En l’absence d’autorité et de sécurité, dans une région instable contrôlée par une rébellion depuis bientôt quatre ans, des organisations humanitaires tentent, avec un certain succès, de prévenir la transmission du VIH de la mère à l’enfant.
“Avant la guerre, il n’y avait ici aucune activité relative au VIH : pas de centre de dépistage, pas de prévention de la transmission de la mère à l’enfant [PTME], pas de traitement”, explique Steve Dennis, le coordinateur du projet de Médecins sans frontières (MSF) à Danané, une petite ville de l’ouest ivoirien située à à peine 30 kilomètres du Liberia.
“Mais les filles sont sexuellement actives très jeunes et nous avons pu constater que les besoins étaient immenses”, ajoute-t-il.
A l’ombre de l’arbre qui jouxte le tout nouveau centre de PTME de l’hôpital, le seul de la région des 18 Montagnes, elles sont une dizaine de femmes, allongées sur une natte, à bavarder en attendant leur tour, ou une amie.
La maternité reçoit entre 75 et 80 femmes par jour en consultations prénatales ; 56 d’entre elles suivent le programme de la PTME, soit 15 à 20 nouvelles patientes par mois. La moyenne d’âge est de 20 ans, la plus jeune mère a 12 ans, et certaines marchent de longues heures pour rejoindre l’hôpital, les moyens de transport étant devenus rares depuis l’éclatement du conflit, fin 2002.
Le centre PTME a ouvert ses portes en février 2006, dans l’enceinte de l’hôpital, cinq mois après l’inauguration du centre de dépistage volontaire et anonyme, le premier à voir le jour dans la région, une nécessité au regard des besoins exprimés par les populations et leur pauvre état de santé, selon MSF.
Environ cinq pour cent des femmes enceintes dépistées à l’hôpital de Danané seraient infectées au VIH, selon des premières estimations qui demeurent très partielles. A titre de comparaison, le taux national de séroprévalence serait de l’ordre de 7,1 pour cent, tandis qu’il atteindrait 17 pour cent au centre de dépistage de l’hôpital, des chiffres à prendre avec précaution compte tenu du nombre de patients référés par les médecins et déjà malades.
“La réalité est entre les deux, mais la PTME donnera certainement de meilleures estimations”, a expliqué Lauren Cooney, responsable de MSF-Hollande en Côte d’Ivoire.
Selon Irène Aboutou, la sage-femme qui supervise les activités PTME, avant l’ouverture de ce service, 80 pour cent des femmes qui venaient aux consultations prénatales à l’hôpital présentaient des infections sexuellement transmissibles (IST), des pathologies qui fragilisent les femmes face au VIH.
Plus largement, les médecins estiment que “la plupart des patients de l’hôpital est séropositive” et les patients adultes infectés au VIH représenteraient environ 70 pour cent du total des malades pris en charge par l’ONG d’urgence.
Des femmes dépendantes de leur entourage
Mais si le taux de fréquentation du centre de dépistage est élevé, en moyenne 400 candidats par mois, volontaires et patients recommandés par les médecins, rares sont les femmes enceintes qui s’y rendent d’elles-mêmes.
“Dans la région, les femmes ne prennent pas de décision dans le cadre familial, elles ne peuvent pas décider de faire le test du VIH, d’allaiter ou pas leurs enfants”, constate Christiane Fritz, qui dirige le programme VIH/SIDA de MSF à Danané.
Pourtant, bien conseillées et entourées par les trois conseillères de la PTME et la sage-femme, les femmes acceptent sans difficulté le dépistage du VIH et la mise sous traitement qui peut suivre, selon Irène Aboutou, qui reconnaît que la future mère se préoccupe généralement de la santé de l’enfant à naître et accepte les soins.
“L’argument clé, c’est l’enfant, on la responsabilise beaucoup sur ce point”, explique-t-elle. “Pourtant, malgré la sensibilisation et les longues explications, ces femmes continuent d’avoir des rapports sexuels sans préservatifs, elles refusent d’amener les concubines et quelquefois elles ne reviennent pas et accouchent en brousse.”
Irène Aboutou avoue qu’il est difficile de convaincre ces femmes d’avoir un confident, de parler du VIH à leur conjoint ou, au moins, à un proche, une nécessité puisqu’elles se retrouvent souvent seules face à des familles qui ne comprennent pas les contraintes imposées par l’hôpital.
