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La médecine traditionnelle veut jouer son rôle

Des idées pour mieux intégrer la médecine traditionnelle aux efforts de lutte contre le sida, les tradithérapeutes en Afrique de l’Ouest n’en manquent pas. Ce qui leur fait défaut, en revanche, ce sont des moyens financiers et un cadre légal pour les mettre en oeuvre.

D’après l’Organisation mondiale de la santé (OMS), 80 pour cent des Africains se tournent d’abord vers la médecine traditionnelle lorsqu’ils tombent malades –y compris lorsqu’ils sont infectés au VIH/SIDA.

Le rôle que peut jouer la médecine traditionnelle, moins coûteuse et plus accessible que la médecine moderne, dans le traitement de certaines affections, entre autres certains types d’infections opportunistes liées au VIH/SIDA, est de plus en plus reconnu en Afrique.

«Cela fait des dizaines d’années que la médecine moderne existe en Afrique, et elle n’est pas parvenue à empiéter sur la médecine traditionnelle », a dit à IRIN/PlusNews Kone Abdoulaye, médecin et tradithérapeute ivoirien, président de l’organisation non gouvernementale Conseil d’actions humanitaires musulmanes de Côte d’Ivoire.

« La médecine moderne a besoin de la médecine traditionnelle pour lutter contre le sida, la deuxième permet d’atteindre beaucoup plus d’Africains et il faut en profiter », a-t-il plaidé, lors d’un atelier qui a réuni fin juin à Dakar, la capitale sénégalaise, des tradipraticiens venus de huit pays d’Afrique de l’Ouest.

Plusieurs initiatives destinées à impliquer la médecine traditionnelle dans la prévention du VIH/SIDA, mais aussi dans les soins aux malades, vont dans ce sens, des projets soutenus entre autres par l’OMS.

Dans le contexte de grave pénurie de personnels de santé que connaissent de nombreux pays du continent, la contribution de la médecine traditionnelle à la lutte contre le sida est vue comme un moyen de soulager des travailleurs de la santé surchargés, en confiant à des tradipraticiens reconnus et encadrés la charge d’assurer certaines tâches.

« Les tradipraticiens, qui sont bien intégrés et estimés par les communautés, peuvent être formés et devenir de puissants agents du changement de comportement dans la dynamique visant à contenir la pandémie du VIH/SIDA dans la région », a dit le docteur Luis Gomes Sambo, directeur régional de l’OMS pour l’Afrique, dans un message publié en août 2005 à l’occasion de la Journée africaine de la médecine traditionnelle.

L’atelier organisé à Dakar par l’organisation non gouvernementale Open Society for West Africa et par Gestu, qui regroupe des tradipraticiens sénégalais, a été l’occasion pour les participants de discuter de la meilleure manière d’intégrer la médecine traditionnelle à la lutte contre l’épidémie.

« Nous voulons mettre en place un centre régional de médecine traditionnelle, où nous organiserons des formations », a expliqué M. Abdoulaye. « Nous recruterons des médecins et des infirmiers qui formeront les tradipraticiens aux soins de santé primaires –prise de pouls, de température, reconnaissance des symptômes... L’idéal serait de former 100 étudiants de la sous région tous les trois mois ».

Pour rendre ce projet réalisable, « il faudrait recenser tous les tradipraticiens de la sous-région, à commencer par ceux des capitales » a-t-il ajouté.

Plusieurs participants ont également suggéré de créer une base de données des remèdes traditionnels. Les pratiques de la médecine traditionnelle ne sont pour l’instant ni répertoriées ni réglementées, une lacune qui contribue à les décrédibiliser aux yeux des bailleurs de fonds et représente une entrave à la collaboration avec la médecine moderne, selon eux.

Définir un cadre légal

Pour que la médecine traditionnelle puisse se développer dans ce sens, il faudrait qu’elle bénéficie d’un cadre légal.

