Les immigrés somaliens, bloqués au milieu des violences

Cernés par les flambées de violence qui embrasent Tripoli, capitale de la Libye sous le contrôle du chef de l’Etat libyen, le Colonel Mouammar Kadhafi, quelque 2 500 immigrés somaliens se cachent actuellement chez eux, ne sachant que faire, ont rapporté certains d’entre eux.



« Nous n’avons pas quitté notre domicile depuis 12 jours. Si nous sortons, nous risquons d’être attaqués », a déclaré à IRIN Mohamed Aweys, ressortissant somalien, par téléphone depuis Tripoli. « Un ami est sorti le 1er mars pour faire des courses et il n’est pas revenu. Nous ne l’avons pas revu et nous n’avons pas eu de ses nouvelles ; son portable est éteint ».



Trente Somaliens vivent actuellement chez lui ; tous sont en quête d’un refuge et dans l’impossibilité de sortir pour acheter des produits de première nécessité. « Jusqu’ici, d’après les informations que nous avons, cinq Somaliens ont été tués à Tripoli », a-t-il ajouté. Cette information n’a pas pu être confirmées par des sources indépendantes.



Selon M. Aweys, 500 autres immigrés somaliens, soupçonnés de faire partie des mercenaires de Kadhafi, ont été la cible d’attaques dans la ville de Benghazi, tombée aux mains des rebelles. « Nous avons parlé par téléphone à certains d’entre eux à Benghazi, et ils se cachent chez eux ».



« Nous n’avons rien à voir avec les problèmes des Libyens. La plupart d’entre nous sont venus ici pour échapper à nos propres problèmes et trouver une vie meilleure, et maintenant nous nous retrouvons dans une situation de vie ou de mort », a indiqué Mahmud Ahmed, un ressortissant somalien lui aussi immigré à Tripoli.



Leurs réserves de vivres sont presque épuisées, a-t-il expliqué. « Le propriétaire fait les courses pour nous, mais nous manquons de tout. Nous avions un peu d’argent lorsque les troubles ont éclaté, mais nous sommes travailleurs journaliers et cela fait 12 jours que nous n’avons pas travaillé ».



Interrogé sur leur intention de tenter de se rendre à la frontière égyptienne ou tunisienne, comme d’autres ressortissants étrangers, M. Ahmed a répondu : « Nous avons peur de nous faire tuer avant d’atteindre la frontière ».



A l’heure où les gouvernements du monde évacuent leurs ressortissants de Libye, « les Somaliens n’ont pas de gouvernement effectif qui puisse leur venir en aide. Personne ne s’exprime en notre nom » , a indiqué M. Ahmed.



Les femmes somaliennes sont particulièrement inquiètes de ce qui pourrait se passer. « Je suis arrivée ici il y a à peu près un an et demi pour me rendre ensuite en Europe, mais jusqu’ici, je n’ai pas réussi ; et maintenant, je me retrouve exactement dans la situation à laquelle j’avais voulu échapper en fuyant la Somalie », a déclaré Shamso Mohammed à IRIN.



Shamso, comme la plupart de ses compatriotes, a quitté la Somalie pour se rendre au Soudan, avant de traverser le désert pour arriver en Libye. « Nous avons failli mourir dans le désert, mais grâce à Dieu, nous sommes finalement arrivés en Libye ».

Trois de ses amies ont disparu il y a cinq jours, a-t-elle indiqué. « On les a appelées pour travailler et elles y sont allées ; selon les dernières nouvelles, elles ont été emmenées en voiture par des hommes armés. Nous ne savons pas ce qu’ils leur ont fait et nous n’avons personne vers qui nous tourner pour nous plaindre ».



Maryan Ali, qui vit sous le même toit que Shamso, a dit craindre qu’on ne vienne les attaquer chez elles. Les domiciles de plusieurs Somaliens auraient en effet été la cible d’attaques, a-t-elle ajouté.









« Les travailleurs originaires d’Afrique subsaharienne ont cruellement besoin d’être évacués en raison des menaces qui pèsent sur eux. Les populations qui en ont le plus besoin sont essentiellement originaires des pays pauvres d’Asie et d’Afrique... dont les gouvernements ne sont apparemment pas capables de leur porter secours, ou pas disposés à le faire »

« Il faut qu’on nous aide à sortir d’ici », a déclaré Maryan. « Plus cela va durer, plus notre situation va empirer. Nous risquons de mourir de faim, si on ne nous tue pas avant ».



Sans abri, sans le sou



Selon Human Rights Watch (HRW), depuis le début des troubles qui ont éclaté récemment en Libye, des milliers de travailleurs étrangers originaires d’Asie, d’Afrique, du Moyen-Orient et d’Europe se trouvent sans abri et sans le sou.

 

« Des milliers et des milliers de travailleurs étrangers restent bloqués à Benghazi, après avoir été forcés à évacuer leurs usines et dépossédés de leurs biens au cours des événements tumultueux de la semaine dernière », a indiqué Peter Bouckaert, directeur de la division Urgences de HRW.



« Les travailleurs originaires d’Afrique subsaharienne ont cruellement besoin d’être évacués en raison des menaces qui pèsent sur eux. Les populations qui en ont le plus besoin sont essentiellement originaires des pays pauvres d’Asie et d’Afrique... dont les gouvernements ne sont apparemment pas capables de leur porter secours, ou pas disposés à le faire ».



D’après HRW, le droit international n’oblige pas les pays tiers à évacuer, ni à rapatrier les migrants dans les situations d’urgence comme celle dans laquelle se trouve actuellement la Libye, mais dans les cas où des groupes de certaines nationalités sont la cible de persécutions, les Etats sont tenus de les soustraire à ce risque.



« Etat de crise »



Parallèlement, à la frontière tuniso-libyenne, où des milliers de ressortissants étrangers tentent de quitter le pays, la situation « atteint l’état de crise », selon le Haut Commissariat des Nations Unies pour les réfugiés (HCR). Depuis le 14 février, au moins 140 000 personnes ont traversé les frontières égyptienne ou tunisienne.



« Quatorze mille personnes ont traversé la frontière hier [1er mars], soit le plus grand nombre à ce jour, et des dizaines de milliers de personnes ont aujourd’hui besoin d’être transférées d’urgence dans leurs pays d’origine », a déclaré à la presse un porte-parole du HCR, à Genève [le 2 mars]. « Entre 10 000 et 15 000 personnes devraient arriver [à la frontière tuniso-libyenne] aujourd’hui ; c’est pourquoi il devient essentiel de pouvoir assurer rapidement leur rapatriement, pour éviter la crise humanitaire ».



A Benghazi, on manque de médicaments et de matériel médical, a indiqué l’organisation non gouvernementale (ONG) International Medical Corps. « Nous avons besoin de recevoir d’urgence du matériel et des médicaments pour les opérations chirurgicales, le traitement des maladies aiguës et les analyses de laboratoire ; ainsi que des antibiotiques et des anesthésiques », a déclaré l’ONG, ajoutant que l’on avait également besoin de chirurgiens orthopédistes et de spécialistes de la chirurgie reconstructive.



ah/eo/cb – nh/amz