L’orientation de l’aide alimentaire des Nations Unies inquiète les réfugiés syriens*

Dans le sud du Liban, quelques dizaines de personnes font la queue sur un terrain de basket-ball en mauvais état pour obtenir un morceau de papier. Avant de repartir, quelques-unes de ces personnes – environ un quart d’entre elles - sont invitées à rejoindre une seconde file d’attente.

Ces personnes sont des réfugiés syriens venus récupérer leurs bons alimentaires mensuels dans un centre de distribution temporaire. Le Liban compte plusieurs dizaines de ces centres.

Dans la seconde file d’attente, deux personnes travaillant pour une organisation non gouvernementale (ONG) expliquent au groupe de réfugiés sélectionnés pourquoi ils ne recevront plus d’aide alimentaire, et leur donnent des formulaires d’appel au cas où ils souhaiteraient contester la décision.

Le Liban, qui accueille 789 000 réfugiés syriens enregistrés ainsi que des réfugiés en attente d’enregistrement, est au bord de l’asphyxie. Les réfugiés syriens représentent près de 20 pour cent de la population totale libanaise, qui s’élève à quatre millions d’habitants, et des dizaines de milliers de familles continuent de fuir la guerre civile de plus en plus meurtrière qui ravage le pays voisin.

Dans la région, les pays voisins de la Syrie ont des difficultés à gérer le nombre ahurissant de réfugiés qui ont mis à mal les systèmes de santé et d’éducation ainsi que les autres infrastructures. Alors que les réfugiés continuent d’arriver à la frontière chaque jour, les Nations Unies donnent la priorité aux plus vulnérables.

Depuis le début du mois, environ 30 pour cent des réfugiés syriens au Liban, soit plus de 200 000 personnes qui, selon les Nations Unies, ne sont pas dépendantes de l’aide alimentaire dont elles bénéficient, ne recevront plus les bons alimentaires distribués par le Programme alimentaire mondial (PAM), selon le HCR.

« Il ne s’agit pas de couper l’aide alimentaire », dit Laure Chadraoui, porte-parole du PAM au Liban, mais d’optimiser les ressources disponibles. Le défi auquel les agences sont confrontées est de savoir comment garantir que le ciblage des personnes dans le besoin est correct.

Fatima, une mère de deux jeunes enfants, a été invitée à rejoindre la seconde file d’attente. Son mari travaille dans une boulangerie de la capitale, Beyrouth : il gagne environ 300 dollars par mois et dort dans une pièce voisine de la boulangerie. La famille n’ayant pas les moyens de louer un appartement sur place, Fatima et les enfants vivent à Tyr, à 90 km au sud de la capitale. Cette ville pauvre porte encore les séquelles de l’attaque israélienne de 2006.

Il lui envoie ce qu’il peut, mais une fois ses dépenses réglées, il lui reste peu d’argent, si bien que sa famille survie grâce au soutien offert par les Nations Unies, et notamment les bons alimentaires. L’allocation alimentaire mensuelle de 27 dollars par personne ne permet pas d’acheter grand-chose dans un pays où les prix des denrées alimentaires de base sont bien plus élevés qu’en Syrie. Un kilo de riz, de sucre, de tomates, de concombres ou d’autres aliments de base coûte entre un dollar et deux dollars. Les prix de la viande et du poisson sont trop élevés pour leur budget.

« La vie est tellement chère dans le pays », a dit Fatima. « Ils ne nous donnaient déjà quasiment rien et maintenant ils vont couper cette [aide] ».

Un peu plus loin dans la queue se trouve Mohammed, un homme de 32 ans originaire d’Idlib, ville située dans le nord de la Syrie. Mohammed est énervé, car lui non plus ne reçoit plus d’aide. Les travailleurs bénévoles tentent de le calmer en lui expliquant qu’il peut faire appel de la décision, mais il n’a pas la patience de les écouter.

« Pourquoi moi ? Je n’ai rien », a-t-il protesté, expliquant qu’il avait quitté sa famille pour chercher un travail dans le sud du Liban et qu’il était au chômage depuis six mois. Aujourd’hui, il partage une chambre avec cinq hommes. « Je voulais emmener mes enfants ici pour qu’ils échappent [à la guerre]. Finalement, je ne pense pas que je le ferai », a-t-il dit, en froissant le formulaire d’appel qu’il tient dans ses mains.

Laissés pour compte

Les coupes interviennent dans un contexte de ressources financières limitées pour l’opération d’aide humanitaire en Syrie. Les Nations Unies et le gouvernement libanais ont lancé des appels d’un montant respectif de 1,2 milliard de dollars et de 450 millions de dollars afin de couvrir les besoins des réfugiés en 2013. À ce jour, les Nations Unies et ses partenaires ont reçu 44 pour cent de la somme demandée lors de l’appel de fonds pour le Liban, tandis que le gouvernement n’a pas reçu de fonds, selon le HCR.

Mais le HCR et le PAM soutiennent que l’exercice de « ciblage » – commun à toutes les situations d’urgence – n’est pas seulement motivé par des considérations financières. « Même si nous disposions de 100 pour cent du financement, nous aurions toujours une aide ciblée », dit Mme Chadraoui.