Les médecins recommandent en effet que les femmes présentant des grossesses à risque, ne serait-ce qu’en raison de l’infection au VIH, viennent à la maternité trois semaines avant l’accouchement et six semaines après, pour vérifier l’état de santé de la mère et dépister le nourrisson une première fois. Un deuxième test, plus sûr, sera effectué après 18 mois si l’enfant est sevré.
Si elle n’est pas sous traitement, des médicaments antirétroviraux, fournis par le programme national contre le sida, sont administrés à la mère avant l’accouchement et à l’enfant dès qu’il est né.
Enfin, il est recommandé que la mère n’allaite pas son enfant, ou qu’elle ne le nourrisse au sein que durant six mois, pour limiter les voies de transmission du virus au nourrisson. En suivant ces recommandations, le risque encourru par l’enfant d’être infecté chute de 30 pour cent à environ cinq pour cent, selon l’état de la mère.
Mais encore faut-il que la parturiente vienne accoucher à l’hôpital.
“C’est une de nos grandes difficultés : comment peut-on les aider à évoquer leur statut avec leur conjoint, ou au moins avec un parent ?”, s’interroge Irène Aboutou. “Si nous n’y parvenons pas, il y a de grandes chances qu’elles ne reviennent pas.”
Des visites à domicile pour accompagner les femmes
Parce que les femmes craignent d’être abandonnées par leur mari, montrées du doigt par la communauté ou rejetées par l’entourage, l’organisation humanitaire s’est alliée avec une structure associative locale, IDE Afrique, qui, grâce à des pairs éducateurs formés et des visites régulières dans les familles, peuvent suivre le parcours de ces femmes et leurs difficultés à domicile.
De leur côté, les équipes médicales mobiles, lancées par MSF dès 2003 pour offrir des soins aux villageois, accompagnent efficacement les mères, leur permettant de consulter chaque semaine, sans avoir à se déplacer. Entre deux visites, des agents de sensibilisation déployés dans les villages peuvent les rencontrer.
“Beaucoup sont en couple et connaissent les voies de transmission du VIH, surtout sexuelles. Mais ces femmes ignorent encore les risques d’un accouchement à la maison, la contamination sanguine, les risques de l’allaitement pour le bébé”, explique Irène Aboutou.
Ainsi, sur 10 femmes séropositives qui ont accouché depuis février, une seule a accepté de nourrir son enfant avec du lait maternisé et de l’eau bouillie, arguant que le sien “n’était pas bon” – on considère de manière générale que 12 pour cent des femmes acceptent.
Outre la stigmatisation de la mère que cela provoque, surtout si elle a déjà allaité des enfants par le passé, l’utilisation de lait maternisé à un coût, à la charge de la mère : depuis que MSF s’est aperçu que le lait était utilisé par toute la famille, ce n’est que la première boîte qui est gratuite – elle s’accompagne d’un filtre à eau, offert par l’ONG.
Le lait est néanmoins disponible à la pharmacie de l’hôpital, un geste essentiel si l’on tient compte de l’approvisionnement erratique des officines locales, pillées pendant les conflits qui ont meurtri la région en 2003. L’activité économique n’a pas repris et l’argent manque pour s’approvisionner en produits de base.
Pour Irène Aboutou, ce n’est que la peur d’être seules, de manquer de nourriture et d’un toit dans cet environnement difficile, qui empêche ces femmes de prendre soin d’elles-mêmes et de leurs enfants. Car, dit-elle, “quand elles annoncent le résultat à leur mari, ça se passe bien !”
Elle regrette d’ailleurs de ne pas pouvoir faire plus pour ces mères en demande d’écoute. Les agents de santé et les travailleurs sociaux se font rares dans ces zones et le manque de personnel l’empêche d’ouvrir la troisième salle de conseil, qui permettrait d’accueillir plus de candidates au dépistage et ainsi de prévenir des infections chez les bébés.
Ainsi, une étude publiée en mai dernier par le Centre suisse de recherches scientifiques et l’université d’Abidjan a conclu que le départ précipité des personnels de santé et la fermeture de centres sanitaires dans le nord du pays avaient eu un impact dramatique sur la lutte contre le sida, contribuant à l’accélération de la propagation de l’épidémie.
La plupart des fonctionnaires s’est en effet réfugiée au sud tandis que le nord et l’ouest se vidait de ses ressources : 70 pour cent du personnel de santé du secteur public ont été redéployés vers la zone gouvernementale, selon les autorités ivoiriennes.
Le jeudi, raconte Irène Aboutou, le jour du marché à Danané, “beaucoup de femmes viennent à l’hôpital, elles sont là et demandent à se faire dépister ! Nous pourrions faire tellement plus !”
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