L’escalade de la violence à Sanaa

Des barricades se dressent à Sanaa, la capitale yéménite, tandis que les affrontements s’intensifient entre les forces gouvernementales et les manifestants soutenus, par des unités de l’armée qui ont déserté.



« Chaque camp considère que la force qui tue est la seule option pour éliminer l’autre, » a dit Abdurrahman al-Marwani, président de l’organisation non gouvernementale (ONG) locale Dar al-Salam.



Pour la première fois depuis des mois, les combats ont atteint des zones comme le vieux centre de Sanaa, où se trouvent les services de sécurité fidèles au gouvernement.



« Les jours à venir vont être témoins d’actions décisives : un règlement politique ou une guerre civile à grande échelle, » a déclaré l’expert militaire Abdulaziz Saif al-Hamzi, de l’Académie militaire de Sanaa.



Selon Tariq Numan, chirurgien dans un poste sanitaire installé près de l’Université de Sanaa, au moins six manifestants ont été tués et plus de 40 personnes blessées dans les affrontements avec les troupes et les snipers pro-gouvernementaux qui ont eu lieu le 18 octobre dans la capitale.



L’ampleur sans précédent des combats à Sanaa même et dans les environs - les districts situés au nord, comme Arhab et Nihm – « correspond, d’un point de vue pratique et réaliste, au début d’une guerre civile à grande échelle qu’il sera impossible de contenir sans avoir recours immédiatement à un pouvoir de transition, » selon M. al-Hamzi.



« La ville [Sanaa] est devenue une zone de guerre. Des explosions se font entendre de toutes parts, de l’est, de l’ouest, du nord et du sud, » a dit à IRIN le 17 octobre Mohammed al-Emad, un des manifestants du campement établi devant l’Université de Sanaa.



Des témoins indiquent que des roquettes, des missiles katioucha et des mitrailleuses lourdes ont été utilisées des deux côtés : les troupes gouvernementales d’une part, et d’autre part les soldats déserteurs et les tireurs de l’opposition, fidèles au Sheikh Sadiq al-Ahmar (leader de la puissante tribu des Hashid).



La situation a forcé des dizaines de familles à s’enfuir de leurs quartiers du nord-ouest et du centre de Sanaa - Hay Sufan, Jerraf, Nahdha, Hayel, Zubairi, Baghdad, Zeraa et Qaa – pour se réfugier dans des zones plus sûres en-dehors de la capitale. Le quartier d’Al-Hasaba, qui constitue le bastion du chef de l’opposition Sheikh al-Ahmar est devenu une ville-fantôme, disent les observateurs.



Suite à la mort de plusieurs civils dans les affrontements du 16 octobre, les déserteurs de l’armée, dirigés par le Général Ali Mohsen Saleh, commandant de la zone militaire nord-ouest (NMZ) et de la Première Division blindée de Sanaa (FAD), ont publié une déclaration disant que quelque 190 manifestants et soldats déserteurs avaient été tués et plus de 2 300 blessés depuis le 23 septembre, date à laquelle le Président Saleh est revenu d’Arabie Saoudite, où il avait reçu des soins médicaux.



Pour la coordonnatrice des secours d’urgence de l’ONU, Valérie Amos, la communauté internationale n’a pas accordé suffisamment d’attention à la crise humanitaire au Yémen : « Si nous n’agissons pas maintenant, la situation peut tourner à la catastrophe…Dans le pays voisin, en Somalie, nous avons vu ce qui se passe quand on ignore les avertissements et qu’on ne fait pas suffisamment d’efforts pour mettre un terme à une crise avant qu’il ne soit trop tard. Ne répétons pas la même erreur au Yémen. »



Des divisions dans l’armée









« Si nous n’agissons pas maintenant, la situation peut tourner à la catastrophe…Dans le pays voisin, en Somalie, nous avons vu ce qui se passe quand on ignore les avertissements et qu’on ne fait pas suffisamment d’efforts pour mettre fin à une crise avant qu’il ne soit trop tard. Ne répétons pas la même erreur au Yémen »

Selon les politologues, les forces armées yéménites sont divisées entre l’armée traditionnelle (fidèle au Général déserteur Ali Mohsen Saleh, commandant du MNZ et de la FAD) et la Garde républicaine, dirigée par le fils du Président Saleh, Brig Ahmad.



L’expert militaire Hussein Abdulkarim estime que la FAD dispose à Sanaa de 25 à 30 000 combattants rompus à la guérilla urbaine.



« La Garde républicaine est une force d’élite sur le papier, mais [contrairement aux troupes de soldats déserteurs] elle manque d’expérience pour mener une guerre des rues, » a dit M. Abdulkarim à IRIN.



Les combattants de la tribu Hashid favorables à l’opposition, mené par M. al-Ahmar (l’une des tribus qui soutiennent le Général Ali Mohsen Saleh), possèdent tous les types d’armes, armes légères, moyennes et armes lourdes, a ajouté M. Abdulkarim.



D’après les politologues, le gouvernement s’est finalement décidé à déployer des combattants tribaux pour mener les combats de rue à Sanaa et Taïz, ce qui pourrait entraîner le pays dans une longue vendetta tribale et des meurtres par vengeance.



Le chef tribal pro-gouvernemental, le Sheikh Saqhir Bin Aziz, a perdu son frère cadet dans les affrontements du 16 octobre avec les combattants d’al-Ahmar à Hay Sufan, dans la partie nord-ouest de Sanaa ; les deux familles sont engagées dans une vendetta.



Des dizaines de personnes ont été tuées dans chaque camp durant les combats de rue des trois dernières semaines, selon l’officier de sécurité à la retraite Ahmad Ali Saad, qui a ajouté : « Le chaos politique dans le pays peut prendre fin à tout moment, mais les vendettas entre les deux familles peuvent durer encore pendant des décennies. »



Le président de Dar al-Salam, M. al-Marwani, a rappelé que certaines vendettas remontaient à plus de 50 ans..



La volatilité de la situation est encore exacerbée par l’existence dans le pays d’un nombre d’armes légères et moyennes estimé à 60 millions, a indiqué le politologue Abdussalam al-Maqrami.



« Nous sommes très préoccupés par le fait que les forces de sécurité continuent d'utiliser une force excessive dans un climat d'impunité totale avec des lourdes pertes en vies et de nombreux blessés, malgré des promesses répétées du gouvernement de cesser la violence aveugle, » a déclaré le 18 octobre à Genève Rupert Colville, porte-parole du Haut-Commissariat des Nations Unies aux droits de l’homme (HCDH).



« Nous réitérons notre appel pour une enquête internationale indépendante et transparente afin de rétablir la responsabilité et la justice, » a t-il ajouté. « Ceux qui sont responsables des centaines de morts depuis le début du mouvement de protestation au Yémen il y a plus de huit mois doivent rendre des comptes, quel que soit leur rang ou leur titre. Nous exhortons également les opposants armés au gouvernement à retirer les armes de l’espace public utilisé par des manifestants pacifiques et à cesser de lancer des attaques armées à partir de zones densément peuplées. »



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