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En Afrique de l’Ouest, les responsables religieux sont de plus en plus nombreux à accepter d’aborder la question du VIH/SIDA avec leurs fidèles. Mais que faire, et que dire, quand les limites imposées par les préceptes moraux sont atteintes ?
Parce que le sida a toujours été associé au pêché et à une punition divine, les très influents chefs religieux ont longtemps été réfractaires à l’idée de parler du sida. Progressivement, certains ont compris qu’ils avaient un rôle important à jouer dans la prévention de la propagation du virus dans cette région.
Selon les Nations Unies, l’Afrique de l’Ouest affiche un taux de prévalence moyen du VIH d’environ cinq pour cent, un niveau d’infection qui classifie l’épidémie dans la catégorie des ‘généralisées’, c’est-à-dire qu’elle atteint toutes les couches de la société, et pas seulement les groupes dits ‘à risque’.
«Les [chefs religieux] ont une responsabilité envers la population et la société», a reconnu El-hadji Oumar Diéne, le secrétaire permanent adjoint de l’association nationale des imams et oulémas du Sénégal, et également secrétaire général de la grande mosquée de Dakar.
Comme beaucoup de pays d’Afrique de l’Ouest – une région qui abrite la majorité des 150 millions de musulmans que compte le continent africain --, le Sénégal est un pays à majorité musulmane, où les fidèles sont regroupés en confréries soufies. Mais c’est aussi en Afrique subsaharienne que l’Eglise catholique connaît sa plus forte progression, selon le Vatican.
Pour de nombreux fidèles, il est nécessaire que les responsables religieux s’impliquent davantage dans les campagnes de sensibilisation.
«Si on parle de [prévention du VIH] à la maison, tu écoutes d’une oreille et tu ne fais pas attention, mais si c’est l’imam qui en parle, tout le monde va écouter et parce que c’est la croyance, alors tu le fais», a affirmé Mohamed Diallo, un jeune musulman sénégalais, célibataire et père d’un enfant.
L’implication des chefs religieux, qu’ils soient chrétiens ou musulmans, est une idée qui a fait son chemin. L’engagement est soit venu des intéressés eux-mêmes, comme au Sénégal et au Burundi, soit il a été encouragé par les gouvernements, comme au Bénin et au Nigeria, ou par les associations comme en Mauritanie.
Ainsi, Abdulaye Ba, de l’ONG Adid, l’Association pour le développement intégré et diversifié en Mauritanie, s’est souvenu qu’il a fallu faire «beaucoup d’acrobaties» pour convaincre les religieux de participer aux efforts de prévention du VIH.
En l’espace de 18 mois, Adid a sensibilisé 75 imams sur les 115 que compte Nouadhibou, la grande ville portuaire du nord du pays.
«On est parti de l’idée que la vie humaine a un caractère sacré, la protéger est primordial», a-t-il expliqué. «[Les religieux] ont accepté quand ils ont compris que le sida pouvait s’attraper à l’hôpital, que même le chef de l’Etat, les imams ... les gens éduqués pouvaient l’attraper. [Avant] ils liaient ça uniquement au sexe».
Faire de la prévention à sa manière
Au Burundi, un pays majoritairement catholique, il n’a pas fallu attendre longtemps après l’apparition du premier cas de sida, soit dès 1988, pour assister à l’engagement de l’Eglise. Les responsables musulmans ont suivi quelques années plus tard.
«Les messages [de sensibilisation] passaient dans les media et n’atteignaient pas les familles musulmanes», a expliqué Haruna Nkunduwiga, secrétaire général de la communauté musulmane du Burundi (Comibu).
Il a reconnu que la communauté s’était impliquée parce qu’«il fallait aussi écarter [des messages] tous les éléments contraires aux valeurs musulmanes».
Un message qui, quelque soit la confession, la manière de le faire passer ou les mots employés, est le même : abstinence pour les célibataires et fidélité dans le mariage, «la propreté au sens religieux du terme» - c’est-à-dire pas d’adultère, selon Thierno Mamadou Soya Watt, l’imam de la mosquée du Ksar à Nouakchott, en Mauritanie.
