Un système de santé en décrépitude

Eid Hanani a échappé aux bombes, aux tireurs embusqués et aux pilonnages qui ont détruit plusieurs régions de la Syrie.

Il a échappé à la mort de justesse, mais la menace qui pesait sur lui était d’une autre nature.

En juillet, il a appris qu’il souffrait d’un cancer de la vessie. Cependant, le seul hôpital anticancéreux de la capitale Damas n’avait plus les injections de sérum utilisées pour le traitement du cancer.

Le conflit qui secoue la Syrie depuis près de deux ans a fait des dizaines de milliers de victimes, détruit des quartiers entiers et provoqué la fuite de centaines de milliers de personnes. Et de manière plus silencieuse, il a fortement affaibli le système de santé du pays.

Les usines pharmaceutiques, qui fabriquaient plus de 90 pour cent des médicaments utilisés dans le pays, ont vu leur production baisser de deux tiers, selon Elizabeth Hoff, la représentante de l’Organisation mondiale de la santé (OMS) en Syrie.

Plusieurs de ces usines ont été détruites ou endommagées pendant les combats – certaines ont directement été prises pour cible par l’opposition. La plupart se trouvait à Alep, une des villes les plus touchées du nord du pays. D’autres usines ont des difficultés à importer des matières premières à cause des sanctions imposées à la Syrie par les pays occidentaux. L’insécurité sur les routes a également perturbé les lignes d’approvisionnement.

Sur le marché noir, M. Hanani a réussi à trouver un produit de substitution au sérum, un médicament de contrebande en provenance du Liban. Une dose lui coûte 5 000 livres syriennes (70 dollars) par mois, ce qui représente la moitié du salaire de son fils, l’unique soutien de la famille.

« Sans ce médicament, la douleur est terrible, je ne dors pas, je finirais par mourir », a dit à IRIN M. Hanani, qui portait un petit morceau de tissu autour du cou pour cacher le trou dans sa gorge – un stigmate du cancer qu’il a vaincu il y a quatre ans. Ses ongles sales maintiennent une machine contre sa gorge pour l’aider à parler. « Ma vie est entre les mains de Dieu », a-t-il dit, souriant d’un sourire édenté.

La pénurie de médicaments n’est que partiellement responsable de la crise du système de santé en Syrie : les hôpitaux manquent de lits et de fournitures, les personnels de santé ont du mal à se rendre sur le lieu de travail, les patients n’ont plus accès aux centres de soins de santé et le prix des médicaments monte en flèche.

Pénuries dans les pharmacies

Bon nombre de pharmacies, y compris celles de Damas, ont des difficultés à répondre à la demande et leurs étagères se vident petit à petit ; certains médicaments ne sont plus disponibles. Alors que la pénurie concerne plus de 40 pour cent des médicaments, quelques pharmacies ont limité le nombre de médicaments donnés à chaque client.

« Donnez-moi quelques boîtes de plus – je vous en prie », a récemment demandé une cliente à son pharmacien d’un quartier de la classe moyenne supérieure de Damas. « J’ai besoin de ce médicament et il n’y a pas de pharmacie à Harasta ».

Harasta, un quartier de la banlieue de Damas gravement touché par d’intenses combats au cours de ces derniers mois, comptait autrefois deux pharmacies. La première a été pillée pendant les violences ; le propriétaire de la seconde a pris ses affaires et s’est enfui lorsque le gouvernement a commencé à pilonner la zone, a dit un habitant d’Harasta.


Autres points marquants du rapport de l’OMS

  • Sur les 520 ambulances, 304 ont été détruites ou endommagées
  • L’ocytocine, un médicament généralement donné aux mères pendant l’accouchement pour prévenir les hémorragies, n’est plus disponible dans les maternités des régions touchées par le conflit
  • À travers le pays, les pharmacies locales ont de plus en plus de mal à fournir des médicaments habituels, comme les analgésiques et l’insuline
  • La couverture vaccinale nationale pour le premier trimestre 2012 est tombée de 95 à 80 pour cent
  • Le pays ne compte plus qu’un fournisseur de chlore gazeux et de chlorure de sodium tous deux nécessaires à la purification de l’eau
  • Davantage de femmes souhaitent allaiter leur bébé, car elles n’ont pas les moyens d’acheter du lait en poudre

 

Afin d’obtenir les médicaments qu’elle prend quotidiennement, elle doit marcher 20 minutes pour rejoindre un quartier encore desservi par les transports publics et prendre un bus pour la capitale.

Alors qu’elle demande plus de boîtes, un autre client, qui cherche un complexe vitaminique B, entre dans la pharmacie. Habituellement, la pharmacie propose 10 marques différentes, mais ce jour-là, elle n’en avait plus.

« Je refuse beaucoup de clients », dit le pharmacien. « Souvent, nous arrivons à proposer une autre marque aux clients, mais parfois nous n’avons rien ».

