Le service de santé, saturé, a besoin d’un soutien durable

En Libye, les récents affrontements, en particulier dans la capitale Tripoli, ont lourdement pesé sur les services médicaux : le personnel, débordé, travaille dans des conditions très difficiles et les patients sévèrement malades ou blessés ne peuvent atteindre les hôpitaux et les cliniques, disent les travailleurs sanitaires.



« Même avec un système sanitaire vraiment solide, personne ne peut faire face à cet énorme afflux de blessés, » a dit Khalid Shibib, directeur de l’Organisation mondiale de la Santé (OMS) pour la Libye.



M. Shibib a souligné qu’il était important que la communauté internationale soutienne résolument le système de santé libyen pour l’aider à faire face à ses difficultés, alors que le conflit interne au pays semble en passe de parvenir à une conclusion. S’exprimant de Benghazi, il a dit à IRIN le 31 août : « Ce n’est pas une question de politique, c’est une question de besoins médicaux. »



L’administration provisoire dirigée par le Conseil national de transition, a t-il ajouté, a désormais ses responsables sanitaires à Tripoli et a donc la responsabilité de gérer la situation, mais une aide internationale est vitale, étant donné notamment la pénurie de fournitures médicales et le nombre important de victimes dues aux derniers affrontements.



Selon Médecins Sans Frontières (MSF), la situation à Tripoli s’est légèrement améliorée ces derniers jours. De Bruxelles, la coordinatrice des urgences à MSF, Rosa Crestani, a dit à IRIN : « Il y a une semaine, les hôpitaux étaient débordés et certains n’étaient même pas accessibles. Aujourd’hui la situation est entrain de se calmer et la majorité des hôpitaux fonctionnent à plein régime. »



Mme Crestani a dit que les volontaires libyens avaient joué un rôle crucial pour nettoyer des installations sévèrement endommagées, ce qui a permis au personnel médical d’étendre ses activités et de soigner davantage de patients dans des hôpitaux et des cliniques qui jusque là étaient hors-limites.



« Cela ne veut pas dire pour autant que tout va bien, » a insisté Mme Crestani. MSF, a t-elle indiqué, organise des cliniques mobiles pour soigner une large population vulnérable de migrants qui vivent dans ce qu’elle décrit comme des « conditions effarantes ».



Outre les sous-effectifs et les pénuries de fournitures médicales pour soigner les blessés de guerre et les malades atteins d’affections chroniques à Tripoli, d’autres rapports font état de l’absence de ramassage des déchets dans les installations sanitaires et du manque d’eau. Le 26 août, on signalait au moins 200 cadavres en décomposition à l’hôpital Abu Salim.



Mis à part Tripoli, les besoins médicaux dans des zones comme Misrata et Zlitan, qui ont été durement affectées par le conflit et la pénurie de fournitures médicales, suscitent encore de grandes inquiétudes. Il est important, a dit Mme Crestani, de proposer des services de soutien psychologique aux populations qui ont survécu aux affrontements.



Un changement de priorités



Un thème récurrent depuis le début des hostilités en février a été le stress provoqué par la crise chez les citoyens libyens ordinaires comme chez les médecins, du fait de leur manque de familiarité avec les réalités de la guerre. En tant que pays à moyen revenu n’ayant été que très peu confronté aux conflits internes, la Libye n’avait eu que peu d’expérience dans le traitement des blessés de guerre ou la gestion des traumatismes psychologiques des personnes affectées par la guerre.



Tout cela a changé. L’ampleur même du nombre de blessures liées aux combats a signifié inévitablement un changement de priorités médicales : les ressources ont été détournées des soins médicaux plus routiniers qui ne relevaient pas de l’urgence. « Les blessures de guerre ont de lourdes conséquences sur le système de santé parce qu’elles sont très difficiles à gérer, » a dit à IRIN M. Shibib de l’OMS : « Elles bloquent les lits d’hôpitaux, déplacent les autres patients ; elles monopolisent d’énormes quantités de ressources et les heures de travail des personnels médicaux. »









« Les blessures de guerre ont de lourdes conséquences sur le système de santé… Elles bloquent les lits d’hôpitaux, déplacent les autres patients ; elles utilisent d’énormes quantités de ressources et occupent les heures de travail des personnels médicaux »

Dans des conditions normales, a t-il ajouté, le système de santé libyen était largement capable de couvrir les besoins de la population, avec plus d’une centaine d’hôpitaux répartis sur tout le pays. Très avancé dans des domaines comme les soins prénatals, il a, dans le passé, assuré avec efficacité des campagnes de vaccination contre la rougeole, le tétanos et la coqueluche. Ainsi, la polio a été éliminée en 1991.



« Dans certains pays, le ministère de la Santé et les autres organisations sont obligés de courir après la population et de promouvoir la vaccination des enfants, en faisant appel aux chefs des communautés et ainsi de suite, » a ajouté M. Shibib. « En Libye, ce n’est pas nécessaire, parce que la population est consciente de l’importance de la vaccination. »



Les experts médicaux rappellent que les progrès accomplis doivent être consolidés, parce que les effets de six mois de crise et de division ont eu des conséquences inévitables. La Libye a ainsi assisté à la fuite de milliers de travailleurs médicaux à tous les niveaux ; beaucoup étaient des ressortissants de pays tiers d’Asie ou d’Afrique sub-saharienne. Les hôpitaux et les cliniques ont aussi eu à faire face à des pénuries de carburant et des coupures de courant qui ont eu des effets absolument désastreux.



Habitués à travailler dans un système très centralisé où l’approvisionnement se faisait à partir de Tripoli avec d’énormes commandes de médicaments chaque année, les responsables sanitaires, à Benghazi par exemple, ont averti des difficultés à garder ouvertes les voies d’approvisionnement, afin notamment de continuer à avoir accès aux médicaments plus spécialisés qui sont nécessaires dans le traitement du cancer ou du diabète.



La vulnérabilité des zones rurales



« La qualité des soins médicaux est compromise, » a mis en garde Sammeh Youssef, conseiller médical à Save the Children. « Les problèmes se voient bien davantage dans les zones rurales. » La vulnérabilité des cliniques et autres centres de santé en milieu rural est extrême, a t-il ajouté, en particulier après l’exode des ressortissants étrangers.



D’autres experts parlent du « rétrécissement » inévitable de tout le secteur de la santé, des [soins de] santé primaire aux soins tertiaires.



Mme Crestani de MSF a dit que son organisation n’avait pas encore vraiment décidé combien de temps elle allait rester en Libye, car elle attend de voir comment la situation va évoluer. M. Shibib a mis en garde la communauté internationale : celle-ci ne doit pas s’imaginer qu’il suffira d’une donation « à titre exceptionnel », avant de tourner le dos. Il a aussi insisté sur la nécessité d’adopter une démarche flexible adaptée à des besoins changeants.



« Le monde voit la Libye comme un pays riche et c’est vrai, » a dit à IRIN M. Shibib. « Mais c’est un pays riche qui est actuellement en pleine crise. »



cs/eo/cb-og/amz