Vigilants, les responsables religieux le sont tout autant à l’égard des politiques nationales de prévention. Ainsi, au Bénin, l’Eglise catholique a préféré ne pas s’associer au plan d’action communautaire lancé en 2003 par le gouvernement à travers son Projet plurisectoriel de lutte contre le sida (PPLS).
«L’Eglise catholique pense que [la lutte contre le sida] doit respecter une vision totale, intégrale de l’homme, avec ses exigences morales», a expliqué le père Raymond Bernard Goudjo, théologien de l’archevêché de Cotonou.
«Dès qu’on parle du sida, le PPLS insiste sur l’aspect économique et technique mais on ne s’arrête jamais sur la moralité et la gestion des moeurs», a-t-il ajouté.
L’Eglise catholique lutte néanmoins contre la propagation du virus au Bénin, a précisé le père Goudjo, mais «avec ses moyens et ses principes moraux».
A l’unanimité, tous les leaders religieux qui participent aux efforts de prévention du VIH s’appuient sur les livres saints, le Coran pour les musulmans et la Bible pour les chrétiens, pour faire passer le message.
Le consensus est également de mise à propos du préservatif, généralement associé aux relations sexuelles hors mariage. «Le préservatif peut éviter le sida, pas le pêché», a dit Haruna Nkunduwiga, du Comibu au Burundi.
Une tolérance existe cependant, et de plus en plus ouvertement, pour les couples dits discordants, dans lesquels un seul des partenaires est infecté au VIH. C’est le cas pour les musulmans au Nigeria, au Sénégal ou en Mauritanie, ou encore pour les catholiques au Burundi.
«Dans ce cas, le préservatif est présenté comme un médicament pour éviter la contamination de l’autre», a expliqué le docteur Chantal Simbiyara, chargé du service promotion de la santé pour l’ONG catholique internationale Caritas au Burundi.
«Il arrive que les leaders religieux parlent exceptionnellement du préservatif, pas comme un moyen de prévention du VIH/SIDA mais comme un moyen d’espacement des naissances, exclusivement pour les couples», a témoigné Abdou Idrissou, musulman togolais.
Etablir des passerelles
Les leaders restent divisés sur la question du dépistage du VIH. Alors qu’il est obligatoire avant le mariage pour les musulmans au Burundi, il n’est généralement pas demandé pour les musulmans au Sénégal et en Mauritanie.
«Obliger quelqu’un à se faire dépister, c’est connaître ses secrets. C’est à chacun de voir», a estimé l’imam Watt en Mauritanie.
Pour limiter par tous les moyens la propagation du virus, inquiétante dans certains pays de la région, mais sans aller au-delà de ce qu’autorise les préceptes de la religion, des leaders religieux ont cherché à établir des relations avec d’autres acteurs de la lutte contre le sida, pour que tous les moyens de prévention soient employés.
Ainsi, plusieurs imams du Sénégal, après avoir prêché en faveur de la fidélité et de l’abstinence, invitent leurs fidèles à aller plus loin dans la recherche d’information.
Lors des séances de sensibilisation sur le VIH/SIDA, un médecin est présent, a expliqué Bamar Gueye, secrétaire général du réseau Islam santé éducation au Sénégal, et coordinateur de l’ONG musulmane Jamra, qui lutte contre le sida et la drogue.
«Nous ne faisons pas la promotion du préservatif mais [nous disons à l’assistance]: chrétiens ou musulmans, vous n’avez pas le droit de disséminer la maladie, donc voyez avec ce spécialiste [de la santé] ce que vous devez faire», a-t-il raconté.
Ce partage des responsabilités permet de ne pas dépasser certaines limites, a dit M. Gueye. «Si vous amenez un menuisier qui a son marteau et ses clous à l’hôpital pour lui dire d’opérer un patient, [il ne pourra pas], c’est la même chose pour les religieux, ils s’arrêtent là et le médecin [s’occupe du] volet clinique».
