Une vague de violences anti-gay hypothèque la lutte contre le VIH

La publication de photos d'une cérémonie gay au Sénégal dans un journal local en février 2008 a déclenché une véritable chasse à l'homme dans tout le pays -un phénomène que les autorités n'ont pas condamné et qui a forcé certains membres de la communauté gay à l'exil et d'autres, infectés au VIH, à renoncer aux soins.

Tout a débuté lorsqu'un journal populaire local a fait paraître un dossier sur un mariage homosexuel, visant, selon son directeur de publication, à « alerter les autorités sur la montée de l'homosexualité chez les jeunes ».

L'affaire a alors fait la une de tous les médias et exacerbé l'hostilité de la population, des leaders religieux et des hommes politiques à l'égard des MSM (hommes ayant des relations sexuelles avec des hommes, en anglais). Une dizaine de personnes présentes à la cérémonie ont été arrêtées et interrogées pour « outrage à la pudeur et mariage contre nature », avant d'être libérées, suscitant de violentes réactions.

L'homosexualité est officiellement interdite au Sénégal et passible, selon le Code pénal, d'une peine allant d’un à cinq ans d'emprisonnement et d'une amende de 100 000 à 1,5 million de francs CFA (227 à 3 400 dollars).

« Il y a toujours eu des problèmes très sérieux par rapport à certaines minorités comme les homosexuels (...) et cette médiatisation n'a fait qu'amplifier le phénomène », a expliqué Aboubacry Mbodj, vice-président de la Rencontre africaine des droits de l'homme, la RADDHO. « Les populations ont ressenti ce mariage comme une agression des valeurs locales ».

Se cacher encore plus

Ce regain de violence, qui a poussé des populations déjà marginalisées à se cacher encore davantage, constitue pour les acteurs de la lutte contre le sida un danger.

Car si le taux de prévalence du VIH est estimé à 0,7 pour cent de la population générale, l'un des plus bas du continent, les MSM au Sénégal affichaient un taux de prévalence de 21,5 pour cent en 2005, selon une étude menée auprès des MSM à Dakar, la capitale.

Après des années de plaidoyer de la part des activistes, le gouvernement sénégalais a reconnu en 2005 la nécessité de prendre en charge ce groupe vulnérable au VIH et l'a inclus dans son programme national de lutte contre le sida. Les projets, financés notamment par le Fonds Mondial de lutte contre le sida, la tuberculose et le paludisme, sont pilotés par le Conseil national de lutte contre le VIH/SIDA (CNLS).

Cela « a permis de réaliser un certain nombre d'avancées, que le Sénégal partageait peu à peu avec d'autres pays », a noté Cheikh Ibrahima Niang, professeur d'anthropologie sociale à l'Université de Dakar et auteur d'études sur les MSM. « Mais avec ce climat de violence, c'est comme si nous assistions à la destruction de tout l'édifice qui a été construit ».

Psychose dans la communauté gay

La chasse à l'homme des derniers mois a obligé de nombreux MSM, y compris ceux infectés au VIH, à s'exiler pour trouver refuge dans des pays de la région, abandonnant parfois leur traitement antirétroviral.

« Lorsque toute cette affaire a éclaté, j'ai trouvé une bonne vingtaine de MSM dans le couloir », a dit un médecin, qui a tenu à garder l'anonymat. « Des patients m'ont dit 'je pars de Dakar, le temps que les choses se calment' ».

« ...Quand vous courez pour votre vie, vous n'allez pas écouter des messages de prévention, vous avez moins de contrôle sur votre corps, la pression sur ce corps est telle que cela augmente votre vulnérabilité... »

Ado*, membre d'une association gay, est l'un des ces exilés. « J'ai pris la fuite pendant une semaine. On entendait dire que tous ceux qui avaient participé à cette soirée seraient arrêtés. C'était atroce, les gens disaient : 'les homos, il faut les brûler, les tuer' », a confié le jeune homme. « Maintenant nous ne sommes [plus] en sécurité, encore moins qu'avant ».

« Les gens mettent toute leur attention sur les homosexuels, c'est devenu une obsession », a-t-il ajouté. « Dans la rue, on te voit et on dit 'regarde, cet espèce d'homosexuel'. Même mes amis qui ne savent pas que je suis homosexuel se sont mis à dire des trucs du genre, 'si vous voyez des homos dans la rue, vous pouvez les tuer'. Il y a quelques jours, un ami s'est fait battre par des gens de son quartier en sortant de chez lui. Ils font ce qu'ils veulent ».

Impunité

Pour M. Niang, même si on ne peut pas parler d'institutionnalisation de l'homophobie, « il faut reconnaître que l'Etat est resté très silencieux [sur ces événements]. Il n'y a pas eu de déclaration officielle condamnant ces exactions ».

Selon plusieurs observateurs, cette attitude du pouvoir pourrait être en partie liée à la tenue en mars dernier à Dakar du 11ème sommet de l'Organisation de la conférence islamique. « Peut être qu'elles [les autorités] ont pensé qu'il fallait nier tout ce qui pouvait s'opposer à une certaine lecture de l'Islam, et donc condamner les MSM, quand bien même le Sénégal est un pays laïc », a avancé M. Niang.

Cette position, selon M. Mbodj de la RADDHO, est « dangereuse ». « L'Etat reconnaît implicitement les homosexuels en les incluant dans les programmes de lutte contre le VIH, puis fait volte face ».

« Il y a une impunité », a estimé M. Niang. « Nous sommes dans un contexte de violence dans lequel les gens ont les mains libres. Il n'y a pas de poursuite contre les agresseurs… [Dans ce contexte], taper sur quelqu'un semble légitime ».

Programmes de lutte au ralenti

Or « ce climat de violence accentue la vulnérabilité des MSM par rapport au VIH et menace la société toute entière », a dit M. Niang. « Quand vous courez pour votre vie, vous n'allez pas écouter des messages de prévention, vous avez moins de contrôle sur votre corps, la pression sur ce corps est telle que cela augmente votre vulnérabilité ».

Selon plusieurs observateurs et membres de la communauté gay, les programmes de lutte en ont pâti. « Certains n'osent plus se présenter dans les centres de santé » a admis Ado, dont l'association a cessé toute réunion de sensibilisation et d'éducation à la santé.

« Si on laisse un groupe être victime de violence d'autres groupes vont suivre » a prévenu M. Niang. « Pourquoi les travailleuses du sexe, par exemple, ne seraient-elles pas victimes à leur tour ? L'Etat doit prendre la mesure du problème et rétablir les droits des populations ».

Invité à plusieurs reprises par IRIN/PlusNews à s'exprimer, le CNLS a renvoyé la balle sur la direction IST/VIH/SIDA du ministère sénégalais de la Santé, qui n'a pas donné suite.

*Le prénom a été changé

jv/ail/vj


This article was produced by IRIN News while it was part of the United Nations Office for the Coordination of Humanitarian Affairs. Please send queries on copyright or liability to the UN. For more information: https://shop.un.org/rights-permissions

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