Les migrants confrontés à de nouveaux défis au Yémen

Bien que les conflits se poursuivent et que les actes de xénophobie se multiplient, des milliers d’Africains continuent de se réfugier au Yémen.



Certains d’entre eux connaissent les risques, mais ils pensent que la situation au Yémen est quand même préférable à la guerre et à la crise alimentaire qu’ils ont fuies, disent les analystes.



Les accusations portées par le gouvernement et par l’opposition, selon lesquelles les migrants africains sont engagés dans les combats à Sana'a, la capitale du pays – une allégation rapportée par les médias locaux – ont exacerbé la situation.



En septembre, Radio Bar-Kulan a affirmé que des groupes d’opposition de Sana'a avaient recruté plus de 40 réfugiés somaliens pour prétendument se battre aux côtés des partisans du président Ali Abdullah Saleh. Selon des habitants, deux Somaliens ont été tués dans un quartier relativement sûr de la ville, a précisé la radio.



Les observateurs lancent un avertissement : tandis que M. Saleh tente de garder le contrôle du Yémen, le fragile équilibre des pouvoirs qu’il a réussi à maintenir entre les tribus risque d’être bouleversé. La situation devient de plus en plus complexe et les réfugiés et migrants économiques, qui n’ont en général pas de relations avec des tribus ou des membres de leur famille qui pourraient les protéger, pourraient être exposés à davantage de dangers.



Les combats entre le gouvernement et les forces d’opposition armées dans le sud et la répression violente contre les manifestations anti-gouvernementales dans la capitale et dans d’autres grandes villes du pays ont déjà compliqué la vie de plus de 200 000 réfugiés et des migrants qui sont estimés à 500 000.



La capacité des agences humanitaires à leur fournir de l’assistance en a également été affectée. Cependant, septembre a enregistré le nombre le plus élevé de nouveaux arrivants – plus de 12 000, soit une moyenne de 400 par jour – depuis 2006, portant ainsi le nombre total de nouveaux arrivants à 72 111 entre janvier et septembre, selon l’agence des Nations Unies pour les réfugiés (HCR). Nombre de ces personnes fuyaient la famine et les conflits qui affectaient la Corne de l’Afrique.



Méfiance



Dans le sud du pays, des déclarations attribuées aux militants ont alimenté la méfiance à l’égard des étrangers. En janvier 2010, un haut responsable du groupe d’insurgés somaliens Al-Shabab a dit qu’il enverrait des combattants au Yémen pour aider un groupe affilié à Al Qaïda.



En mai, le groupe militant Ansar al-Sharia – dont beaucoup pensent qu’il a des liens avec Al Qaïda dans la péninsule arabique (AQAP) – a profité de l’effondrement de l’autorité gouvernementale pour s’emparer de plusieurs villes du gouvernorat d’Abyan, dans le sud du pays, et notamment de la capitale Zinjibar. Depuis, les troupes gouvernementales et les tribus luttent pour déloger le groupe, forçant des dizaines de milliers de personnes à prendre la fuite.



Suite à ces évènements, les Yéménites ont commencé à suspecter les Somaliens qui arrivent sur leurs côtes de participer aux actions de ce groupe.









« Ils se méfient des réfugiés et des étrangers. Les gens disent que sur 100 personnes qui arrivent, il y en a une qui travaille avec Al Qaïda »

« Ils se méfient des réfugiés et des étrangers », a dit Jonathan Gray, directeur du bureau de l’Adventist Development and Relief Agency (ADRA) dans la ville d’Aden, située dans le sud du pays. « Les gens disent que sur 100 personnes qui arrivent, il y en a une qui travaille avec Al Qaïda ».



Les réfugiés qui se trouvent dans le sud du pays sont plus fréquemment arrêtés aux points de contrôles, sont constamment soumis à des fouilles et se voient parfois refuser des déplacements, ce qui les empêche – à l’occasion – de profiter de services comme les formations professionnelles, a-t-il ajouté.



Dans ce climat de méfiance, et alors que des rapports laissent penser qu’Al Qaïda et le gouvernement tentent de recruter des réfugiés et des migrants, l’ADRA, qui travaille avec les réfugiés du camp de Kharaz, situé à environ 130 km à l’ouest d’Aden, sensibilise les réfugiés au danger d’une participation au conflit.



