Comment bâtir une ville qui résiste aux inondations

Moins d’un an après la désignation de Bangkok comme "modèle de référence" par la Stratégie internationale de prévention des catastrophes des Nations Unies (UNISDR), dans le cadre de la campagne onusienne 2010-2015 « Rendre les villes résilientes », les pires inondations que le pays ait connu en un demi-siècle ont sévèrement mis à l’épreuve cette distinction.

IRIN a demandé à des spécialistes de quelle façon les 3 000 villes qui se trouvent comme Bangkok –avec ses voisins du delta – à très basse altitude, peuvent améliorer leur résilience.

Décider les priorités

La première étape est d’élaborer un schéma directeur qui inclue les prévisions de développement, les priorités et les points vulnérables de la ville, a indiqué Adri Verwey, expert en inondations urbaines à Deltares, un groupe d’experts hollandais spécialisé dans la gestion de l’eau.

« Les villes doivent décider le niveau de sécurité voulu et choisir les zones qui ont le plus besoin de protection, » a t-il dit.

Aux Pays-Bas, où 26 pour cent du territoire est en dessous du niveau de la mer, les villes caractérisées par une forte densité de capital humain et économique sont construites pour résister à une inondation survenant une fois tous les 10 000 ans, tandis que les zones intérieures, rurales et peu peuplées, doivent être capables de résister à une inondation survenant tous les 1 250 ans.

Construire en terrain plus élevé

Le manque d’équilibre du développement constitue le point faible de l’urbanisme dans de nombreux pays asiatiques. Mais le cas de la Thaïlande est plus extrême, en ce sens que le pays a concentré toute son énergie sur le capital économique et politique, a dit Anisur Rahman, spécialiste de l’aménagement du territoire au Centre asiatique pour la prévention des catastrophes (ADPC) à Bangkok.

« Avec une meilleure planification, le développement du pays attacherait davantage d’importance aux autres villes [environnantes], de façon à pouvoir diluer la pression, tout particulière ment en cas de situation catastrophique comme celle d’aujourd’hui. »

Au lieu de permettre l’installation de nouveaux commerces et usines dans Bangkok et dans sa banlieue, les investissements futurs devraient être transférés vers des zones moins développées, mais situées à une altitude plus élevée », a ajouté M. Rahman.

Les législateurs du parti thaïlandais au pouvoir ont soumis une motion parlementaire proposant de transférer la capitale dans la province de Nakhon Nayok, une région vallonnée située à une altitude plus élevée.

Gestion des ressources aquatiques

« Stocker et détourner », ainsi se résument les stratégies de maîtrise des inondations, a déclaré Takeya Kimio, conseiller invité auprès de l’Agence japonaise de coopération internationale de Bangkok (JICA).

« Stocker » signifie construire plus de réservoirs et de bassins de rétention pour retenir l’eau en amont et « détourner » suppose de développer suffisamment de canaux et de chenaux à mi-parcours et en aval, pour transporter l’excédent d’eau vers la mer.

Pour ce qui est des villes qui s’enfoncent lentement et sont menacées par l’élévation du niveau de la mer, les gouvernements doivent réguler les ressources aquatiques, a expliqué Nat Marjang, maître de conférences à l’Université Kasetsart de Bangkok.

« Avant que la loi qui réglemente l’extraction d’eau de la nappe phréatique [en Thaïlande] ne soit mise en application, beaucoup d’usines creusaient leurs propres puits pour extraire de l’eau pour les usages industriels. Ceci a fortement contribué à la subsidence des sols. »

Bangkok s’enfonce de 30 mm tous les ans, selon l’Administration métropolitaine de Bangkok.

En outre, le niveau de la mer monte de 25 mm annuellement, ce qui signifie que la ville pourrait se retrouver sous 50 cm, voire un mètre d’eau d’ici 2025.

Le rôle du secteur privé

Le secteur privé doit être directement impliqué dans la gestion des inondations, a dit Jerry Velasquez, coordonnateur régional de l’UNISDR Asie-Pacifique.

« Ce que nous attendons des entreprises, ce n’est pas seulement la responsabilité sociale et l’argent, mais leur engagement actif. Cela pourrait être tout simplement la construction de digues autour de leurs usines, le choix du bon emplacement pour construire leur usine et la préparation de plans d’urgence pour faire face aux catastrophes. »

La Fédération des industries thaïlandaises a estimé que les pertes pour les sept zones industrielles les plus sévèrement touchées, pourraient atteindre 13 milliards de dollars et concernent, selon les médias locaux, 891 usines et 460 000 travailleurs.

Ré-évaluer le système de contrôle des inondations

Malgré l’important réseau d’infrastructures de contrôle des inondations déjà en place à Bangkok, les experts affirment qu’il n’a pas réussi à suivre le rythme intensif de l’urbanisation et du développement de la ville.

Entre 1985 et 2010, le pourcentage de la population thaïlandaise vivant en zone urbaine est passé de 26,8 à 34 pour cent, soit 10,5 millions de citadins supplémentaires, selon les dernières perspectives de l’urbanisation mondiale de l’ONU.

De nombreux responsables pensent que la digue de Sa Majesté le Roi, qui traverse du nord au sud la partie est de Bangkok, est capable de préserver la ville des inondations. Mais M. Verwey a indiqué que celle-ci n’était censée résister qu’à un volume de précipitations annuelles normal, et non à une inondation qui arrive une fois tous les 50 ans, comme celle de cette année.

En conséquence, les stations de pompage sont tombées en panne sous la pression de l’eau.

Pour M. Verwey, les pays vulnérables aux inondations doivent être mieux préparés.

« Je suis impressionné par la vitesse à laquelle les sacs de sable ont été entassés et la vitesse à laquelle s’est faite la distribution de nourriture et d’eau [en Thaïlande], mais on ne peut pas toujours résoudre les problèmes avec des sacs de sable… Il est choquant de voir combien les gens étaient peu préparés à l’inondation. C’est comme si le phénomène des inondations avait été complètement oublié en Thaïlande,” a dit M. Verwey.

Selon le gouvernement, les inondations de 1995 avaient fait plus de 400 victimes et affecté près de quatre millions de personnes.

Investir dans la prévention des inondations est un « choix calculé », a indiqué M. Kimio de la JICA. « Il n’existe que deux options, réduire le rythme du développement ou investir davantage dans le contrôle des inondations, » a t-il ajouté.

Depuis les années 1980, le risque de pertes économiques dues aux inondations dans les pays de l’Organisation pour la coopération et le développement économiques (l’OCDE) a augmenté de plus de 160 pour cent, devançant la croissance du PIB par habitant, selon l’UNISDR.

Selon un récent rapport de la Banque mondiale, neuf des 10 plus grandes villes côtières sujettes aux inondations en 2070 se trouveront en Asie. Bangkok en fait partie.

D’après ONU-HABITAT, l’Asie compte plus de la moitié des villes des pays en développement les plus vulnérables aux inondations.

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