Journal de Syrie : Dans l’incertitude

L’auteur de ce récit est un jeune diplômé de l’université de Damas, issu d’une famille aisée appartenant à une minorité religieuse syrienne. Il souhaite conserver l’anonymat pour des raisons de sécurité. Dans ce quatrième extrait, il exprime sa déception, alors que l’attaque chimique du mois d’août, l’intervention militaire proposée par les États-Unis et l’actuelle initiative diplomatique provoquent un sentiment d’incertitude au sein de la population syrienne.

 

Quelques heures avant l’attaque chimique qui a donné lieu à un débat mondial sur l’éventualité d’une intervention militaire contre mon pays, j’étais chez moi, dans l’un des derniers quartiers paisibles de la Ghouta orientale, dans la banlieue de la capitale Damas.

Il était deux heures du matin et les bombardements commençaient à peine. Ils étaient plus intenses que d’habitude. En fait, je pense qu’ils n’ont jamais été aussi intenses. J’entendais chaque bombe tomber et j’étais capable de déterminer d’où elle avait été tirée. J’ai essayé de compter le nombre de bombes tombées par minute, mais les explosions étaient trop fréquentes. J’ai fait un décompte par seconde. Il tombait trois bombes par seconde.

J’ai essayé de contacter ceux de mes amis qui vivaient dans les quartiers pris pour cible : Douma, Erbin, Harasta, Zamalka, Mleha, Jobar et les autres. Comme souvent, le réseau cellulaire ne fonctionnait pas. Ces nuits-là, il est devenu normal de perdre un ou deux amis. Je m’inquiétais pour chacun d’entre eux. Les médias recensent le nombre de victimes, mais pour nous, derrière ces chiffres, il y a des souvenirs, des morceaux de vie et d’amour. J’ai seulement pu en joindre deux dans les trois jours qui ont suivi ; je ne sais pas ce qu’il est advenu des autres.

Il m’a été impossible de dormir cette nuit-là, non pas à cause du bruit, mais à cause d’un sentiment profond : « Trop de gens sont en train de mourir ce soir ».

À 8 heures, les bombardements se poursuivaient. Les nouvelles ont commencé à arriver. « Massacre à Douma », a dit la télévision. « Trois cent cinquante personnes ont été tuées », a rapporté le réseau d’information ‘Shaam News Network’.

Et puis la bombe a été lâchée (pardonnez-moi ce jeu de mots) : « Des armes chimiques utilisées lors des attaques … Huit cent soixante-dix personnes sont mortes ».

Au fil de la matinée, le bilan des victimes s’est alourdi. J’ai appelé une amie qui se trouvait sur place avec le Croissant-Rouge arabe syrien : elle m’a dit qu’elle pensait que du gaz sarin avait été utilisé. Elle avait déjà été témoin d’attaques chimiques et elle avait suffisamment d’expérience pour diagnostiquer ce genre de cas. Je suis resté sans voix. Des armes chimiques avaient déjà été utilisées en Syrie, mais jamais avec une telle violence et un tel manque de respect pour la vie humaine.

Vers 15 heures, les bombardements se sont calmés, il ne tombait plus qu’une bombe toutes les dix minutes, mais le bilan s’élevait déjà à 1 300 victimes, selon les informations publiées sur Facebook. J’ai ressenti de la colère et de la haine envers tout. Je ne savais pas avec certitude qui était responsable de l’attaque ; les motivations des différents acteurs sont tellement complexes. Mais une chose était certaine : beaucoup de gens en ont fait les frais, et ils ont payé le prix fort. L’humanité a été assassinée ce jour-là.

Ensuite, les États-Unis ont dit qu’ils envisageaient de lancer une intervention militaire contre la Syrie. Le massacre à l’arme chimique était sans conteste effroyable, mais que penser des 100 000 personnes décédées (et d’autres qui n’ont probablement pas été recensées) au cours de ces deux dernières années ? N’ont-elles pas été les victimes d’un lent massacre ? Pourquoi les États-Unis ne sont-ils pas intervenus plus tôt ? Cela aurait pu empêcher la destruction massive de la Syrie au cours de ces deux dernières années.

