Pour un partage plus équitable des coûts et des bénéfices de la R&D

Les chercheurs appellent à l'adoption d'une Convention internationale légalement contraignante qui obligerait l'ensemble des gouvernements à partager les coûts de la R&D [recherche et développement]. Selon eux, un tel traité permettrait d'améliorer l'accès des communautés qui sont les moins capables de payer pour les innovations médicales - mais qui en ont le plus besoin.

« Il est évident que le modèle actuel de financement et de détermination des priorités de la R&D présente de nombreux défauts », a dit Michelle Childs, directrice de la politique et du plaidoyer pour une campagne mise sur pied par l'ONG médicale internationale Médecins Sans Frontières (MSF) il y a 13 ans afin d'améliorer l'accès aux médicaments des communautés négligées.

Or, cette campagne et les autres efforts mis en ouvre pour corriger « le déséquilibre mortel en matière de R&D » sont temporaires et inadéquats, a admis MSF dans un compte-rendu récent. Les régions affectées par les maladies « négligées » liées à la pauvreté présentent en effet peu d'intérêt commercial pour les compagnies pharmaceutiques, et ce, même si le fardeau de la maladie y est particulièrement lourd.

Le défi consiste à dissocier les profits des découvertes médicales afin que les patients qui ont le moins les moyens de se payer des innovations médicales puissent malgré tout en bénéficier. En 2010, un groupe consultatif d'experts (Consultative Expert Working Group, CEWG) a été mandaté par l'Organisation mondiale de la Santé (OMS) pour formuler des recommandations sur la manière de créer un système de R&D dans lequel l'intérêt public, et non pas le profit, serait le moteur de l'innovation.

Une quête chimérique, peut-être, mais nécessaire, a dit à IRIN John-Arne Røttingen, le président du groupe d'experts. « Quand la solution idéaliste est la seule option, c'est ce qu'il faut viser. »

R&D actuelle

En 2010, trois maladies ont reçu la majeure partie du financement mondial en matière de R&D. Selon le dernier rapport du Fonds mondial pour l'innovation dans le domaine des maladies négligées (Global Funding of Innovation for Neglected Diseases, G-FINDER), créé par le groupe indépendant Policy Cures, le VIH/SIDA a obtenu 1 milliard de dollars (35 pour cent), la tuberculose (TB), 575 millions de dollars (19 pour cent), et le paludisme, 547 millions de dollars (18 pour cent).

Les maladies diarrhéiques sont celles qui font le plus de victimes chez les enfants des pays en développement. Or, elles ont obtenu moins de 5 pour cent du financement mondial en matière de R&D (18 millions) en 2010.

La lèpre, l'ulcère de Buruli, le trachome - une infection de l'oil qui peut entraîner une cécité irréversible - et la fièvre rhumatismale font partie des maladies « négligées » liées à la pauvreté qui surviennent dans les régions surpeuplées, isolées et pauvres. Elles ont obtenu moins de 10 millions de dollars chacune.

En 2010, huit gouvernements parmi les 12 qui allouaient des fonds à la R&D pour les maladies négligées (incluant le VIH/SIDA, le paludisme et la tuberculose) ont réduit leurs dépenses, selon le rapport G-FINDER.

Parmi les exceptions figure le gouvernement du Royaume-Uni, qui a augmenté les fonds alloués de 21 millions de dollars en 2010 et annoncé, en 2012, qu'il multiplierait par cinq le montant de l'aide accordée à la recherche sur les maladies tropicales négligées et que celui-ci atteindrait 400 millions de dollars d'ici 2015.

C'est le secteur public qui contribue le plus au financement de la recherche fondamentale sur ces maladies (environ deux tiers en 2010). Les entreprises de l'industrie pharmaceutique, dont la valeur en 2010 a été estimée à 880 milliards de dollars par G-FINDER, investissent des millions de dollars pour explorer les pistes prometteuses et obtenir les autorisations réglementaires par l'intermédiaire d'essais cliniques. Elles vendent ensuite les produits sous brevets pour compenser les coûts de R&D.

Le problème survient lorsque des produits comme les vaccins ou les médicaments conçus pour des consommateurs qui ont de l'argent atterrissent dans des endroits comme le Niger, le Tchad ou la République démocratique du Congo (RDC), a dit Michel Queré, conseiller médical de MSF pour les programmes mis en ouvre dans ces trois pays.

« Maintenir la chaîne du froid afin de conserver les vaccins à la bonne température lorsqu'il fait 45 degrés Celsius à l'extérieur est un véritable défi. Dans certaines régions rurales, il est même difficile de garantir le bon fonctionnement des réfrigérateurs. »

Les experts de la santé qui travaillent loin des laboratoires pharmaceutiques réclament depuis longtemps le développement de produits capables de résister sur le terrain, faciles à administrer dans des endroits où il y a peu de travailleurs de la santé qualifiés et permettant de traiter les maladies prévalentes dans les pays pauvres.

Obstacles au développement de nouveaux médicaments

Selon une étude réalisée par MSF, seuls 18 médicaments sur les 1 556 développés entre 1975 et 2004 avaient été conçus pour traiter les maladies dites « négligées ».


