Un avenir incertain pour ceux qui reviennent dans la ville de Kadhafi

Syrte, dernier champ de bataille entre les rebelles et les combattants fidèles à l’ancien leader libyen Mouanmar Kadhafi, est une ville brisée.



Plus d’un mois après la fin des combats dans cette ville côtière – lieu de naissance de Kadhafi et la dernière place à avoir été libérée, ou plutôt, d’après les gens d’ici, la dernière à avoir été battue – une bonne partie des rues n’est plus qu’un amas de décombres et de bâtiments calcinés couverts d’impacts de balles et de roquettes ; certains trous font jusqu’à un mètre de diamètre. Des lampadaires cassés sont suspendus de façon précaire au-dessus des rues. « Même les arbres sont blessés, » a fait remarquer un travailleur humanitaire.



Les écoles sont fermées. Le réseau de téléphone mobile ne marche pas. Très peu de magasins sont ouverts. Presque toute la population, c’est-à-dire 65 000 personnes, a été déplacée.



Avec le retour de l’eau et de l’électricité dans de nombreux quartiers de la ville ces derniers jours, les gens reviennent lentement, mais sûrement.



Toutefois les travailleurs humanitaires admettent qu’on ne comprend pas encore très bien la dynamique à l’œuvre et le retour des habitants pourrait être très déstabilisant, s’il n’est pas géré avec précaution.



Dans une ville qui a été détruite au moins autant par les divisions très politisées entre une grande partie des habitants et le reste du pays que par les roquettes, le retour des habitants soulève bien des questions quant à la capacité et à la volonté de la nouvelle Libye de réintégrer ces résidents qui continuent à soutenir leur leader déchu.

 

Les retours



Les estimations concernant le nombre de personnes retournées à Syrte varient énormément. Selon Abdeljalil Abdelsalam Al-Shawif, vice-président de conseil militaire de Syrte, les trois quarts de la population sont revenus, mais cette affirmation est réfutée par les agences humanitaires pour qui le chiffre se rapprocherait plutôt de 25 pour cent.

Volets baissés, devantures fermées et quartiers sans vie semblent aussi suggérer des taux de retour moins importants. Khaled Ben-Ali, directeur de l’Agence libyenne des secours et de l’aide humanitaire (LibAid), a dit qu’il faudrait des mois pour que la population revienne à Syrte.



Malgré tout, les agences humanitaires constatent une diminution du nombre de personnes déplacées.



« La situation sécuritaire s’améliore de jour en jour », a indiqué M. Al-Shawif. L’eau et l’électricité sont revenues dans 90 pour cent de la ville, a t-il ajouté, mais on ne sait pas encore si cette eau est potable.



Cette affirmation est contestée aussi par les agences humanitaires, surtout pour ce qui est des zones les plus endommagées par les combats, notamment la zone 2 et le quartier dit des « 700 », où selon le Comité International de la Croix-Rouge (CICR), seulement 5 pour cent des foyers ont accès à l’un ou l’autre de ces services essentiels.



Faisel Mohamed Jelwal, responsable de la planification à la Compagnie électrique libyenne, a indiqué à IRIN qu’il faudrait « longtemps » avant que la zone 2 ne soit reconnectée à l’électricité, étant donné les dommages subis.



Les travailleurs humanitaires mettent en garde en soulignant qu’un retard dans les services essentiels et tout sentiment de discrimination pourraient exacerber les tensions.

 

Le grand nettoyage



Marwa* ouvre la porte de sa maison dans la zone 2, un masque autour du cou. Elle est rentrée chez elle il y a un mois et depuis, elle fait du nettoyage.



Dans le pays, la résistance la plus farouche est venue de son quartier pro-Kadhafi, et quand elle est rentrée, elle a trouvé sa maison sens dessus dessous.



Elle blâme les rebelles pour ce chaos, disant qu’ils sont entrés dans chaque maison pour y chercher des armes et des partisans de Kadhafi.



Elle a trouvé des impacts de balles dans les endroits les plus inattendus, des gravats plein son lit, ses livres jonchant le sol, un matelas apparemment dépecé par une fusillade et un trou béant dans le toit. Elle a fait un tas des obus de mortier et des ailerons de roquettes qu’elles a rassemblés.



Quelques maisons plus loin, le pare-brise du camion de son voisin est en morceaux et la porte du garage est parsemée d’impacts de balles.



« Ils disent que tout va mieux maintenant, » dit-elle. « Mais ça ne va pas mieux. »

 

Les banques ont été détruites et il n’y a pas d’argent pour la reconstruction, dit-elle.



« Les stratégies de survie ont sans aucun doute été mises à rude épreuve quand les familles ont vu leurs biens détruits à cause des combats, » a dit à IRIN Karim Khalil, directeur de l’Agence d’Aide à la Coopération Technique et au Développement (ACTED) en Libye.



Mais les agences d’aide concentrent leur énergie sur des questions plus strictement humanitaires, comme l’approvisionnement en nourriture et les soins médicaux pour les déplacés et les familles retournées, et considèrent que la reconstruction des maisons relève de la responsabilité du gouvernement. Selon elles, certains habitants se sont plaints en disant que ceux qui avaient détruit leur maison devraient la reconstruire. Jusqu’à présent, les conseils locaux et les conseils militaires aux mains des rebelles n’ont présenté aucun plan.



Il n’y a pas eu non plus le moindre semblant de présence du Conseil National de Transition, ce qui « serait pourtant un bon moyen de guérir [les blessures] et de bâtir une relation de confiance, » a dit à IRIN Yahia Alibi, responsable du Bureau du CICR dans la région.



Une politisation de l’aide ?