Autres conséquences



« Les passeurs profitent de l’absence de bonne gouvernance qui résulte de l’insécurité totale dans le pays », a dit Sarah Saleh, directrice nationale adjointe du Conseil danois pour les réfugiés (Danish Refugee Council, DRC), qui fournit de l’aide aux personnes arrivant sur les côtes yéménites. Maintenant que la présence du gouvernement se fait moins importante, les nouveaux réfugiés arrivent à différents endroits et plus fréquemment ; les agences humanitaires ont donc davantage de difficultés à les trouver et à leur fournir de l’assistance.



À ces défis s’ajoute une pénurie de carburant, liée à la crise politique, qui a restreint les déplacements des agences humanitaires et limité leur capacité à faire fonctionner les générateurs pendant les coupures d’électricité.



Les réfugiés et les migrants qui arrivent au Yémen en bateau depuis la côte arabique sont en général transportés au camp de Kharaz en passant par le gouvernorat d’Abyan, mais les agences ont été forcées d’emprunter une route plus longue mais plus sûre : le rythme de ces transferts a donc été ralenti et les nouveaux arrivants sont condamnés à rester plus longtemps que d’habitude dans les centres de transit.



Le trajet d’Ahwar à Kharaz, par exemple, prenait deux à trois heures ; aujourd’hui, il peut prendre jusqu’à huit heures, a indiqué Mme Saleh. Le trajet de Mayfa'a à Kharaz – qui prend normalement sept heures – prend désormais jusqu’à 17 heures : les agences préfèrent passer par al-Bayda, Lahj et Aden pour éviter les villes comme Zinjibar et Shuqrah, selon Nasser Salim Bajanoob, directeur de la Société pour la solidarité humanitaire (Society for Humanitarian Solidarity, SHS), qui transporte les nouveaux arrivants depuis les centres d’accueil jusqu’au camp.



Les camions de la SHS sont souvent arrêtés, parfois jusqu’à deux heures, par des manifestants anti-gouvernementaux qui soupçonnent les réfugiés présents à bord de ces camions de tuer les manifestants, a dit M. Bajanoob. Le personnel des agences humanitaires est quant à lui transporté en avion d’Ahwar à Aden plutôt que d’emprunter la route qui traversent les zones touchées par des conflits, ce qui a entraîné une augmentation des coûts.



« Au niveau opérationnel, les choses sont devenues excessivement difficiles », a dit Mme Saleh. « Pour être honnête, nous ressentons tous de la frustration. Les gens n’attendent pas que les camions les amènent [au camp] de Kharaz. Parfois, ils se disent "au diable tout ça" et ils partent à pied ».














Photo: Adel Yahya/IRIN
Les réfugiées de la Corne de l’Afrique qui campent à proximité du bureau du HCR à Sana'a

Cela veut dire qu’un trajet périlleux les attend, car ils devront traverser le gouvernorat d’Abyan, où les conflits font rage, ou qu’ils devront marcher pendant deux ou trois jours pour atteindre Kharaz ou Basateen, un camp de réfugiés de la ville d’Aden ; pendant ce temps, ils devront se contenter de la nourriture et de l’eau offertes par les communautés locales sur le trajet. Ils sont parfois placés en détention, interrogés et obligés de présenter leurs papiers, a dit Wanjiku Githuka, coordinateur de la protection des réfugiés du DRC, à IRIN.



Bloqués à la frontière



Certains des nouveaux réfugiés qui arrivent par le sud ont pour objectif d’entrer en Arabie Saoudite pour trouver du travail.



Selon l’Organisation internationale pour les migrations (OIM), plus de 12 000 migrants sont bloqués dans la région frontalière : ils ne peuvent pas entrer en Arabie Saoudite – les passeurs ont augmenté leur tarif et la sécurité a été renforcée – et ne peuvent pas retourner à Sana'a. L’OIM a procédé à l’évacuation de plus de 6 000 personnes l’année dernière. Mais depuis septembre, les vols ont été annulés.



En septembre, l’OIM a indiqué que la route de l’aéroport était impraticable et qu’il était difficile de planifier les vols au départ de l’aéroport. Les migrants se trouvent donc dans une situation « critique » à la frontière, a dit Jean-Philippe Chauzy, porte-parole de l’OIM.



« Ils reçoivent des menaces physiques. Ils sont parfois attaqués, battus et leurs affaires sont volées », a-t-il dit à IRIN.



