Esclaves de la tradition

L’adoption dans la législation pakistanaise de lois plus sévères contre le « swara », c’est-à-dire le « don » d’une femme à un clan rival pour régler un différend, n’a pas suffi à mettre un terme à cette pratique traditionnelle.

Rahnuma, une organisation de défense des droits des femmes qui vient en aide aux victimes de cette pratique, définit le « swara » comme « le don d’une fille pour régler un conflit ou un litige ». Cette pratique est particulièrement courante dans la province du Khyber Pakhtunkhwa et dans le sud du Penjab, où elle est connue sous le nom de « vani », mais elle a également cours ailleurs dans le pays.

Le « swara » peut être pratiqué pour régler une affaire de meurtre, d’adultère (considéré comme un crime au regard de la loi), d’enlèvement ou toute autre infraction.

En 2004, le Parlement a adopté une loi portant modification du droit pénal, qui apportait des amendements au Code de procédure pénale et au Code pénal pakistanais afin de criminaliser le « swara » et d’autres pratiques similaires. L’article 310A, qui couvre cette question, a été intégré au Code pénal et stipule que : « Quiconque donne une femme en mariage ou toute autre forme de “badal-e-sulah” [en échange de la paix] est passible d’une peine de réclusion criminelle pouvant aller jusqu’à dix ans et ne pouvant pas être inférieure à trois ans. »

Cette mesure législative a été en partie motivée par l’attention portée à la question grâce au documentaire primé en 2003 intitulé Swara: Bridge Over Troubled Waters, de Samar Minallah. À l’époque, cette réalisatrice militante avait également introduit auprès de la Cour suprême pakistanaise une action en nom collectif contre le « swara ». L’affaire est en cours d’instruction.

« Oui, la législation a aidé, mais le “swara”, le “vani” et des pratiques similaires ont encore cours », a dit Mme Minallah à IRIN. « Selon des estimations basées sur des articles de journaux, on compte des centaines de cas par an. Bien sûr, bien d’autres cas ne sont pas signalés », a-t-elle précisé.

Elle a aussi expliqué que le durcissement de la loi et les arrestations opérées dans ce cadre avaient « conduit les gens à déguiser le don d’une femme ou d’une fille. Le marché n’est pas annoncé à la communauté comme un mariage [conclu dans le cadre du] “swara” ou du “vani”, mais les familles concernées savent que la femme a été donnée sous forme de “swara” et celle-ci est traitée en conséquence. »

Esclaves

Les filles mariées dans le cadre du « swara » sont souvent encore des enfants, mais elles sont mariées à l’homme auquel elles sont données, qui est généralement bien plus âgé.

D’après Mme Minallah, ces filles sont souvent traitées extrêmement mal, « comme des esclaves », par leur belle-famille.

Depuis 2004, la législation a encore été renforcée. En décembre 2011, le Parlement a adopté une série de mesures législatives visant à améliorer la condition des femmes. L’une des dispositions à ce sujet stipule que : « Forcer une femme à se marier pour régler un différend [est] un délit ne donnant droit à aucune mise en liberté sous caution ».

Les Cours supérieures du pays ont également saisi la Haute Cour de Peshawar et observé que les dispositions du Code pénal étaient insuffisantes. Elles ont enjoint au gouvernement du Khyber Pakhtunkhwa de promulguer une loi spéciale à ce sujet. Une plainte a été déposée par un habitant du district de l’Upper Dir pour le meurtre de son père et de son frère, qui auraient refusé de donner sa sœur mineure à titre de « swara ».

Par ailleurs, la Cour Suprême, qui examine la requête de Mme Minallah, a déclaré que les dispositions interdisant cette pratique devaient être appliquées dans les faits.

C’est également l’avis des experts. « Des pratiques telles que le “swara” ont encore cours ici, dans le Dir et ailleurs, car les lois ne suffisent pas à changer le comportement de la population. Il faut sensibiliser davantage les habitants et renforcer l’autonomisation des femmes en général si nous voulons assister à un réel changement », a dit à IRIN Shaukat Salim, un avocat et militants pour la défense des droits de l’homme de Swat, depuis Mingora, la principale ville du district. Il a ajouté que de nombreux habitants du Khyber Pakhtunkhwa rural ignoraient jusqu’à l’existence de ces lois et continuaient d’agir comme ils le faisaient depuis des siècles.

« Crimes d’honneur »

D’autres pratiques « traditionnelles » nuisent également aux femmes. Selon la commission autonome pakistanaise des droits de l’homme, 943 « crimes d’honneurs » ont été commis en 2011. La commission entend par « crime d’honneur » l’assassinat d’une femme considérée comme ayant causé du tort à sa famille ou l’ayant « déshonorée » d’une manière ou d’une autre. Ce tort peut être un prétendu adultère, un mariage décidé par la femme elle-même ou toute autre raison pouvant paraître sans importance. Les couples qui décident de se marier selon leur choix finissent souvent par être obligés de fuir, comme en témoigne une affaire relatée par les médias qui a eu lieu à Karachi en juin dernier.

Une autre affaire, qui s’est déroulée dans le district de Kohistan, dans la province du Khyber Pakhtunkhwa, a montré le genre de dangers auxquels sont exposées les Pakistanaises : quatre femmes ont été condamnées à mort par un « jirga » (conseil des aînés d’une tribu) pour avoir été surprises à applaudir lorsque deux hommes sans lien de parenté avec celles-ci dansaient à un mariage. La Cour suprême a été saisie de l’affaire et a envoyé deux missions d’enquête dans la région de Pattan, dans le Kohistan. Farzana Bari, une militante pour les droits des femmes qui a participé à ces deux missions, a dit aux médias qu’elle « ne pouvait pas révéler publiquement » l’identité des femmes qu’elle avait rencontrées. Bon nombre de questions restent toujours sans réponse au sujet de cette affaire.

Mariages d’enfants

Une autre forme de « coutume » ou de « tradition » porte également atteinte aux femmes.

Selon les chiffres présentés lors d’un séminaire à Karachi par l’Association pakistanaise de planification familiale, 30 pour cent de tous les mariages du pays sont des mariages d’enfants. Pourtant, la loi interdit le mariage des filles de moins de 16 ans et des garçons de moins de 18 ans. Des organisations de la société civile ont demandé que la loi, qui date de 1929, fasse l’objet d’importantes réformes.

« J’ai été mariée quand j’avais 11 ans. J’ai perdu mon enfance pour toujours, mais les temps doivent changer et je n’accepterai pas que mes trois filles soient mariées avant qu’elles ne soient adultes », a dit Sadiqa Bibi, une blanchisseuse qui était déjà mère de cinq enfants à 20 ans.

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