«L’Eglise ne peut pas promouvoir la vie corporelle au détriment de la vie spirituelle, mais d’autres intervenants peuvent enseigner le préservatif», a renchéri Monseigneur Blaise Nzeyimana, secrétaire général de Caritas au Burundi, regrettant tout de même, comme les chefs musulmans du Burundi, que «le préservatif soit présenté comme une alternative à la fidélité et à l’abstinence».
Au Nigeria, le forum interreligieux sur le VIH/SIDA, qui réunit depuis 2003 les deux principales communautés du pays, chrétienne et musulmane, a également recommandé de réduire tous les comportements à risque, y compris ceux qui découlent de la culture et de la tradition, comme le lévirat – le mariage d’une veuve avec son beau-frère.
Une ouverture saluée par tous
La mise en place progressive de passerelles entre les leaders religieux et les autres acteurs de lutte contre le sida est saluée par de nombreux acteurs de la lutte.
«Nous ne pouvons peut-être pas nous entendre sur le préservatif mais même s’ils [les leaders religieux] ne sont pas pour, il faut qu’ils s’abstiennent de le combattre, car il reste le moyen le plus efficace de prévention», a dit Sylvain Ndayikengurukiye, chargé de communication au Conseil national de lutte contre le sida au Burundi.
«C’est cette synergie [entre acteurs de la lutte contre le sida et responsables religieux] qui a fait la réussite de notre politique de prévention», s’est réjouit Bamar Gueye, faisant allusion au taux de prévalence du VIH au Sénégal qui figure parmi les plus bas du continent, avec environ un pour cent de la population infectée par le virus.
Pourtant, malgré une avancée significative en matière d’implication des responsables religieux dans les actions de prévention du VIH, les résistances face au préservatif demeurent.
«La distribution de préservatifs permet l’adultère, or l’adultère entraîne une augmentation des générations déracinées, sans filiation connue», a expliqué Hamden ould Tah, secrétaire général de l’association des oulémas en Mauritanie, et président de l’ONG Stop-sida.
«L’adultère créé l’impuissance car tout est consommé hors mariage ce qui peut contribuer à une baisse de l’humanité [ou des naissances]».
Au Bénin, où ‘la fécondité de la femme témoigne de la virilité de l’homme’, le préservatif est vu comme une barrière à la procréation, une entrave au respect de la tradition.
Des résistances amplifiées par un certain nombre d’idées fausses qui circulent en Afrique de l’Ouest sur le préservatif, telles que ‘elles ne sont pas sûres à 100 pour cent’, ‘on peut s’en passer quand on se connaît bien’, ‘les préservatifs subventionnés en Afrique sont de mauvaise qualité’ ou encore ‘certains préservatifs contiennent le virus’.
Certains reprochent au préservatif «d’empêcher le plaisir», tout en affirmant, comme ce jeune Nigérien de Niamey, que c’est un «mal nécessaire».
«Il y a des gens qui disent que c’est vulgaire de parler de préservatifs dans une mosquée, mais moi je dis qu’il faut en parler aux jeunes pour qu’ils comprennent ce qu’est le sida», a estimé Daouda Dia, un jeune Sénégalais de 28 ans.
Pourtant, même si, de plus en plus, les responsables religieux appellent leurs fidèles à avoir de la «compassion» pour les personnes infectées au VIH, le sida est loin d’être un sujet que tous les chefs religieux aiment évoquer.
Une attitude que certains de ces fidèles disent regretter, et qui continue à semer la confusion dans leurs esprits.
«Ceux qui ne se protègent pas sont idiots, mais parallèlement c’est interdit par la religion», a dit Saliou, un jeune Bay fall – un disciple d’une branche de la principale confrérie musulmane des Mourides au Sénégal . De toute façon, a-t-il avoué, il est persuadé que le sida n’existe pas dans son pays, mais seulement «en occident».
Des préjugés qui n’ont pas surpris Bamar Gueye de l’ONG sénégalaise Jamra.
«[J'ai entendu] ‘ça vient des Etats-Unis, d’Europe’... Mais, a-t-il conclu, «quand un village brûle, on ne cherche pas de quelle case vient le foyer, il faut simplement éteindre le feu». Et que tout le monde y participe.
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