L’insécurité pousse les citoyens à prendre les armes

Quelques heures seulement après avoir vu un homme se faire voler et tuer par un groupe de criminels, Ahmed Fawzi, diplômé du Collège d’études islamiques, est allé s’acheter une arme à feu.



« Je n’ai pas envie de finir comme cet homme innocent », a dit à IRIN M. Fawzi, 26 ans. « Mon père est mort il y a plusieurs années et je dois défendre ma famille en l’absence de toute forme de sécurité ».



Dans le contexte d’incertitude et d’insécurité qui règne depuis le renversement, en février, du régime d’Hosni Moubarak, qui avait dirigé le pays pendant 31 ans, les Égyptiens découvrent le besoin de se défendre eux-mêmes.



Les postes de police ont été attaqués, vandalisés et brûlés et des milliers de détenus ont réussi à s’évader des prisons de l’ensemble du pays.



« Des dizaines de millions de citoyens innocents ne se sentent pas en sécurité parce qu’on rapporte une augmentation marquée du nombre de crimes et que les policiers sont visiblement absents », a dit Maher Zakhari, un analyste indépendant en matière de sécurité. « Ces gens ont le droit de se sentir en sécurité. Puisque l’État ne leur offre pas ce sentiment, ils sont contraints de prendre la situation en main ».



Selon le général Moukhtar el-Moullah, membre du Conseil militaire au pouvoir en Égypte, plus de 5 000 détenus sont toujours en cavale. D’autres experts estiment que plus de 80 000 revolvers, pistolets, fusils et mitraillettes ont été volés dans les postes de police en janvier et se trouvent toujours entre les mains de criminels.



Pendant et immédiatement après la révolution, les habitants ont commencé à former des groupes d’autodéfense afin de protéger leur propriété. Maintenant toutefois, la sécurité personnelle est devenue problématique, et il est fréquent de voir de longues files d’attente devant les armureries du Caire.



Après avoir assisté au vol et au meurtre de l’homme, M. Fawzi et d’autres habitants d’Al-Sahel, un quartier pauvre du Caire, ont appelé les militaires pour rapporter l’incident, mais ces derniers n’étaient pas intéressés. « Ils nous ont dit qu’ils allaient venir, mais ils ne l’ont pas fait », a dit M. Fawzi. « J’ai alors pris conscience qu’il fallait que je me défende moi-même parce que personne ne le ferait à ma place ».



Crainte



Des rapports faisant état d’une augmentation du nombre de crimes maintiennent la vaste majorité des Égyptiens dans un climat de crainte. Un récent sondage réalisé par l’organisation de recherche internationale Gallup indique en effet que 40 pour cent des Égyptiens ont peur de marcher seuls le soir, une tendance qu’elle attribue à une forme d’« hystérie populaire ».



Les chercheurs de l’organisation, qui ont recueilli les impressions de 1 000 Égyptiens en avril, recommandent aux décideurs égyptiens de prendre des mesures pour mettre fin au « climat de peur » qui règne plutôt que de simplement chercher à régler les problèmes de sécurité. Les perceptions peuvent en effet affecter l’économie et la sphère politique tout autant que le taux de criminalité.



Or, pour des gens comme Yasser Mohamed, un chauffeur de taxi dans la mi-trentaine, la crainte de la criminalité est plus qu’une simple perception. Il a vu des voyous utiliser toutes sortes d’armes pour tenter d’arrêter des automobilistes et de leur voler leur voiture.



« L’autre jour, des criminels ont arrêté un de mes amis. Ils ont pris sa voiture, mais ils ont été assez gentils pour ne pas le tuer », a dit M. Mohamed. « Voilà pourquoi j’ai toujours un couteau sur moi. Je sais bien que ce n’est pas suffisant pour effrayer un voyou qui a une arme à feu, mais c’est tout ce que je peux avoir pour le moment ».



« Tout le monde a peur », a-t-il ajouté. « Les gens ne peuvent pas rester là à ne rien faire et regarder les voleurs menacer leur vie et prendre leur argent dans leurs poches. Ils doivent faire quelque chose pour se défendre ».



L’insécurité croissante est l’une des principales préoccupations des milliers de manifestants qui sont descendus dans la rue au cours des derniers jours. Dans l’ensemble de l’Égypte, les manifestations ont donné lieu à des affrontements avec les forces de l’ordre. Les manifestants, dont certains ont occupé à nouveau la place Tahrir, au Caire, ont dit que le ministère de l’Intérieur et le Conseil militaire faisaient exprès d’ignorer les criminels qui envahissent les rues et préféraient emprisonner les activistes politiques. Ils ont accusé le Conseil militaire de fomenter l’insécurité afin que la population s’ennuie du « bon vieux temps ».



Commerce florissant



Selon les marchands d’armes (en arabe), le désir des Égyptiens d’assurer leur propre sécurité en l’absence totale [d’intervention] de l’État a fait grimper le prix des armes à des niveaux inégalés.



L’un d’entre eux a dit à la chaîne de télévision privée CBC que les prix avaient triplé au cours des mois suivant la révolution du 25 janvier, qui a mis fin au régime de l’ancien président Hosni Moubarak.



Pour détenir une arme à feu, les Égyptiens doivent obtenir une licence spéciale du ministère de l’Intérieur. Or puisque le processus est particulièrement laborieux, la plupart des gens ont recours aux vendeurs d’armes non autorisés, ce qui a entraîné l’apparition d’un marché pour les armes qui viennent de pays comme la Libye.



À Mansoura, une ville située dans le delta du Nil, des manifestants ont utilisé des armes à feu contre des policiers lors de récents affrontements. Au Caire, un général de division du ministère de l’Intérieur a été pris pour cible pendant les manifestations.



M. Fawzi a déboursé 2 000 livres égyptiennes (335 dollars) pour s’acheter une arme. Il raconte qu’il a dû emprunter l’argent à des amis. « Mais un pistolet comme celui-là vaut plusieurs vies, car il peut permettre de sauver la vie de nombreuses personnes », a-t-il ajouté.


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