L’apparition récente de cas de grippe aviaire ainsi qu’une recrudescence de l’hépatite C sont des questions sanitaires urgentes pour les responsables égyptiens, à qui le VIH/SIDA n’apparaît pas comme une priorité.
En 2005, le Programme commun des Nations Unies sur le VIH/SIDA (Onusida) estimait à 13 000 le nombre d’adultes et d’enfants égyptiens porteurs du virus. Cependant, il est difficile d’établir avec précision le nombre de personnes séropositives car les cas d’infection sont rarement rapportés.
«Les gens veulent des chiffres à tout prix ... mais cela n’a aucun sens. Comme les systèmes de surveillance sont inadaptés, [les chiffres] ne signifient rien», a déclaré Maha Aon, directrice pays de l’Onusida.
En outre, très peu d’informations sont disponibles sur le taux de prévalence du VIH/SIDA chez les populations vulnérables comme les consommateurs de drogues injectables, les professionnels du sexe et les hommes qui ont des rapports sexuels avec les hommes.
L’Onusida appelle à la mise en place de programmes de prévention du VIH visant les populations à haut risque afin d’éviter une propagation de l’épidémie dans plusieurs pays du Moyen-Orient et de l’Afrique du Nord.
Les consommateurs de drogues injectables
L’hépatite C est une maladie dangereuse et extrêmement contagieuse que peuvent notamment contracter les consommateurs de drogues injectables en partageant les seringues usagées. L’Egypte affiche le taux de prévalence de l’hépatite C le plus élevé au monde, tant et si bien que les responsables politiques ont décidé de mener des actions pour lutter contre ce fléau.
Alors que la nuit tombe sur la ville portuaire d’Alexandrie, deux toxicomanes, Ahmed Khaled et son ami Mohamed Hassan (des noms d’emprunt) pénètrent dans un bâtiment qui abrite les bureaux d’un centre de réhabilitation géré par l’organisation humanitaire catholique Caritas.
Grâce à des visites ponctuelles au centre, cela fait six mois que Mohammed n’a plus touché à la drogue, Ahmed, qui consomme régulièrement de l’héroïne depuis 2002, participe à sa deuxième séance.
«Je n’ai pas encore complètement décroché. Une fois, j’ai réussi à ne pas y [l’héroïne] toucher pendant 14 mois, c’était un record. Mais on peut facilement se procurer de [l’héroïne], c’est une drogue bon marché, qui peut se négocier à moins de 10 dollars», a confié Ahmed, un jeune homme bien habillé.
Ahmed est moins timide que son ami Mohammed et parle ouvertement des difficultés auxquelles il est confronté. Dans un pays religieux, «les gens ne comprennent pas et ne savent pas comment aider les anciens toxicomanes», a-t-il affirmé.
Toutefois, il réfute l’idée selon laquelle les consommateurs de drogues injectables constituent une population à haut risque.
«On peut se procurer des seringues dans les pharmacies, à un prix très abordable. Ce n’est pas un problème. Seules les personnes très pauvres partagent les seringues entre elles», a-t-il dit.
Phillip, qui a préféré taire son patronyme, travaille comme conseiller pour Caritas et n’est pas du même point de vue qu’Ahmed. Il a expliqué que la plupart des personnes qu’il recevait dans son service, toutes classes sociales confondues, avaient déjà partagé des seringues avec d’autres consommateurs de drogues injectables.
Selon les résultats d’une étude menée par l’Onusida dans le Grand Caire, près de 60 pour cent des consommateurs de drogues injectables partagent des seringues usagées, seulement 14 pour cent des personnes sexuellement actives utilisent systématiquement un préservatif et la plupart des personnes n’ont aucune connaissance en matière de VIH/SIDA.
Ahmed a signalé n’avoir jamais rencontré une personne séropositive ni vu un panneau d’information sur le VIH/SIDA. Pour lui, les malades porteurs du virus vivent enfermés, loin des «autres gens». La seule fois où Ahmed a été sensibilisé sur le VIH/SIDA, c’était lorsqu’il s’est rendu aux Etats-Unis.
Lors de leur arrivée au centre, les toxicomanes reçoivent le soutien d’un psychologue et d’un ancien consommateur de drogues. Ils sont encouragés à subir un test de dépistage du VIH/SIDA, que propose le centre de conseil et de dépistage volontaire de Caritas.
Ahmed a commencé à être mal à l’aise et moins bavard lorsque PlusNews lui a demandé s’il était prêt à se faire dépister. Cependant, sur les encouragements de son conseiller, Ahmed a affirmé que «le dépistage était une bonne chose.»