« Certains d’entre eux ne peuvent ni se nourrir, ni subvenir à leurs besoins », a dit Edward Leposky, responsable de l’information du HCR au Yémen. « Ils sont parfois malades, ont faim, sont déshydratés, vivent dehors et sont exposés aux intempéries ».



Protestations



Les migrants ressentent de plus en plus de frustration. Dans la ville d’Haradh, située au nord du pays, 13 personnes ont été arrêtées en septembre après que des dizaines d’Éthiopiens ont manifesté devant un centre de départ de l’OIM pour demander leur rapatriement en Éthiopie, a indiqué l’OIM.



D’autres, pour la plupart des Éthiopiens de l’ethnie Oromo, ont organisé une manifestation à l’extérieur des bureaux du HCR à Sana'a, pour demander leur réinstallation dans un pays tiers.



Zeinab Hassan, une Éthiopienne de 26 ans qui avait campé devant les bureaux du HCR pendant quatre mois alors qu’elle était enceinte, a dit qu’elle n’avait pas d’abri, pas d’eau, pas de sanitaires et pas soins de santé maternels. 



« Seuls quelques pays acceptent les réfugiés venant du Yémen, et l’actuel renforcement de la sécurité réduit encore l’intérêt pour les pays d’accueillir des réfugiés venant du Yémen », a dit M. Leposky. Les pays d’accueil, a-t-il ajouté, avaient l’habitude d’envoyer des équipes pour examiner les recommandations concernant la réinstallation des réfugiés, mais ces missions ont été reportées pour le moment.



Le HCR a tenté de négocier un accord avec les leaders des manifestations, mais en vain. « Certains sont convaincus que s’ils attendent, ils seront réinstallés dans un pays occidental », a dit M. Leposky.





















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Exposés aux intempéries ou installés sous des bâches en plastique abîmées, les manifestants attendent qu’une mosquée située à proximité ouvre ses portes pour aller aux toilettes. Une forte odeur de déchets humains a envahi la zone.



Les tireurs embusqués, pro et anti-gouvernement, ont échangé des coups de feu, parfois à une distance de seulement 1 200 m. « [Quand les combats éclatent], nous mangeons une fois par jour ou pas du tout, car les personnes charitables ne trouvent pas de route sûre pour nous apporter de la nourriture », a dit à IRIN Yahya Abdulla, un autre réfugié de l’ethnie Oromo âgé de 70 ans. Lorsqu’il n’y a pas de coups de feu, « nous pouvons aller mendier de la nourriture de maison en maison, mais [parfois] ça devient impossible ».



Désespoir



« Les gens sont vraiment désespérés en ce moment », a dit M. Gray de l’ADRA. Les réfugiés, a-t-il ajouté, suivent l’exemple des Yéménites et des autres populations du monde arabe en exprimant leurs doléances lors des manifestations.



La plupart des manifestants n’ont pas pu travailler en raison des troubles. Soit ils occupaient des emplois de domestiques et leurs employeurs ont quitté Sana'a, soit ils travaillaient pour des agriculteurs aujourd’hui confrontés à une pénurie de diesel sans précédent.



Afin d’améliorer la situation, le HCR a augmenté l’aide financière qu’il donne aux réfugiés, mais nombre des personnes concernées n’ont pas été satisfaites.



Certains ressentent un tel désespoir qu’ils se montrent hostiles envers les travailleurs humanitaires. Les employés des agences internationales ont reçu des menaces et l’un d’entre eux a été attaqué par des réfugiés. Certains ont donc décidé de s’installer ailleurs pour des raisons de sécurité.



Certains demandeurs d’asile veulent rentrer chez eux, selon Mme Saleh du DRC. « Beaucoup d’entre eux disent qu’ils veulent rentrer en Somalie, où la situation est souvent encore pire qu’au Yémen ».



Ils ont été traumatisés par ceux qu’ils ont vécu, a ajouté M. Gray. « Beaucoup de Somaliens disent "Où que nous allions, nous nous retrouvons au milieu d’une guerre" ».



Et pourtant les réfugiés continuent d’arriver. « Expliquer aux gens que venir au Yémen n’est pas une option viable constitue un véritable défi », a dit M. Chauzy de l’OIM. « Nous évacuons les réfugiés qui se trouvent dans la zone frontalière, mais de nouvelles personnes continuent d’arriver. C’est un peu une tâche sans fin ».



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