En l’absence d’un cadre légal régissant la pratique de cette médecine, les exemples d’abus sont légions, comme par exemple les guérisseurs traditionnels affirmant pouvoir soigner le sida, avec des conséquences parfois fatales pour les patients prêts à s’accrocher au moindre espoir de guérison.

« Nous voulons établir une charte de 10 recommandations qui [définiront] les compétences et les limites des tradipraticiens », a dit M. Abdoulaye. « Il faudrait diffuser cette charte le plus largement possible, idéalement dans tous les lieux publics afin que les populations soient conscientes des limites de la médecine traditionnelle. Nous voulons [par exemple] mettre fin aux pratiques de géomancie [une technique de divination basée sur l'observation de cailloux] ».

Certains tradipraticiens observent déjà d’eux-mêmes des règles déontologiques, n’hésitant pas à reconnaître leurs limites et à référer leurs patients à des centres de dépistage du VIH lorsqu’ils soupçonnent une infection.

Mamadou Bâ, tradipraticien, coordonnateur de Gestu et directeur du centre de médecine traditionnelle de Pout, dans la banlieue de Dakar, a insisté sur le fait que dans son centre, les tradipraticiens encourageaient le dépistage du VIH et établissaient des fiches de suivi médical pour chacun de leurs patients afin d’établir une complémentarité avec la médecine moderne.

Pour M. Bâ, médecine moderne et médecine traditionnelle doivent travailler « main dans la main » contre l’ennemi commun, le VIH/SIDA.

« Cela ne servirait à rien d’interdire [la médecine traditionnelle], il faut au contraire l’optimiser, à la fois en mettant un frein aux dérives et en lui permettant de prospérer », a renchérit M. Abdoulaye.

L’OMS a invité les gouvernements à renforcer le rôle de la médecine traditionnelle dans la lutte contre le sida et à financer des formations de tradipraticiens dans toute l’Afrique.

Au Mali, des efforts sont faits dans ce sens, a dit à IRIN/PlusNews Noumoussa Saganogo, secrétaire exécutif du réseau des ONG et associations d’action contre le sida au Mali, qui regroupe environ 150 ONG.

Le gouvernement malien a depuis 1968 accordé une place de choix à la médecine traditionnelle en créant une institution chargée de la gestion et de la réorganisation du système traditionnel de soins.

« Nous avons le Département de médecine traditionnelle de Bamako [la capitale malienne] et ses trois centres ruraux, dont le centre régional de médecine traditionnelle de Bandiagara [non loin de la frontière avec le Burkina Faso] pour la recherche sur la médecine traditionnelle et la production de médicaments traditionnels améliorés relevant de l’Institut national de recherche en santé publique », a dit M. Saganogo.

Par ailleurs, le gouvernement malien a également légiféré pour interdire les publicités mensongères concernant le VIH/SIDA : depuis le 29 juin 2006 il est par exemple interdit de prétendre pouvoir le guérir, a dit M. Saganogo –une initiative relativement unique en Afrique de l’Ouest, la majorité des pays ne disposant d’aucun encadrement juridique des pratiques médicales traditionnelles.

Les participants à l’atelier de Dakar ont décidé de faire un premier pas en mettant en place un réseau de tradithérapeutes, avec un point focal dans chaque capitale d’Afrique de l’Ouest. Mais pour que toutes les initiatives et projets proposés voient le jour, il n’y a pas de mystère, ont-ils noté.

« La première étape pour atteindre nos objectifs est de trouver des fonds » a expliqué M. Abdoulaye. « Nous allons présenter notre projet aux bailleurs : il s’agit d’abord de créer une cellule information, éducation, communication, dans chaque point focal ».

mj/ail


This article was produced by IRIN News while it was part of the United Nations Office for the Coordination of Humanitarian Affairs. Please send queries on copyright or liability to the UN. For more information: https://shop.un.org/rights-permissions

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