Mohammed a travaillé au Koweït, en conséquence, il a dû présenter un certificat médical attestant de l’absence de maladie comme le VIH, l’hépatite B ou C afin d’obtenir un visa l’autorisant à travailler dans les pays du golfe persique.
Le docteur Ehab El Kharrat est une personnalité reconnue de la plus importante Eglise protestante de la région arabe, est responsable de Freedom, une organisation non gouvernementale qui propose un grand nombre de services, dont des séances de sensibilisation sur le VIH/SIDA, aux consommateurs de drogues injectables.
Etant donné la méfiance dont font preuve les toxicomanes, il est difficile de leur adresser des messages de prévention du VIH/SIDA.
«C’est un grand problème, la stigmatisation est omniprésente. Les consommateurs de drogues nient l’existence du sida et compte tenu de leur manque de connaissances, ils n’ont pas les moyens de se protéger du virus», a-t-il déploré.
Faire face aux tabous sexuels
La majorité musulmane et la minorité chrétienne copte condamnent toutes deux les hommes qui ont des rapports sexuels avec des hommes et les relations sexuelles avant le mariage. Cependant, plus de 70 pour cent des cas de VIH sont transmis par voie sexuelle.
Le docteur Sany Kozman, responsable du centre de Caritas à Alexandrie, est excédé de devoir toujours aborder la question sensible qu’est la religion avec beaucoup de précaution et exhorte les Egyptiens à «être croyants et ouverts d’esprit.»
«L’argent est la cause du problème: les professionnels du sexe ne cesseront pas leurs activités et l’on ne peut empêcher les hommes d’avoir des rapports sexuels avec d’autres hommes. Nous devons accepter la réalité», a-t-il souligné.
Le docteur Sany Kozman a signalé que la forte stigmatisation qui entoure l’homosexualité contraint une forte majorité d’homosexuels à se marier. Bien que peu d’informations sur le taux de prévalence du VIH/SIDA soient disponibles, les taux d’infection parmi les hommes qui ont des rapports sexuels avec d’autres hommes atteindraient les six pour cent.
Maha Aon de l’Onusida a expliqué que l’organisation onusienne cherchait à lancer des programmes destinés à combattre l’épidémie chez ces groupes vulnérables en distribuant des préservatifs et en organisant des séances de sensibilisation.
Maha Aon a ajouté que les enfants des rues étaient également un sujet de préoccupation car ils adoptent des comportements à risque, en consommant des drogues injectables ou en se prostituant.
«C’est un grave problème en Egypte», a regretté le docteur Sany Kozman. «La pauvreté et le démantèlement des familles contraignent ces enfants à finir dans la rue, où ils deviennent encore plus vulnérables.»
Les jeunes constituent également une population à haut risque. En effet, les résultats d’une enquête menée en 2003 sur le mariage parmi la jeunesse égyptienne ont révélé qu’un nombre croissant de jeunes avait des rapports sexuels avant le mariage.
Dans la ville surpeuplée du Caire, les jeunes amoureux sont nombreux à se promener main dans la main sur le pont qui enjambe le Nil. Dans la société égyptienne, se tenir la main est la seule relation intime physique tolérée avant le mariage, mais le mariage ‘urfi’, secret et non reconnu, est de plus en plus répandu. Selon les jeunes rencontrés par PlusNews, le mariage‘urfi’ est un mariage informel qui légitime les relations sexuelles au sein d’un couple.
Selon les responsables sanitaires, quatre pour cent des jeunes âgés entre 18 et 30 ans ont conclu un mariage ‘urfi’ en Egypte, un pourcentage qui serait plus élevé parmi les étudiants.
Maha Aon a reconnu qu’un grand nombre de jeunes avaient des rapports sexuels avant le mariage et s’est dit inquiète du manque de connaissances de ces jeunes, et notamment des filles. Par exemple, l’utilisation du préservatif est «fortement stigmatisée» et considérée comme une «mauvaise chose», a-t-elle expliqué.
Comme le taux de prévalence du VIH/SIDA officiel est bas et les systèmes de suivi et d’évaluation de l’épidémie sont inadaptés, ce ne sont pas les chiffres avancés par le gouvernement qui inquiètent Maha Aon, mais plutôt les comportements adoptés par la population qui encouragent la propagation de la pandémie en Egypte. Les Egyptiens ont à peine conscience de l’existence du sida au sein de leur société, a-t-elle rappelé.
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