Mieux gérer les flux migratoires mixtes en Afrique

Avant que les menaces de mort de la milice Al-Shabab le poussent à quitter son pays natal, Abdul travaillait comme journaliste en Somalie. Il a fui au Mozambique, au camp de réfugiés de Maratane, dans la province de Nampula, où des amis lui avaient dit qu’il pourrait obtenir de l’aide.



À Mombasa, il a pris place à bord d’un bateau avec 110 autres passagers – des Somaliens avec des histoires semblables à la sienne et des Éthiopiens fuyant leurs propres conflits armés, la sécheresse ou même les deux. Leur passeur les a tous entassés sur un même navire pour maximiser ses profits.



Abdul et ses compatriotes de voyage sont maintenant détenus dans une prison située dans le sud de la Tanzanie. Ni les policiers mozambicains qui les ont arrêtés à Palma, dans le nord du Mozambique, et les ont violemment déportés à la frontière tanzanienne, ni les douaniers qui les y ont trouvés – nus et dépouillés de leurs effets personnels – n’ont tenté de déterminer qui parmi eux étaient des demandeurs d’asile ayant droit à des services de protection et d’assistance, et qui étaient des migrants économiques soumis aux lois en matière d’immigration.



Des pays comme la Tanzanie commencent à prendre conscience que leurs lois en matière d’immigration ne leur permettent pas de faire face au phénomène de l’« immigration mixte ». De nos jours en effet, les réfugiés, les demandeurs d’asile, les migrants économiques et même les victimes de la traite d’êtres humains empruntent parfois les mêmes routes, moyens de transport et réseaux de contrebande pour atteindre une même destination, même s’ils ont des motivations différentes et ne bénéficient pas des mêmes droits à la protection et à l’assistance humanitaire.



« Il est devenu incroyablement difficile de distinguer les différents groupes de migrants », a dit Vincent William, responsable du projet sur les migrations en Afrique australe (Southern African Migration Project, SAMP) de l’Institut pour la démocratie en Afrique (IDASA), basé en Afrique du Sud. « Il y a beaucoup d’incertitude quant à la manière de gérer les flux migratoires mixtes. On cherche aussi à empêcher les gens d’abuser du système d’asile ».



Si la majeure partie du mouvement vient de la Corne de l’Afrique, le cycle de violence qui se poursuit en République démocratique du Congo (RDC) a également entraîné le départ de nombreux habitants. Il faut aussi tenir compte des migrants qui sont simplement à la recherche de meilleures perspectives d’emploi ou d’éducation.



Les crises politiques, sociales et économiques complexes et inter-reliées qui ont ébranlé le Zimbabwe au cours des dernières années ont entraîné le plus vaste mouvement transfrontalier de la région. Les pays qui accueillent les migrants ont de la difficulté à faire la différence entre ceux qui fuient les persécutions politiques, ceux qui sont en quête d’un moyen de subsistance et ceux dont le départ a été motivé par une combinaison de facteurs.



Les migrants sont nombreux à se diriger vers l’Afrique du Sud. Le pays offre non seulement les meilleures perspectives d’emploi de la région, mais aussi les lois les plus progressistes en ce qui concerne le statut de réfugié. S’il existe peu de recours légaux permettant aux migrants non qualifiés de venir vivre en Afrique du Sud, les ressortissants étrangers qui demandent l’asile peuvent rester dans le pays, y circuler librement et y travailler pendant que leur requête est examinée. Ainsi, selon le Haut Commissariat des Nations Unies pour les réfugiés (HCR), l’Afrique du Sud reçoit plus de demandes d’asile que n’importe quel autre pays du monde.



D’après Roni Amit, chercheuse au Centre africain pour la migration et la société (African Centre for Migration and Society, ACMS) de l’université du Witwatersrand, à Johannesburg, le ministère de l’Intérieur sud-africain a principalement rattrapé le retard accumulé dans le traitement des demandes en refusant l’asile à un plus grand nombre de personnes. « Le taux de rejet [des demandes d’asile] tourne maintenant autour de 96 pour cent », a-t-elle dit à IRIN. « Les décisions sont très standardisées et ne sont pas vraiment personnalisées ».



Des affaires en or pour les passeurs



Selon la Convention des Nations Unies relative au statut des réfugiés, le terme « réfugié » s’applique à toute personne qui, craignant avec raison d’être persécutée, est forcée de rester hors du pays dont elle a la nationalité. La définition de l’Organisation de l’unité africaine (aujourd’hui remplacée par l’Union africaine) est légèrement plus large et inclut toute personne contrainte de quitter son pays à la suite d’« événements perturbant gravement l’ordre public ».



Si la plupart des pays ont adopté la définition des Nations Unies, les fonctionnaires de l’immigration des pays comme la Tanzanie n’ont pas toujours la formation ou les ressources nécessaires pour contrôler le statut de grands groupes de migrants.









« Il est devenu incroyablement difficile de distinguer les différents groupes de migrants »

« Tous les migrants sont traités comme des criminels. On agit ainsi de la même manière avec les migrants et avec leurs passeurs », a dit Monica Peruffo, de l’Office des migrations internationales(OMI), qui a récemment mené une évaluation des procédures et des services d’immigration tanzaniens.



