c’est ce qui leur a fait prendre conscience du problème», a raconté le colonel Tshala Muaku, ajoutant que plusieurs armées étrangères avaient «défilé sur notre sol, venant de pays qui avaient presque tous des taux d’infection supérieurs aux nôtres».
La RDC affiche un taux de séroprévalence de l’ordre de quatre pour cent. Selon le PNLS, une victime de viol sur cinq a été infectée au VIH.
Le taux d’infection dans l’armée n’est officiellement pas connu, ce que des acteurs de la lutte contre le sida contestent ; ils estiment en effet que des études menées entre autres par le département américain à la Défense permettent aux autorités militaires d’avoir une estimation du niveau d’infection – mais il serait gardé secret pour des raisons de «sécurité nationale».
Selon ces acteurs, les taux d’infection oscilleraient entre 30 et 60 pour cent, des chiffres niés par l’armée, qui s’apprête à lancer une étude de séroprévalence, grâce à un financement américain.
D’ores et déjà, une étude comportementale publiée en 2005 et financée par le Fonds des Nations unies pour la population (Fnuap), qui travaille sur le sida au sein de l’armée en RDC, a révélé l’étendue du problème.
Selon le département des sciences de la population et du développement de l’université de Kinshasa, auteur de cette étude, 80 pour cent des militaires ont affirmé souffrir ou avoir souffert d’une infection sexuellement transmissibles (IST).
Seul un militaire sur quatre a dit avoir utilisé un préservatif au cours des derniers rapports sexuels ; 70 pour cent des militaires interrogés ont affirmé connaître une personne qui a été obligée d’avoir des relations sexuelles ou qui a contraint une autre à en avoir avec elle.
D’abord, comprendre qu’une relation sexuelle se négocie
Pour les partenaires de l’Etat, engagés dans la lutte contre le sida, freiner la propagation du virus commence donc par sensibiliser les militaires sur la question des violences sexuelles.
«On explique qu’une relation sexuelle est quelque chose qui se négocie et qu’en cas d’acte forcé, cela a des conséquences car il y a risque de blessures et donc plus d’occasions d’être contaminés au VIH», a expliqué Evelyne Mwelu, directrice provinciale de l’Association pour la santé familiale (ASF) dans le Katanga, une région située dans le sud-est du pays.
Ces pratiques forcées s’accompagnent d’idées fausses en matière de prévention du VIH: des travailleurs humanitaires ont ainsi cité le cas de soldats qui ne quittaient pas leur petite bouteille d’huile de palme, accrochée à la ceinture, pour «bien violer», persuadés ainsi d’éviter l’infection au VIH.
Pour lutter contre ces violences, dont l’existence et le rôle dans la propagation du VIH/SIDA sont aujourd’hui reconnus, la hiérarchie militaire a mené des actions de sensibilisation auprès de la justice militaire pour «renforcer la discipline et le code de conduite, car un militaire qui a commis des violences et n’est pas inquiété est un militaire qui va recommencer», a dit le colonel Tshala Muaku.
La récente condamnation à perpétuité de six soldats de l’armée congolaise pour des viols collectifs – pour la première fois qualifiés de ‘crime contre l’humanité’ --, un procès largement soutenu par la Mission des Nations unies au Congo (Monuc), a été vécue comme une première victoire par les associations de défense des victimes et les organisations de lutte contre le sida.
Malgré ces avancées, et la volonté politique affichée par le ministère congolais de la Défense, les efforts déployés pour éradiquer les violences sexuelles et freiner la propagation du VIH parmi la troupe restent du ressort des partenaires internationaux.
Mais le PALS, créé en 2004 par l’autorité de tutelle, manque de moyens, selon le colonel Tshala Muaku, et cela expliquerait que l’armée a encore des difficultés à «s’approprier les programmes de lutte contre le sida et laisse faire les partenaires», y compris quand il s’agit de distribuer des préservatifs.
Ainsi, la grande muette est dépourvue d’une véritable politique de lutte, en matière de recrutement des soldats ou de dépistage par exemple, même si les militaires séropositifs reçoivent des antirétroviraux à l’hôpital militaire de Kinshasa.
Conscientes de la nécessité d’intensifier ses efforts, les autorités militaires en charge de l’épidémie doivent se réunir «dans les prochaines semaines» pour élaborer une politique claire, a dit le colonel Tshala Muaku.
En attendant, les acteurs de la lutte contre le sida dans l’armée font «ce qu’ils peuvent» pour faire de la prévention auprès des hommes en uniforme.
ASF, dont les activités de lutte contre le sida sont financées par le gouvernement américain, le Fonds mondial de lutte contre le sida, la tuberculose et le paludisme, et le Fnuap, a expliqué avoir des difficultés à mettre les préservatifs à la disposition des militaires.
L’ONG doit s’appuyer sur des pairs éducateurs qu’elle forme au sein de l’armée et de la police et qui vendent les préservatifs à leurs frères d’armes, au prix de 25 francs congolais (0,05 dollar) les trois unités.
Résultat, avec une population si mobile, la distribution s’avère délicate et aléatoire : selon l’étude comportementale de 2005, la moitié des militaires interrogés a dit ne pas avoir accès aux préservatifs.
«Il faudrait que l’armée elle-même puisse voir où il y a des milieux à risque, et distribuer des préservatifs pour partir en mission», a estimé Mme Mwelu d’ASF. «L’armée peut prendre la responsabilité de protéger ses militaires.»
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