Photo: Siegfried Modola/MSF
Le traitement de la tuberculose est le même depuis plusieurs dizaines d'années

« Nous n'avons aucun modèle nous permettant de répondre de manière durable au besoin de nouveaux médicaments », a dit le directeur de la compagnie pharmaceutique Novartis aux médias internationaux, alors qu'il commentait les pertes que sa compagnie devait absorber à cause d'un médicament antipaludique. « On ne peut pas s'attendre à ce que des organisations à but lucratif fassent cela à grande échelle. Si l'on veut que les compagnies investissent systématiquement dans ce genre de secteur, il faut mettre en place un système complètement différent. »

À titre d'exemple, aucun nouveau médicament pour la tuberculose n'a été mis sur le marché depuis les années 1960 malgré la découverte d'un nombre croissant de cas qui résistent au traitement recommandé, c'est-à-dire à la prise d'antibiotiques pendant une durée minimale de six mois.

En 2010, le développement de médicaments contre la tuberculose a bénéficié de 31 pour cent seulement de l'investissement annuel de 740 millions de dollars que le Partenariat international Halte à la tuberculose, sis à l'OMS, s'était fixé comme objectif dans son plan mondial.

Antibiotiques

En 2009, l'OMS a identifié la résistance aux antibiotiques comme l'une des trois grandes menaces à la santé mondiale. Pourtant, même si le problème s'est aggravé au cours des dernières années, les coupures de personnel et les fusions ont réduit la marge de manouvre des compagnies pharmaceutiques pour répondre à la menace, a dit Timothy Walsh, qui enseigne la microbiologie médicale et la résistance aux antimicrobiens à l'université de Cardiff, au Royaume-Uni, et fait des recherches sur les bactéries au Pakistan, au Bangladesh et en Inde.

« Nous sommes à court d'antibiotiques », a-t-il dit. « L'augmentation de la résistance aux antibiotiques des bactéries à Gram négatif a pris les gens par surprise. » Par ailleurs, selon une recherche citée dans un article publié en novembre 2011 dans la revue médicale britannique The Lancet Infectious Diseases, il arrive souvent que les compagnies [pharmaceutiques] n'obtiennent pas de retour sur investissement pour le développement de nouveaux antibiotiques, ce qui constitue un facteur dissuasif supplémentaire.

La plupart des infections sont traitées en moins de deux semaines, alors qu'il faut des années, voire toute une vie pour soigner l'obésité, a dit M. Walsh. « Il est évident qu'une compagnie confrontée à ce choix décidera d'investir dans le traitement de l'obésité plutôt que dans le traitement d'infections potentiellement mortelles »

Dans un contexte marqué par l'accroissement des besoins en matière de santé, l'épuisement des stocks de médicaments et l'inadéquation des innovations médicales, le groupe consultatif d'experts a sollicité, en 2010, des propositions pour pallier l'incapacité du système actuel de R&D à répondre aux besoins de santé dans les pays en développement.

Recommandations

Après avoir passé en revue 15 méthodes pour améliorer les soins de santé par l'intermédiaire de la R&D, le groupe d'experts a conclu que la remise de récompenses pour encourager l'innovation était une option viable. Les garanties de marché (Advanced Market Commitments, AMC), qui permettent aux compagnies pharmaceutiques de fabriquer des vaccins à des prix moindres en échange de la garantie de commandes à long terme financées par des bailleurs de fonds, ont cependant eu un succès limité.

Le groupe d'experts a approuvé la récente initiative de la fondation Medicines Patent Pool [communauté de brevets]. Dans le cadre de cette initiative, des titulaires de brevets pour des médicaments contre le VIH acceptent de les partager avec les autres membres du « pool ». Des fabricants de médicaments génériques et d'autres compagnies sont dès lors autorisés à fabriquer et à vendre ces médicaments [en fonction des conditions négociées], ce qui stimule la production de médicaments abordables.

Le groupe d'experts a également recommandé l'adoption d'une Convention internationale légalement contraignante qui exigerait que tous les gouvernements contribuent à hauteur de 0,1 pour cent de leur PIB aux investissements en matière de R&D. Cette mesure permettrait de faire passer les financements de la R&D pour les maladies négligées de 3 à 6 milliards de dollars.


Photo: WHO
L'intérêt public peut-il être le moteur de la recherche scientifique ?

« La majeure partie de cet argent devrait servir à renforcer les capacités et à mener des recherches dans chaque pays, mais au moins 20 pour cent devrait être géré par l'intermédiaire d'un mécanisme de financement international. Il est cependant trop tôt pour déterminer le mode de fonctionnement optimal de ce mécanisme commun », a dit M. Røttingen.

La Convention-cadre de l'OMS pour la lutte antitabac et le Cadre de préparation en cas de grippe pandémique : échange des virus grippaux et accès aux vaccins et autres avantages sont des précédents récents.

En 2007, un sommet de l'Union africaine a abouti à la formulation d'une recommandation selon laquelle les gouvernements devraient consacrer 1 pour cent de leur PIB à la R&D. Parmi les 42 pays de l'Afrique subsaharienne, 14 ont soumis leurs chiffres en matière de R&D à l'Organisation des Nations Unies pour l'éducation, la science et la culture (UNESCO) pour son Rapport sur la science. Seule l'Afrique du Sud était près du but avec 0,9 pour cent de son PIB.

« Nous espérons qu'il y aura un renversement de la tendance », a dit Solomon Nwaka, directeur du Réseau africain pour l'innovation dans le domaine des médicaments et des produits diagnostiques (African Network for Drugs and Diagnostics Innovation, ANDI), une récente initiative panafricaine qui bénéficie du soutien de l'Union européenne et de l'OMS et dont l'objectif est d'intensifier la recherche dans le domaine de la santé en Afrique.

Le 26 mai dernier, le groupe consultatif d'experts mandaté par l'OMS a présenté ses recommandations aux représentants des gouvernements. Ceux-ci doivent maintenant rédiger une résolution afin de déterminer quelles seront les prochaines étapes.

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