Des pharmaciens ont tenté de faire face à la pénurie de produits locaux en important des médicaments, mais ils les ont obtenus de manière limitée et désorganisée, et à un prix plus élevé, si bien que les Syriens ne peuvent pas les acheter. (Les médicaments produits à l’étranger ne sont pas toujours remboursés par les compagnies d’assurance syriennes).

Selon Mme Hoff, il est impossible de trouver de l’insuline dans certaines régions touchées par le conflit. Avant le conflit, a-t-elle dit, 40 000 enfants diabétiques utilisaient des stylos injecteurs qui ne sont plus disponibles dans les centres de santé publics. Ils ont désormais recours à une méthode plus douloureuse et plus difficile à utiliser.

Le prix des médicaments encore disponibles a grimpé, et avec l’augmentation du chômage et du prix des produits alimentaires, bon nombre de Syriens – en particulier les personnes déplacées suite aux violences – ont du mal à acheter leurs médicaments habituels.

Nawras Sammour, un prêtre jésuite de Damas qui apporte de l’aide aux personnes affectées par la crise syrienne, a accueilli plus de 600 personnes qui n’ont plus les moyens de payer les médicaments et les soins destinés à traiter des maladies chroniques, comme le diabète ou l’hypertension.

« Les personnes déplacées n’ont rien. Elles n’ont pas l’argent nécessaire pour faire des achats », a dit M. Sammour. « Nous aidons ceux à qui nous pouvons venir en aide. Mais nous n’avons rien pour les personnes atteintes de cancer, par exemple. Nous n’avons tout simplement pas les moyens ».

Les agences de services médicaux, comme l’International Medical Corps (IMC), sont également concernées par la pénurie. En temps normal, l’IMC fournit 66 médicaments à ses cliniques et à ses équipes mobiles, mais plus de 40 pour cent de ces médicaments ne sont plus disponibles dans le pays, a dit à IRIN Natalia Valeeva, directrice de l’organisation en Syrie. L’organisation non gouvernementale (ONG) prévoit de commander des médicaments à l’étranger, mais le transport et les formalités douanières pourraient entraîner des coûts plus élevés et des délais plus longs. D’autres se plaignent de la réticence montrée par certains pays qui hésitent à envoyer des marchandises en Syrie, car ils craignent de violer les sanctions.

Accès aux soins de santé

La pénurie et les coûts des médicaments ne sont que la partie visible de l’iceberg. Les combats ont partiellement ou entièrement détruits la moitié des 88 hôpitaux du pays, et 33 des établissements ne sont plus opérationnels. Sur les 1919 centres de soins de santé, 186 ont également été endommagés et 106 d’entre eux ne sont plus opérationnels.

En conséquence, « les hôpitaux et les centres de soins de santé qui sont opérationnels sont surchargés de patients », indique un récent rapport de l’OMS.

Une maternité de Damas accueille désormais les patients pour des durées de 6 à 8 heures afin de pouvoir traiter un nombre plus important de patients ; dans le service de pédiatrie de l’hôpital national du gouvernorat d’Al Raqqa, situé dans le Nord, les enfants dorment à deux dans les lits, a indiqué le rapport.

Certains patients ne peuvent même pas se rendre à l’hôpital.

Amoon el-Yousif, 60 ans, traitait son problème d’hypertension artérielle – un des facteurs de risque du diabète – en prenant un médicament par jour. Lorsque sa ville d’Hama a été touchée par les combats, elle a arrêté de prendre son médicament, car elle ne pouvait plus se rendre à la pharmacie pendant les bombardements. Deux mois plus tard, son diabète s’est aggravé, car sa tension artérielle n’était plus contrôlée, et un de ses orteils a été atteint par la gangrène (perte d’un apport sanguin). Son orteil pourri par la gangrène, elle a dû être transportée en ambulance à Damas, à 200 km au Sud, pour une amputation d’urgence. Aujourd’hui, elle doit prendre de l’insuline, mais elle n’a pas les moyens d’en acheter – et n’est pas sûre d’en trouver – pour soigner son diabète. Mal soigné, le diabète est une maladie potentiellement mortelle.

Mme Hoff a raconté qu’un enfant âgé de neuf ans et originaire de la région de Deraa se rend à Damas deux fois par mois en empruntant des routes dangereuses pour recevoir des transfusions sanguines qui lui permettent de survivre.

Les personnes qui parviennent à se rendre à l’hôpital ne reçoivent pas toujours les soins dont ils ont besoin.

Soixante-dix pour cent des personnels de santé des villes de Damas, Alep et Homs vivent dans des zones rurales et ont du mal à se rendre à leur travail à cause des tireurs embusqués, des délais aux points de contrôle ou de l’insécurité.

Les médecins sont de plus en plus nombreux à quitter le pays. Les neufs psychiatres que comptait la Syrie et plus de la moitié des médecins de Homs sont partis, selon le rapport de l’OMS.

« Le nombre de victimes est en augmentation », a dit Rabab Al-Rifai, coordonnateur des communications du Comité international de la Croix-Rouge (CICR) en Syrie. « Chaque jour, des dizaines de personnes meurent dans des affrontements armés et un nombre croissant de blessés succombent à leurs blessures, car ils ne reçoivent pas de soins médicaux en raison de l’insécurité et du manque d’équipements médicaux ».

