Difficile à atteindre, isolé, méconnu, le monde agricole, principal pourvoyeur d’emplois en Afrique et garant de la sécurité alimentaire, a longtemps été relativement épargné par le VIH/SIDA, mais la donne a changé et l’impact de l’épidémie en milieu rural pousse les acteurs de la lutte contre le fléau à chercher des armes pour s’y attaquer.
« La perte de main d’oeuvre familiale [due au VIH] s’effectue sans préavis, et les producteurs enrichissent la terre de leurs corps sans vie, les greniers se vident lentement et suffisamment, pour que l’insécurité alimentaire s’installe confortablement », ont scandé à plusieurs reprises les membres du groupe folklorique béninois qui a animé la cérémonie d’ouverture de la Conférence « De la recherche à l’action : réduire l’impact du VIH/SIDA sur l’agriculture et la sécurité alimentaire en Afrique de l’Ouest », organisée du 1 au 4 octobre à Cotonou, au Bénin.
Entre 1995 et 2000, plus de sept millions d’agriculteurs sont décédés d’infections liées au VIH/SIDA dans les 25 pays du continent les plus touchés par l’épidémie, a rappelé le directeur général adjoint du Centre du riz pour l’Afrique (ADRAO), lors de l’ouverture de cette conférence organisée par l’initiative internationale SWIHA (Systemwide initiative on HIV/AIDS and agriculture) et ADRAO, et à laquelle participent des chercheurs, des représentants gouvernementaux et des organisations nationales et internationales de lutte contre le sida.
Les projections effectuées par la FAO, l’Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture, estiment à 16 millions le nombre potentiel de pertes en vies humaines dans l’agriculture au cours des deux prochaines décennies –jusqu’à un quart de la force de travail dans les pays d’Afrique australe, région la plus touchée par le fléau, à l’horizon 2020.
Or près de 70 pour cent de la population des pays les plus infectés vivent en milieu rural et jusqu’à quatre Africains sur cinq dépendent de la production agricole nationale pour survivre. En outre, dans la plupart des pays, l’agriculture représente une part importante du Produit intérieur brut -30 pour cent dans le cas du Bénin et du Togo.
« Si 25 pour cent de nos agriculteurs sont malades, et si 25 pour cent d’autres sont mobilisés pour en prendre soin, qu’adviendra-t-il de notre économie ? » s’est alarmé le ministre de l’Agriculture du Bénin, Roger Dovonou, lors de la cérémonie d’ouverture de la conférence.
Car les conséquences de la propagation du VIH/SIDA en milieu rural sont multiples : perte de la main d’oeuvre –donc de la productivité et des ressources vitales pour les foyers touchés par le virus-, absence de transmission des connaissances aux nouvelles générations en raison de la mort prématurée des travailleurs, ou encore augmentation des dépenses liées à la maladie (soins, funérailles).
Une étude, menée sur des communautés rurales au Malawi affichant des taux d’infection au VIH supérieurs à 20 pour cent, a montré que les enfants des foyers infectés ou affectés par le VIH étaient de manière significative déscolarisés pour être impliqués dans les travaux des champs, sans pour autant que leurs aînés aient le temps de leur transmettre des connaissances en matière de méthodes ou de choix des cultures.
Dans deux zones rurales de l’Ouganda, où les taux d’infection varient entre cinq et sept pour cent et où l’activité tourne principalement autour de l’élevage, une étude a montré que le VIH avait modifié les pratiques au cours des cinq dernières années : outre la vente forcée –et donc souvent à bas prix- du bétail et des terres pour payer les soins, les foyers concernés ont évoqué l’augmentation du nombre de vol de bétail, les propriétaires alités étant trop faibles pour en prendre soin, et leur incapacité à rembourser les prêts.
Au Bénin, sur les personnes dépistées séropositives dans le cadre d’une enquête menée dans la région rurale de Couffo, située dans le sud-ouest du pays à la frontière du Togo, 90 pour cent exerçaient une activité agricole avant la maladie, mais 65 pour cent d’entre elles ont dû abandonner cette activité après la découverte de leur infection –un abandon accéléré par le manque de disponibilité des traitements et donc la conviction que la mort est proche.
Lorsqu’un agriculteur meurt d’une infection liée au VIH/SIDA, plusieurs années après avoir été infecté, la FAO estime que deux ans de productivité ont été perdus à cause de la maladie et du temps passé à prendre soin du malade.
La recherche, une solution pour limiter l'impact du VIH
Dans certains pays, notamment en Afrique de l’Ouest où les taux de prévalence du VIH sont généralement moins élevés qu’en Afrique australe et de l’Est, l’impact du sida sur l’agriculture a pour l’instant réussi à être limité aux foyers infectés ou affectés et n’a pas encore touché l’ensemble de la communauté, ont constaté plusieurs intervenants lors de la conférence.
Mais dans l’ensemble, les défis du continent sont énormes, dans des pays où le VIH/SIDA vient s’ajouter aux problèmes environnementaux –érosion, catastrophes naturelles comme la sécheresse ou les inondations- et sanitaires –paludisme, tuberculose et autres pathologies chroniques, difficultés d'accès à l'eau potable- qui affectent déjà les zones rurales et accélèrent l’exode vers les villes.
Les acteurs de la lutte contre le sida savent qu’il faut d’abord combattre les idées fausses liées à la maladie –la plupart des études montrant que les populations rurales associent encore l’infection à la sorcellerie et pensent devoir écarter de la communauté des personnes infectées- en rapprochant les services de prévention et de traitement du VIH/SIDA, mais aussi convaincre des communautés très conservatrices de l’impact que peuvent avoir certaines pratiques traditionnelles, telles que l’héritage des veuves ou la polygamie, sur la propagation du virus.
Il s’agit aussi de trouver les moyens d’adopter des méthodes agricoles moins consommatrices d’énergie, avec des outils améliorés ou des cultures à cycle plus court, pour permettre à des personnes malades, et donc plus faibles physiquement, de continuer malgré tout à cultiver leurs terres, tout en tenant compte des contraintes liées à l’infection au VIH, telles que les effets négatifs de l’utilisation de pesticides ou de fertilisants sur la santé des personnes séropositives.
Dans des zones où l’agriculture de subsistance représente jusqu’à 80 pour cent de l’activité des agriculteurs, encourager la culture de produits à haute valeur nutritive, tels que les graines de soja, pour répondre au besoin qu'ont les personnes dont le système immunitaire est affaibli d’enrichir leur alimentation, tout en garantissant, par la vente des surplus, les ressources nécessaires aux besoins de la famille et au paiement des soins, est aussi vu comme une solution possible pour alléger le fardeau de l’épidémie.
Face à ces défis, la recherche scientifique -notamment agronomique-, sociale et économique a un rôle à jouer, en permettant de disposer de données fiables pour évaluer l’impact exact du VIH/SIDA sur le monde agricole, et en aidant à déterminer quels systèmes peuvent être mis en place, ont plaidé les intervenants à la conférence.
Mais pour que la recherche puisse jouer son rôle, il faut que les résultats de ces recherches, une fois qu’ils sont disponibles, ne servent pas à remplir des étagères de bibliothèques, mais qu’ils se traduisent par l’élaboration de programmes et de politiques de lutte contre le sida : or c’est encore trop peu souvent le cas, ont regretté ces intervenants.
« Nous avons le devoir de réorienter notre politique agricole et de revoir l’orientation et le développement de la recherche pour y faire face », a conclu M. Dovonou, le ministre béninois de l’Agriculture.
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