Le travail des fonctionnaires de l’immigration est compliqué par le fait que les migrants comme Abdul, qui ont des raisons valables de réclamer l’asile politique, attendent souvent d’atteindre la destination qu’ils ont choisie avant de déposer leur demande. Ils courent non seulement le risque d’être traités comme des immigrants illégaux dans les pays qu’ils traversent, mais aussi celui de compromettre leurs chances d’être admis en Afrique du Sud. Au cours des derniers mois, les douaniers sud-africains ont commencé à refuser l’entrée sur le territoire aux demandeurs d’asile en invoquant comme raison le fait qu’ils auraient dû demander l’asile dans le premier pays sûr qu’ils ont atteint. Bien qu’un tel principe n’existe ni dans le droit international, ni dans le droit national, cela n’a pas empêché l’Afrique du Sud de l’utiliser pour refuser des demandeurs d’asile originaires de la Corne de l’Afrique.



« Si vous essayez d’entrer sur le territoire en passant par un poste frontière officiel et qu’on vous refuse l’accès, la prochaine étape est de tenter d’y pénétrer illégalement. Et c’est là qu’interviennent les passeurs », a dit Mme Amit, de l’université du Witwatersrand.



Sheik Amil, du Somali Community Board, qui représente les intérêts des Somaliens en Afrique du Sud, a confirmé que les affaires étaient florissantes pour les passeurs. Ceux-ci demandent en effet aux Somaliens jusqu’à 3 000 dollars pour les amener en Afrique du Sud à partir des camps de réfugiés kényans situés près de la frontière somalienne, où nombre d’entre eux commencent leur long voyage.



« Ils doivent donner la moitié de l’argent avant de partir et l’autre moitié à leur arrivée là-bas », a dit M. Amil, ajoutant que les migrants qui ne réussissent pas à réunir l’argent nécessaire au second versement sont souvent détenus comme otages par leur passeur jusqu’à ce que des amis ou des parents payent pour eux.



D’autres y laissent leur vie. Un nombre indéterminé de migrants originaires de la Corne de l’Afrique sont morts en mer. Le Haut Commissariat des Nations Unies pour les réfugiés (HCR) a rapporté que 11 demandeurs d’asile s’étaient noyés au large de la côte mozambicaine en janvier seulement et que huit autres personnes étaient mortes par asphyxie à bord d’un camion porte-conteneur fermé qui devait les conduire du camp de Maratane [au nord du Mozambique] jusqu’en Afrique du Sud en février dernier.



Les gouvernements de plus en plus paranoïaques



En septembre 2010, la Tanzanie a accueilli une conférence régionale sur la question des migrations mixtes et irrégulières. Des représentants du gouvernement et de la société civile ont discuté de la nécessité de respecter les droits de tous les migrants, quel que soit leur statut légal, et d’élargir les voies de migration légales afin de réduire la dépendance des migrants envers les passeurs et de diminuer le nombre de franchissements illégaux des frontières. Les participants à la conférence ont lancé un appel en faveur d’un renforcement de la coopération régionale en matière de migration, d’une révision des lois et des politiques nationales afin de répondre aux défis des mouvements migratoires mixtes et de l’amélioration de la gestion des frontières.



Peu d’efforts ont cependant été faits au cours de la dernière année pour mettre en œuvre les recommandations formulées lors de la conférence. Si le HCR et l’OMI ont continué de suggérer l’adoption de mesures de protection supplémentaires telles que la construction de centres d’accueil pour les réfugiés aux postes-frontières (où un contrôle adéquat du statut des migrants pourrait être effectué) et le remplacement des déportations forcées par des programmes de retour volontaire, les gouvernements ont tendance à considérer le mouvement irrégulier de vastes groupes de migrants à l’intérieur de leur pays comme une menace pour la sécurité nationale et y répondent par des mesures de détention et de déportation.



Les migrants originaires de la Corne de l’Afrique qui parviennent à se rendre dans les camps de réfugiés du Mozambique, du Malawi et du Zimbabwe y restent souvent quelque temps pour se reposer et se regrouper avant de poursuivre leur voyage jusqu’en Afrique du Sud. Cette pratique a accentué les préoccupations existantes en matière de sécurité et d’abus du système d’asile.



« Les gouvernements sont de plus en plus paranoïaques, ce qui entraîne une situation dans laquelle les véritables demandeurs d’asile sont exclus à cause des actes de non-demandeurs d’asile », a dit M. William, de l’IDASA, ajoutant que ces préoccupations ont souvent pour toile de fond « les inquiétudes concernant les étrangers qui volent les emplois ».



En mars dernier, l’Afrique du Sud a amendé sa législation en matière d’immigration. Elle a notamment réduit le délai accordé aux demandeurs d’asile pour déposer une requête officielle après leur entrée au pays et alourdi les peines pour ceux qui enfreignent les lois en matière d’immigration.



« Il ne semble pas vraiment y avoir de stratégie politique offrant une justification rationnelle [pour ces amendements] », a dit Mme Amit, de l’université du Witwatersrand. « Il y a seulement cette impression générale selon laquelle il y a trop de gens qui entrent au pays et prennent les emplois disponibles ».



Si le protocole de la Communauté de développement d'Afrique australe (SADC) sur la facilitation de la circulation des personnes pourrait permettre de réduire les migrations irrégulières en créant d’autres voies d’immigration légales, du moins dans la région, le projet est au point mort depuis son adoption en 2005. Pour que le protocole prenne effet, neuf des 15 États membres de la SADC doivent le ratifier. Jusqu’à présent, ils sont seulement cinq à l’avoir fait et aucun plan d’action n’a été élaboré pour sa mise en œuvre.



La Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO) et le Marché commun de l’Afrique orientale et australe (COMESA) se sont en principe entendus sur l’adoption de protocoles similaires, mais M. William a indiqué que leur mise en œuvre avait été très lente jusqu’à présent.



« On s’inquiète des risques sécuritaires potentiels, mais la principale préoccupation est probablement d’ordre économique. On craint en effet que les migrants affluent en masse dans les pays qui ont les plus grosses économies ».



ks/cb-gd/amz