Ici dans la zone 2, on continue clairement à soutenir Kadhafi. Dans ces rues poussiéreuses, le cinquième fils de celui-ci, Mouatassim, avait l’habitude de jouer avec les enfants du coin. Les drapeaux verts flottaient devant chaque foyer. Le nouveau drapeau révolutionnaire n’est visible nulle part.



Selon M. Al-Shawif du conseil militaire, un comité local de secours a été établi dans chaque quartier de Syrte pour aider ceux qui sont dans le besoin, mais les chefs de ces comités sont nommés par le conseil militaire anti-Kadhafi.



« L’ardeur dont ils font preuve pour distribuer l’aide dépend des sensibilités politiques, mais aussi des capacités » a dit un travailleur humanitaire.



Marwa a dit qu’elle avait dernièrement reçu de la nourriture et un kit d’hygiène du Croissant-Rouge libyen, mais elle pense que l’assistance est réservée en priorité aux habitants connus pour avoir soutenu les révolutionnaires durant la guerre.



La distribution de l’aide provenant des agences locales a été compliquée, étant donné les mauvaises relations entre les habitants de Syrte et les rebelles de Misrata, la grande ville la plus proche, qui ont finalement écrasé les combattants pro-Kadhafi.



Le bureau de LibAid de Misrata a distribué de la nourriture aux personnes retournées à Syrte à la fin octobre, mais « en raison des divergences entre Syrte et Misrata » a indiqué un volontaire, LibAid a demandé à sa branche de Benghazi de s’occuper de la distribution dans cette région.



Des volontaires du Croissant-Rouge de Misrata - dont beaucoup faisaient partie des révolutionnaires ou avaient perdu des membres de leur famille aux mains des troupes de Kadhafi – ont dû faire face aux insultes des autres à Misrata quand ils ont aidé à ramasser les cadavres à Syrte pour les identifier correctement, a dit M. Alibi.



« Ce n’était pas facile pour eux de rester aussi neutres que possible. [Mais] ils l’ont fait. »



De nouveaux dirigeants



Mais à Syrte, les tensions vont bien au-delà de l’aide humanitaire.



La ville est contrôlée de l’extérieur par des brigades – des unités de rebelles qui assurent actuellement la sécurité en l’absence de services gouvernementaux – venues des villes révolutionnaires voisines, Benghazi et Misrata. M. Al-Shawif, comme beaucoup de membres du conseil militaire, est originaire de Syrte mais vivait à Misrata et fait partie d’une de ces brigades.



Essentiellement « la population revient et est confrontée à un régime qui, pour elle, n’est pas représentatif, » a dit un travailleur humanitaire. « Cela va perturber les retours. »














Photo: Heba Aly/IRIN
Une habitante de Syrte montre les dommages infligés à sa maison suite aux affrontements entre les partisans et les forces anti-Kadhafi

« Les gens n’acceptent pas nécessairement le nouveau pouvoir, le nouveau régime si facilement que ça, » a dit à IRIN Emmanuel Gignac, responsable de l’Agence des Nations Unies pour les réfugiés (HCR) en Libye. « Il y a, probablement, au sein de la population, un sentiment d’amertume. Il faudra du temps. »



Même quand elle est chez elle, Marwa baisse la voix quand elle parle de ses sympathies. Elle a peur de critiquer les nouveaux dirigeants, un assemblage de brigades rebelles qu’on voit passer dans des camions équipés de mitraillettes.



« Nous sommes tous inquiets, » a t-elle dit. « Je ne sais pas ce que l’avenir nous réserve. Pour l’instant, nous allons nous contenter de remettre nos vies en ordre. »



Une voisine a indiqué que les habitants et les rebelles qui gèrent désormais la ville n’avaient pas grand chose à voir les uns avec les autres.



« Un jour, nous les chasserons d’ici ; » a t-elle déclaré. « c’est le territoire de Kadhafi, après tout. »



Même si la plupart des armes dans le quartier ont été enlevées par les rebelles, a indiqué Marwa, certains habitants ont encore des armes à feu chez eux.



Les membres des brigades continuent à emmener des gens qu’ils soupçonnent d’avoir combattu du côté de Kadhafi, a ajouté Marwa. Son oncle, professeur d’université venu du Royaume-Uni, qui selon elle était partisan de Kadhafi, mais pas un combattant, fait partie [des gens arrêtés].



En octobre, Human Rights Watch a révélé « l’exécution apparente » de 53 partisans de Kadhafi à Syrte, après avoir trouvé leurs corps - dont certains avaient les mains attachées derrière le dos - en état de décomposition, derrière un hôtel de la ville.



M. Al-Shawif a reconnu que certaines des brigades de Misrata avaient commis des exactions, mais, a t-il dit, elles ont reçu l’ordre de quitter la ville maintenant que Syrte a sa propre structure politique et militaire.



« Chaque personne originaire de la ville est libre de revenir, sauf ceux qui étaient les meneurs dans les affrontements, » a t-il ajouté.



A la question de savoir comment ceux-ci seraient identifiés et si un système judiciaire était en place pour les juger, il a répondu : « Nous savons à qui nous avons à faire. »



Mise en garde



Après une visite inter-agences à Syrte et dans les environs en octobre, les Nations Unies ont sonné l’alarme : « Le risque est grand que la frustration et le ressentiment qui règnent chez les déplacés à long terme ne contribuent à l’instabilité. »



Selon M. Gignac du HCR, la façon de traiter les gens qui ont soutenu Kadhafi va être un signal important dans les semaines et les mois à venir. « Si on ne peut pas les réintégrer dans le nouveau tissu social libyen, c’est que [la révolution] est un échec. »



* un nom d’emprunt



ha/mw-og/amz