Les routes de ces quatre mères de famille, âgées entre 30 et 49 ans, ont toutes, un jour croisé celles d’hommes en armes, au cours des événements meurtriers qui ont secoué la République centrafricaine (RCA) entre 2001 et 2003.
Au cours de cette période, deux rébellions ont successivement tenté de renverser l’ancien régime d’Ange-Félix Patassé, le mouvement armé d’André Kolingba puis celui du général François Bozizé, devenu Président.
En 2002, Angela avait accouché depuis trois semaines à peine de son cinquième enfant lorsqu’en fuyant les combats qui se rapprochaient de Bangui, la capitale centrafricaine, le minibus dans lequel elle se trouvait a été arrêté par des miliciens venus de la République démocratique du Congo (RDC) soutenir les autorités.
«Ils m’ont arraché mon bébé des bras et l’ont jeté dans la forêt, ils étaient armés, ils m’ont ordonné de me déshabiller devant mon petit garçon, et là ils m’ont violée, ils étaient cinq, je me suis évanouie», a raconté cette femme de 40 ans. «C’est un ‘vieux papa’ qui nous a trouvés en revenant des champs, il a récupéré mon bébé et mon fils de cinq ans qui avait tout vu, et il m’a donné les premiers soins, avec des remèdes traditionnels.»
C’est en essayant elle aussi de se réfugier dans le village de ses parents, non loin de Bangui, pour fuir les combats, que Brigitte, 30 ans, a connu une expérience similaire.
«Quand je suis arrivée au village, [les miliciens] avaient déjà tué mon père et mon frère, ils m’ont attrapée, attachée, l’un d’entre eux a mis son pénis dans ma bouche et cinq autres m’ont forcée à coucher avec eux à côté du cadavre de mon père», a-t-elle dit, le regard dans le vide.
Comme Angela et Brigitte, Marie ou Emilienne, d’autres femmes mais aussi des hommes ont subi ces violences. Pour ces victimes, le traumatisme du viol s’est accompagné de celui, quelques temps plus tard, de l’annonce de la séropositivité.
«C’est moi qui ai pris le courage de demander au médecin de me faire le test de dépistage six mois après ‘ça’, parce que j’avais tout le temps le paludisme, j’étais fatiguée», a dit Marie, une mère de famille de 49 ans violée par plusieurs hommes en arme dans son village situé à 400 kilomètres de la capitale. «Quand j’ai su que le test du VIH était positif, j’ai eu honte, j’étais démoralisée, je voulais me suicider.»
S’unir pour réclamer justice
De nombreuses femmes ont été abandonnées par leur mari à la suite du viol ou de l’annonce de la séropositivité, a expliqué Emilienne, une ancienne commerçante de Bangui. Elle aussi pensait qu’elle ne pourrait survivre ni au viol ni à l’annonce de son infection au VIH.
Pour tenter de surmonter le traumatisme, de se faire soigner et de lutter contre l’isolement, elle a rejoint l’Organisation pour la compassion et le développement des familles en détresse (OCODEFAD), une association fondée en 2003 et présidée par Bernadette Sayo, une enseignante elle-même violée et rendue veuve par des miliciens du MLC.
L’association, qui revendique plus de 1 000 membres, dont un cinquième d’hommes, se bat pour obtenir justice et mettre fin à l’impunité dont bénéficient toujours les auteurs de violences sexuelles, même lorsqu’ils ont été identifiés, une impunité qui constitue «un nouveau crime contre les victimes», a dénoncé Mme Sayo.
Car ces violences n’ont pas cessé après l’arrivée au pouvoir de M. Bozizé : les pratiques se sont perpétuées mais cette fois-ci les violeurs étaient des Centrafricains, des actes perpétrés indifféremment contre des hommes, femmes, personnes âgées et enfants.
Bien que les victimes aient souvent accusé les soldats de l’armée régulière et que des rapports de police aient confirmé les faits, les sanctions judiciaires prises à l’encontre des auteurs de ces viols ont été mineures, voire inexistantes.
