Massacres et panique à Abidjan - la Côte d’Ivoire « franchit l’infranchissable »

A l’heure où la situation de plus en plus alarmante des droits humains en Côte d’Ivoire est dénoncée à l’unisson par Human Rights Watch et par le Haut-Commissariat des Nations Unies aux droits de l’homme, de nombreux Ivoiriens interrogés par IRIN à Abidjan se sont dits horrifiés par les actes de violence barbare perpétrés récemment dans le pays.



« On voit toutes formes de tueries », a déclaré un défenseur ivoirien des droits humains, sous couvert de l’anonymat. « C'est l'horreur, qu'on vit ici. Des gens [sont] brulés vifs, découpés en morceaux à la machette… », a-t-il dit, évoquant une escalade de violence incontrôlée.



Lassina*, 29 ans, est gérant d’un cybercafé dans le quartier d’Avocatier (dans la commune d’Abobo, à Abidjan). Il a vu par deux fois des personnes brûlées vives, a-t-il rapporté. Le dernier incident auquel il a assisté remonte au 5 mars. « Il y avait des cris dehors et lorsque je suis sorti, c'était les corps de deux gendarmes qui étaient brandis comme des trophées de guerre. Des jeunes ont versé l'essence [dessus] et ils ont mis le feu ».



« Non seulement nous n'arrivons pas à sortir [de la crise], mais il faut maintenant [assister à] ce genre de scènes effroyables », a-t-il déclaré.



Selon Rinaldo Depagne, analyste principal chargé de l’Afrique de l’Ouest à l’International Crisis Group, l’espoir « trahi » des Ivoiriens que le second tour des élections présidentielles, tenu le 28 novembre, marquerait le premier pas vers la paix et la stabilité contribue à la gravité des violences.



« Cette porte s’est fermée d’un coup ; les espoirs se sont envolés et aujourd’hui, ils ont laissé place à un état de désespoir absolument épouvantable », a-t-il dit à IRIN. « Ce degré de violence est assez inhabituel pour la Côte d’Ivoire ; nous n’avons même pas vu cela pendant le conflit armé, en 2002 et 2003 [au plus fort des affrontements qui suivaient une insurrection armée] ».



Face à des manifestations de violence aussi ouvertes, Fatoumata Diaby, 32 ans, ménagère à Avocatier, s’est dite inquiète des scènes auxquelles assistent les enfants. « Je suis choquée de voir que les enfants, filles et garçons, sont témoins de ces scènes horribles... La dignité humaine a disparu de ce pays depuis longtemps. Je me demande encore si la vie humaine a un sens pour nous les Ivoiriens. Les gens sont assoiffés de vengeance au point qu’ils égorgent sans la moindre crainte ».



Fabrice Danon, 35 ans, maçon de profession, habite dans le quartier d’Abobo Anonkoua ; comme des centaines d’autres Ivoiriens ces deux derniers mois, il s’est joint à un groupe d’autodéfense communautaire. Une nuit, a-t-il raconté, des hommes armés ont attaqué son poste. « Après avoir tiré pour nous disperser… ils ont foncé [sur nous]. Notre chef a été touché par une balle. Et c'est au moment où il agonisait que les hommes armés l'ont égorgé. Je n'en revenais pas. C'était la première fois que je voyais un tel acte. Le corps se débattait comme un animal. Pour moi, ils ont franchi l'infranchissable ».



Lorsque le neveu de Maurine Koné, 33 ans, a été sauvagement assassiné sous ses yeux, ce chauffeur de bus du quartier d’Abobo Dokui ne croyait pas être en Côte d’Ivoire, a-t-il raconté. « Des jeunes l'ont descendu de son gbaka [bus] avant de lui trancher le cou. En voyant le corps, mes jambes ne tenaient pas. C'est une boucherie humaine inexplicable », a-t-il dit.



« Mais l'occasion de la revanche n'est pas loin pour moi. Il faut savoir être patient », a-t-il ajouté.



Point de non-retour



A la question « la violence a-t-elle atteint le point de non-retour ? », le défenseur des droits humains a répondu qu’il était encore possible d’éviter le pire, mais uniquement si Alassane Ouattara et Laurent Gbagbo s’engageaient à trouver une issue pacifique à la situation. Pour l’instant, de crainte de représailles dans les deux camps, a-t-il dit, rares sont ceux qui appellent activement au calme, à l’exception de certains dignitaires religieux.



Le problème, a-t-il estimé, réside en l’absence d’un médiateur neutre. « Comme l'ONU et la communauté internationale ont déclaré leur soutien catégorique à Ouattara, elles ne peuvent pas faire avancer le pays vers la paix car elles sont partisanes ».



D’un côté, le camp Ouattara estime qu’il ne doit pas céder, a-t-il expliqué, car il jouit du soutien sans équivoque de la communauté internationale ; de l’autre, Laurent Gbagbo ne cèdera pas non plus, car il tient les rênes du pouvoir. « N'oubliez pas que… la population est divisée pratiquement à 50-50 ».



Entre-temps, les médias, résolument partisans, publient des comptes rendus divergents des violences en fonction des attaquants et des victimes.



« Faillite morale », clamait la Une d’un journal pro-Ouattara, le 7 mars ; l’article ainsi titré dénonçait les agissements des forces de l’ordre, qui auraient abattu des femmes au cours d’une manifestation organisée pour réclamer le départ de Laurent Gbagbo, le président sortant. Le même jour, on pouvait lire à la Une d’un journal pro-Gbagbo : « Prétendue tuerie de femmes à Abobo – un montage grotesque ».



(*un nom d’emprunt)



np/aa/cb - nh/amz