Les habitants de Damas plaisantaient en disant que les Américains allaient « à leur tour larguer des bombes ». Cela fait déjà longtemps que des bombes et des roquettes sont utilisées contre les zones civiles, où vivent partisans et opposants au président Bachar al-Assad ; des villes ont été réduites en cendres ; d’innombrables atrocités ont été commises. À quoi ces frappes pourraient-elles servir ? À quel point la situation peut-elle empirer ? Les victimes civiles font désormais partie du quotidien.

Nous sommes tellement habitués à la violence que, récemment, alors que je marchais dans une rue de Damas, j’ai été témoin d’un échange de coups de feu qui s’est déroulé à une centaine de mètres de moi et qui a duré dix minutes. J’ai regardé autour de moi et j’ai vu une scène surréaliste : les gens n’ont pas accéléré le pas, ils n’ont même pas regardé dans la direction d’où venait les coups de feu pour voir s’ils étaient en danger ; ils ont continué à marcher.

La vie quotidienne n’a pas vraiment changé. La vie en Syrie semble très normale, car la définition du mot « normal » a changé il y a bien longtemps. Les queues devant les boulangeries sont devenues normales. S’imposer un couvre-feu est devenu normal. Plaisanter en parlant de la guerre est normal.

Immédiatement après l’annonce du président Barack Obama concernant une éventuelle intervention des États-Unis, nous, les Syriens, nous avons commencé à inventer des blagues. Dans l’une d’elles, un responsable de l’armée dit en s’adressant au peuple syrien : « Vous voulez que des armées étrangères viennent détruire votre pays ? Vous ne trouvez pas que votre armée nationale est suffisamment qualifiée pour ce travail ? ». Une autre blague raconte que Syriatel, la compagnie de téléphonie mobile, propose une offre spéciale SMS – avec une musique accrocheuse dans la publicité – qui permet aux abonnés d’être les premiers informés en cas de frappe.

La comédie et l’apathie font partie de la vraie vie, aussi. Un de mes amis a pris toutes les chaises qu’il a trouvées dans sa maison, il les a mises sur sa terrasse et il a annoncé qu’il allait demander 100 livres syriennes (moins de un dollar) aux personnes qui souhaitaient regarder les frappes depuis cette terrasse qui offre une belle vue sur Damas. Un autre de mes amis a fait un stock de deux kilos de tabac parfumé pour fumer la chicha pendant le spectacle. Un troisième est revenu de Dubaï, où il travaillait, pour ne « pas en perdre une miette », pour reprendre ses mots.

Aujourd’hui, après des délais pitoyables, l’idée d’une intervention semble s’éloigner, alors que les grandes puissances du monde s’essayent à la diplomatie. Mais l’annulation de l’intervention militaire n’a pas provoqué plus de réactions que l’annonce d’une possible intervention. Tout comme l’intervention proposée, les efforts diplomatiques ne prennent pas en compte les intérêts de la population syrienne.

L’accord entre les occidentaux et la Russie a montré que la mise en place d’une intervention internationale pour mettre fin à cette guerre, c’est trop demandé pour le peuple syrien. L’utilisation d’armes chimiques a été condamnée et les armes vont être détruites, mais les assassins – comme d’habitude – n’ont pas été tenus responsables de leurs actions. Les 1 300 victimes de l’attaque chimique peuvent être ajoutées aux 100 000 victimes de la guerre – une fois de plus, elles ne sont que des chiffres.

La terrasse a perdu de son charme ; mon ami est reparti à Dubaï ; et comme prévu, le peuple syrien se retrouve une fois de plus seul face à la guerre qui se poursuit en dépit des développements internationaux. Il y a cependant quelque chose de positif : j’ai appris une leçon. En tant que Syrien, je n’ai plus besoin de me sentir déçu et abandonné. Je n’avais aucun allié au départ, je n’avais aucun droit : pas le droit d’exprimer mes opinions dans mon pays, pas le droit d’obtenir un visa pour étudier à l’étranger, et pas le droit d’obtenir de l’aide pour mettre fin à la guerre qui fait rage dans mon pays.

Extraits précédents : 
Journal de Syrie : Quitter la Syrie 
Journal de Syrie : La vie en exil 
Journal de Syrie : Retour à Damas