En mai et en juin, le PAM, le HCR et le Fonds des Nations Unies pour l’enfance (UNICEF) ont mené une enquête auprès de 1 400 ménages réfugiés pour réaliser une évaluation de la vulnérabilité. Ils ont conclu que 68 pour cent de ces ménages dépendaient entièrement de l’aide dont ils bénéficiaient. Le reste des personnes interrogées était capable de subvenir à leurs besoins – parce qu’elles travaillent ou que des parents ou des proches peuvent subvenir à leurs besoins.

Selon Mme Chadraoui, aux premiers stades d’une situation d’urgence, il peut-être plus coûteux de déterminer quelles personnes ont besoin d’aide que de venir en aide à tous les réfugiés. Mais alors que la crise continue de prendre de l’ampleur et que davantage d’information est disponible, le ciblage est devenu plus important. Désormais, même les réfugiés nouvellement enregistrés suivront un processus visant à déterminer s’ils ont besoin de l’aide alimentaire ou s’ils peuvent subvenir à leurs besoins.

Bon nombre de réfugiés ne bénéficieront plus non plus d’autres types d’aides, comme les kits hygiéniques et les kits bébé. En avril, le HCR avait déjà réduit le pourcentage d’hospitalisations prises en charge de 85 pour cent à 75 pour cent et, comme d’autres secteurs de l’aide, seuls les plus vulnérables – c’est-à-dire une partie des réfugiés seulement – recevaient des soins de santé. Mais la suppression des bons alimentaires est potentiellement la décision la plus dangereuse, les organisations caritatives ayant d’ores et déjà indiqué que la malnutrition était en augmentation.

En théorie, les personnes qui ne recevront plus d’aide devraient déjà être capables de subvenir à leurs besoins. Roberta Russo, porte-parole du HCR, souligne que « toutes les personnes qui ne peuvent pas se prendre en charge continueront à bénéficier de l’aide ».

Lorsqu’on lui a demandé si elle pouvait survivre sans aide, Fatima a montré ses vêtements sales : « Est-ce que j’ai l’air d’être riche, selon vous ? ».

« La communauté humanitaire est très inquiète, car les réfugiés qui ont des besoins légitimes risquent d’être laissés pour compte », a dit Rachel Routley, responsable des subventions et des communications pour le Conseil danois pour les réfugiés (Danish Refugee Council, DRC), l’une des organisations caritatives internationales les plus importantes au Liban. « Nous craignons de faire des erreurs [concernant les personnes à exclure] ».

« Dans certaines régions du pays, il y a des personnes qui dorment dans des tentes », a ajouté Joseph Matta, directeur de l’organisation caritative libanaise ‘Salam Association’, qui offre des soins de santé aux réfugiés installés dans les zones marginales, en périphérie des grandes villes. « Nous devons nous assurer qu’elles reçoivent plus d’aide, et non pas moins d’aide ».

Manque d’informations

L’un des problèmes est la difficulté de collecter les informations détaillées nécessaires le manque d’informations de qualité pour déterminer quelles personnes doivent être exclues de l’aide. En temps normal, les agences d’aide humanitaire conduisent leurs évaluations en rencontrant les réfugiés régulièrement pour analyser leurs besoins. Mais elles ne peuvent plus le faire en raison de l’ampleur de la crise, si bien qu’une bonne partie des décisions sont prises sur la base de données personnelles – des informations de base sur la composition ou la taille des familles, y compris l’âge, les handicaps, la situation relative à l’emploi, et les mécanismes d’adaptation négatifs.

« Les critères sont basés sur un ensemble d’éléments, y compris la composition de la famille, la présence de parents ayant des conditions médicales spécifiques et leur capacité globale à subvenir aux besoins élémentaires de leur famille », a dit Mme Russo. Elle a souligné que le HCR essayait de personnaliser les processus d’appel afin d’éviter toute erreur.

Si elle a insisté sur le fait que l’agence faisait de son mieux pour s’assurer que personne ne soit oublié, le HCR et les organisations caritatives soulignent l’importance du processus d’appel pour limiter le nombre de personnes injustement coupées de l’aide. Chaque personne coupée de l’aide reçoit un formulaire d’appel et plus de cent boîtes de dépôt sont installées dans le pays. Les organisations caritatives aident les réfugiés analphabètes à remplir les formulaires.

Mais certains Syriens, dont beaucoup se sentent déjà abandonnés, disent qu’ils ne rempliront pas les formulaires en raison des frustrations causées par la lourde bureaucratie des Nations Unies. M. Mohammed a résumé ce sentiment d’inertie : « À quoi cela va-t-il servir ? ».

Mme Chadraoui a reconnu « que le système n’était pas parfait », mais il a dit que le processus d’appel était « très solide ». Tous les réfugiés qui feront appel feront l’objet d’une visite, a-t-elle dit, et leur situation sera évaluée dans un délai d’un ou deux mois.

Mme. Routley du DRC a indiqué que « cela garantira garantir que nous disposons des meilleures informations possibles et que nous prenons les bonnes décisions. Cette seconde vérification nous permettra d’être sûrs que les plus vulnérables ne sont pas exclus ».
Les personnes qui vivent dans des zones isolées, situées à au moins 500 mètres au-dessus du niveau de la mer feront également l’objet d’une visite, a dit Mme Chadraoui, qu’ils aient ou non fait appel afin de nous assurer que les personnes qui ont besoin d’aide seront réintégrées avant le début d’un hiver rigoureux.

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*Cet article a été modifié le 23 octobre 2013 et remplace la version publiée le 10 octobre 2013