«Au niveau du gouvernement, nous en avons marre de cette histoire d’impunité, il faudrait enlever ça de la tête des gens», s'est agacée Marie-Solange Pagonendji-Ndakala, ministre de la Famille, des affaires sociales et de la solidarité nationale. «Des gens [soldats auteurs de violences sexuelles] ont été arrêtés, sanctionnés et radiés du corps militaire.»
En 2004, des soldats accusés de viol ont été exclus de l’armée et mis en prison, mais la plupart de ces hommes se sont ‘échappés’ durant leur garde à vue ou ont été libérés par d’autres militaires ou par des agents de la sécurité, ont précisé plusieurs organisations de défense des droits de l’homme en RCA.
Légiférer contre les violences faites aux femmes
Mme Pagonendji-Ndakala a rappelé qu’une «loi portant protection de la femme» avait été adoptée, pour définir et sanctionner «tout acte de violence dirigé contre le sexe féminin et causant ou pouvant causer aux femmes un préjudice ou des souffrances physique, sexuelle ou psychologique, y compris la menace de tels actes, la contrainte ou la privation arbitraire de liberté, dans la vie publique ou dans la vie privée».
Cette loi, soutenue notamment par le Fonds des Nations unies pour la population (Fnuap) et votée par le Parlement centrafricain le 20 octobre dernier, définit comme violences des actes comme le viol, notamment collectif, sous la menace d’une arme ou contre des femmes rendues vulnérables par une grossesse, une déficience physique ou mentale, et l’inceste.
D’autres actes, tels que la violence conjugale, ainsi que certaines pratiques traditionnelles, comme l’excision –l’ablation de parties génitales- et le lévirat –l’obligation pour une veuve d’épouser le frère de son défunt mari- sont punis par cette loi, qui prévoit la protection «sociale et juridique» des victimes.
Les sanctions prévues, selon la gravité des délits, vont d’une simple amende de 50 000 francs CFA (100 dollars) à cinq ans d’emprisonnement.
«Cette loi vient combler un vide juridique... Mieux, notre dignité [de femme] est rétablie», s’est félicitée Marie Agba, député. «Nous [les femmes] allons enfin respirer, les Centrafricains ont exagéré... et nous espérons que cette loi sera respectée par les hommes.»
Tout en saluant l’initiative, les organisations des droits de l’homme et de défense des victimes de violences ont émis des doutes sur l’application effective de cette loi, les dispositions et ordonnances juridiques existantes, qui permettaient déjà de juger les auteurs de violences, n’ayant jamais été utilisées.
«J’ai déposé une plainte fin 2003 avec d’autres femmes, mais il n’y a pas eu de suites, nous n’avons jamais eu de nouvelles», a affirmé Brigitte.
En attendant d’espérer un jour obtenir justice, les victimes, et notamment celles infectées au VIH, font face à des soucis immédiats, comme l’accès aux soins. Sur les quelque 350 victimes de viol que compte l’OCODEFAD, 57 ont été dépistées positives au VIH après l’agression, et 52 ont eu des enfants issus de ce viol.
Marie, qui survit grâce à son petit commerce d’arachides et de beignets qu’elle vend sur le bord de la route, est l’une des seules à être sous antirétroviraux (ARV).
Emilienne, Brigitte et Angela souffrent toutes d’infections opportunistes et de différents maux, au niveau des organes génitaux, du ventre ou de la tête. Elles ont expliqué se sentir faibles et fatiguées mais n’avoir pas les moyens d’aller faire les examens biologiques qui permettraient de déterminer si elles doivent commencer un traitement ARV.
«J’ai beaucoup de soucis, ce sont les soucis qui vont me tuer», a dit Brigitte, qui doit s’occuper seule de ses deux enfants adolescents, depuis que son mari et sa famille la fuient.
Pour Emilienne aussi, le principal problème consiste à trouver de quoi nourrir ses six enfants et à leur donner un toit, à défaut de pouvoir les envoyer à l’école, en espérant pouvoir «tenir» le plus longtemps possible. «Je veux seulement être là pour voir mes enfants grandir», a-t-elle dit.
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