DAKAR
Des chefs religieux et traditionnels d’Afrique de l’ouest ont affirmé leur engagement dans la lutte contre la mutilation génitale féminine (MGF), des pratiques qui alimentent l’épidémie de VIH/SIDA.
Selon eux, mettre un terme à cette pratique ne signifie pas rejeter les valeurs traditionnelles ou religieuses entretenues sur le continent africain.
«Nous n’abandonnons, en aucun cas, la culture africaine lorsque nous abandonnons [les MGF]», a déclaré Mélégué Traoré, chef traditionnel et ancien président de l’Assemblée nationale du Burkina Faso.
Selon l’Organisation mondiale de la santé (OMS), trois millions de filles subissent une forme d’excision chaque année, principalement dans 28 pays d’Afrique et du Moyen-Orient.
«La justification la plus souvent avancée pour défendre ces pratiques est la tradition. Cependant, aucune tradition n’exige que l’on excise des jeunes filles», a souligné M. Traoré.
Une conférence sur ces questions sensibles a été organisé le 4 décembre à Dakar, la capitale du Sénégal, par l’Assemblée nationale sénégalaise et l’Union parlementaire africaine, en partenariat avec l’Union interparlementaire et le Fonds des Nations unies pour l’enfance (Unicef). Elle a réuni des politiciens, des ONG de défense des droits de l’homme et de la santé, des experts religieux et des chefs traditionnels.
Venus de différents pays d’Afrique, les parlementaires ont discuté des différentes façons de mettre un terme aux mutilations génitales, qui continuent à être largement pratiquées bien qu’elles soient considérées par les législations nationales et internationales comme des violations des droits de l’homme et des menace pour la santé des femmes.
Il a notamment été reconnu que les chefs religieux et traditionnels avaient un rôle clé à jouer afin de changer les attitudes des communautés à leur égard.
Lors d’une conférence, qui s’est tenue à Conakry, la capitale de la Guinée, les personnes qui luttent contre les MGF ont été confrontées à des points de vue divergents, comme celui de Hadja Nene Yansane, qui considère les mutilations génitales comme une exigence religieuse, voire morale.
“Si une fille n’est pas [excisée], elle peut se prostituer”, a-t-elle affirmé, “c’est écrit dans le Coran.”
La Guinée affiche le plus haut taux de prévalence de MGF d’Afrique de l’ouest, puisque 99 pour cent des femmes âgées entre 15 et 49 ans seraient excisées.
Abdoul Aziz Kebe, un expert en ‘Islam, population et développement’, a indiqué lors de la conférence de Dakar, que c’était faire preuve d’une mauvaise interprétation du Coran que de dire qu’il autorisait les mutilations des femmes et des jeunes filles.
Ainsi, les chefs religieux ont mentionné un passage du Coran qui illustre que tout changement exercé sur une création de Dieu est une atrocité inspirée du diable.
Préserver le corps humain, un droit reconnu
“La préservation du corps humain est un droit reconnu par la culture musulmane”, a indiqué Abdoul Aziz Kebe. “On n’a pas le droit de mutiler un corps sauf si l’on veut punir un criminel ou soigner une personne malade.”
Les mutilations génitales peuvent prendre trois formes : l’ablation du clitoris, l’ablation du clitoris et des petites lèvres, et l’infibulation -- qui consiste à retirer l’ensemble des organes génitaux avant de fermer le vagin en ne laissant qu'un petit orifice pour que l'urine et les menstruations puissent s'écouler.
L’excision peut entraîner des risques d’infection au VIH et des difficultés lors de l’accouchement. Elle entraîne des hémorragies, des kystes, des problèmes d’incontinence, des disfonctionnements sexuels et un risque de stérilité.
Bien que les mutilations sont de plus en plus abandonnées dans quelques pays, les experts ont indiqué que pour parvenir à y mettre un terme, une action continue et concertée de la part des gouvernements, de la communauté internationale et de la société civile était nécessaire.
Les chefs traditionnels et religieux sont ainsi considérés comme des “alliés précieux” et ont été exhortés à mener des campagnes de sensibilisation contre de telles pratiques.
“J’ai assez d’influence [en tant que chef traditionnel] pour ce que je dise soit écouté”, a déclaré Mélégué Traoré. “C’est un grand avantage et c’est la raison pour laquelle les autorités religieuses et [traditionnelles] doivent être visées : elles peuvent jouer un rôle-clé au sein de leur communauté.”
Abdoul Aziz Kebe a indiqué que les chefs religieux devaient, eux aussi, faire passer le message à leurs disciples.
“Nous sommes confrontés au problème suivant : on parle de l’éradication de la MGF dans les ateliers et les conférences, mais on ne l’intègre ni dans nos sermons ni dans les plans de communication”.
“Il semble, en effet, bien plus facile d’évoquer la loi morale que de s’engager dans des explications scientifiques pour mettre un terme aux mutilations”, a-t-il indiqué.
Un rite de moins en moins collectif
Lorsque l’excision n’est pas perçue comme une obligation religieuse, elle est considérée par beaucoup de sociétés comme un rite initiatique – semblable à la circoncision pour les garçons.
Cependant, selon les experts présents à la conférence, les MGF sont de moins en moins pratiquées collectivement. “Dans la plupart des sociétés africaines, les rites initiatiques ne se déroulent plus comme dans le passé”, a dit M. Traoré, soulignant que cela devenait une pratique individuelle.
Nombreux sont ceux qui s’inquiètent du fait que l’excision devenait une pratique de plus en plus individuelle, exécutée en milieu hospitalier, ce qui ne cesse d’inquiéter les activistes.
En Guinée, où le VIH/SIDA devient l’une des premières causes de mortalité chez l’adulte, une ONG nationale luttant contre l’excision a récemment tiré la sonnette d’alarme et a informé les responsables de la Santé au sujet de cette tendance, mentionnant que de plus en plus de personnes pensaient que l’excision pratiquée dans un hôpital était en quelque sorte plus sûre.
Le gouvernement est chargé de faire passer le message aux professionnels de la santé.
“Les autorités sont venues nous voir récemment et nous ont demandé d’abandonner nos ciseaux [que nous utilisons pour exciser les filles]”, a déclaré à PlusNews Maferin Conté, une sage-femme de la maternité Madina à Conakry. “Dès lors, j’ai arrêté de le faire.”
Un nouveau rapport rédigé par l’Unicef a indiqué que l’OMS et l’Association médicale mondiale ont condamné la participation du personnel médical à toute forme d’excision.
Lors de la conférence des parlementaires, Mélégué Traoré a souligné qu’en Afrique, certaines pratiques étaient considérées, à tort, comme valeurs culturelles.
“Les valeurs culturelles, comme la solidarité, la communauté et le baptême sont différentes des pratiques culturelles. On peut, en effet, abandonner les pratiques culturelles sans pour autant abandonner [les valeurs africaines]”, a-t-il affirmé.
“A mes yeux, il est beaucoup plus important de donner un nom Senoufo à ma fille que de la faire exciser.”
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