L’appel de fonds des Nations Unies insuffisamment financé

L’appel de fonds humanitaires des Nations Unies, qui a été révisé en septembre, réclamait plus de 53 millions de dollars pour réaliser des projets liés à la santé en 2012 – mais seulement un tiers de cette somme a été réunie.

Les Syriens doivent faire des choix désespérés. Alors que les stocks de la banque de sang s’amenuisent, ils se tournent vers les membres de leur famille et leurs amis pour les transfusions sanguines.

Des Syriens se rendraient au Liban et se feraient enregistrer en tant que réfugiés afin de bénéficier des soins médicaux auxquels ils n’ont plus accès chez eux ; ils repartiraient ensuite en Syrie.

Craignant ne pas bénéficier de soins de santé à temps, les femmes sont de plus en plus nombreuses à choisir la césarienne, a dit M. Hoff. Les avortements sont illégaux en Syrie, mais des médecins lui ont dit qu’un nombre croissant de femmes arrivent à l’hôpital pour soigner un avortement incomplet après avoir utilisé des médicaments qui n’ont pas eu l’effet désiré.

« Elles ne savent pas comment réagir face à une grossesse en raison de toutes les difficultés, comment s’occuper d’un nouvel enfant alors qu’elles ont déjà du mal à s’occuper de ceux qu’elles ont ».

ha/cb-mg/amz
 


Combler les manques

Alors que le gouvernement n’est plus en capacité de fournir des soins de santé, d’autres organismes prennent la relève pour combler les manques.

Certains hôpitaux privés, comme l’hôpital Al-Bir de Homs, offrent des soins gratuits à ceux qui n’ont plus les moyens de les payer.

Malgré l’endommagement des infrastructures et l’insécurité, le ministère de la Santé, le Fonds des Nations Unies pour l’enfance (UNICEF), l’OMS et d’autres partenaires ont entamé une campagne de vaccination le mois dernier et espèrent atteindre 2,5 millions d’enfants, dont un bon nombre n’ont pas bénéficié d’immunisation systématique, et potentiellement vitale, contre la rougeole et/ou la poliomyélite à cause du conflit.

Ils ont fait appel aux mosquées, aux églises, aux maternelles, aux chaines de télévision et aux messages textes pour informer la population de l’organisation de la campagne, et étonnamment, des centaines de milliers d’enfants se sont déjà fait vacciner, en dépit des défis, avec l’aide des 6 000 personnels de santé publique présents sur le terrain.

Le CICR et l’OMS offrent à certains hôpitaux des fournitures pour chirurgie traumatologique, y compris des équipements chirurgicaux, des anesthésiants, des tables d’opération, des drains thoraciques, des solutions intraveineuses, du matériel de pansement ou des ventilateurs en fonction des besoins.

Le CICR et l’IMC ont également fourni des médicaments et des équipements au Croissant-Rouge arabe syrien (CRAS), qui propose des services de soins de santé de base aux déplacés.

L’IMC a fourni des services de santé et des services psychosociaux à plus de 40 000 Syriens, dans ses cliniques et dans cinq écoles qui accueillent des déplacés.

L’OMS et le CICR travaillent ensemble à l’amélioration de la qualité et du contrôle de l’eau dans les zones affectées, ce qui permet de fournir de l’eau potable à des millions d’habitants d’Alep, de Damas et de ses environs, de Homs et d’autres régions.

Plusieurs ONG syriennes, comme l’Al Afya Fund, la Syrian Agency for Health Promotion Activities et la Syrian Family Planning Association, complètent les efforts du gouvernement et du secteur privé. Ainsi, des équipes de santé mobiles supervisées par la Syrian Association for Health Promotion and Development fournissent également des soins de santé de base dans cinq gouvernorats.

L’OMS a fourni des kits de kits de contrôle de la qualité du sang à la Banque nationale du sang.

Dans les zones de conflit, les équipes médicales du CRAS évacuent et soignent des blessés qui ne peuvent pas accéder aux centres de soins de santé.

Médecins sans Frontières fournit des soins médicaux d’urgence, y compris des soins chirurgicaux, dans les zones contrôlées par les rebelles dans le nord de la Syrie.

Dans les zones contrôlées par l’opposition, auxquelles le ministère de la Santé ne peut accéder, l’OMS a renforcé la distribution de médicaments et de fournitures par le biais d’ONG locales. Jusqu’à présent, l’OMS a fourni plus d’un million de soins dans les gouvernorats d’Alep, de Damas, de la périphérie rurale de Damas, de Deraa, de Homs, d’Al Raqqa, de Deir-ez-Zor, d’Idlib, de Tartous et de Quneitra.

Mais malgré tout, « nous n’intervenons pas assez rapidement et nous n’avons pas les fonds nécessaires pour augmenter les efforts d’aide », a dit Elizabeth Hoff, la représentante de l’OMS en Syrie.