Le gros problème de la beauté

Le gavage des filles est en voie de disparition en Mauritanie, en particulier dans les zones urbaines, mais beaucoup de jeunes filles et de jeunes femmes utilisent de leur plein gré des méthodes modernes et dangereuses pour parvenir à la silhouette corpulente qui a longtemps été un signe extérieur de richesse dans le pays.



« Le gavage forcé avec sévices physiques est devenu pratiquement une chose du passé ; il est généralement limité aux zones rurales reculées, » a dit Zeinabou Mint Taleb Moussa, directrice de l’organisation non gouvernementale (ONG) l’Association Mauritanienne pour la Santé de la Mère et de l’Enfant (AMSME). « Mais les jeunes femmes qui veulent prendre du poids et [qui ont recours pour cela à des moyens extrêmes] sont effectivement une réalité. »



Des Mauritaniens ont parlé à IRIN de cas récents où de jeunes femmes sont mortes à cause des médicaments qu’elles avaient pris – y compris des produits destinés à l’élevage – pour gagner du poids.



Certes, les canons de la beauté changent petit à petit et certaines femmes refusent la pratique destructrice du gavage forcé, mais traditionnellement en Mauritanie, une silhouette potelée chez la femme est symbole de richesse et de bonne santé. Des générations durant, les familles ont gavé leurs filles avec des litres de lait de vache ou de chamelle chaque jour, en partie pour améliorer leurs perspectives de mariage.



Selon un proverbe mauritanien de l’ethnie maure, « la femme occupe dans le cœur de l’homme la place qu’elle occupe dans son lit. »



Cependant, au cours des dernières années, des jeunes filles et des femmes se tournent de leur propre chef vers d’autres méthodes : prendre par exemple des produits à base de cortisone - dont un destiné à engraisser le bétail – des sirops stimulant l’appétit et des médicaments psychotropes.



« Il y a quelques mois, ma cousine est allée au village pour se préparer à son mariage,” a dit un membre de l’AMSME qui a demandé à rester anonyme. « Cette préparation comprend un engraissage et elle est morte d’une overdose de médicaments censés aider à gagner du poids.



Un autre cas concerne une jeune fille vivant dans un bidonville de la capitale Nouakchott qui est morte récemment après avoir pris des médicaments destinés au bétail, a dit Souleimane Cherif, le président de l’Association des Pharmaciens de Mauritanie.



Mohameden Ould Ekahe, chercheur en sociologie, a dit que l’un des médicaments pris par les femmes pour “engraisser” est connu localement sous le nom de “dregdreg”, un mot hassaniya qui veut dire secousse cardiaque, en raison de l’un des risques sanitaires qu’il peut provoquer.



Ces produits s’obtiennent facilement et c’est en partie le problème, a dit à IRIN le pharmacien M. Cherif.



« La réglementation n’est pas strictement appliquée à cause des bénéfices que représente pour certains le secteur médical, » a t-il dit. « De plus, les ressources de l’Etat sont relativement limitées. Mais les autorités ont fait des efforts ces trois dernières années, en retirant par exemple certains produits du marché. »



Malgré ces efforts et la loi de 2010 prévoyant des pénalités plus sévères pour les ventes illicites de médicaments, n’importe qui peut acheter les produits sur les marchés et dans les pharmacies. Il est difficile de dire combien d’argent est dépensé pour ces produits utilisés dans un but [de gavage], car une bonne partie des transactions se font au marché noir.



Beaucoup de femmes demandent également des pilules contraceptives uniquement parce qu’elles permettent un gain potentiel de poids, et des sirops stimulant l’appétit, a dit Anna Fall, sage-femme dans un centre de santé d’un quartier pauvre de Nouakchott.



De l’ignorance ?



La volonté d’accumuler les kilos en trop est associée à une série de risques : maladies cardiovasculaires, insuffisance rénale, diabète et tension artérielle, a dit Mohammed Lemine Ould Cheikh, médecin en chef au centre de santé. « La plupart des femmes ne savent pas que ces médicaments sont dangereux, sinon elles ne les prendraient pas. C’est une question d’éducation. »



Pour Taleb Moussa, ce n’est pas une simple question d’ignorance : certaines jeunes filles qui veulent prendre du poids rejettent l’idée qu’un mauvais usage des médicaments puisse être dangereux . « Un jour, j’étais dans une pharmacie et j’ai vu des jeunes filles acheter ces produits. Je leur ai dit que c’était dangereux, mais elles ont ri ont continué ce qu’elles faisaient.



De fait, la pression sociale et des critères très anciens perdurent.

Marième Diallo, 53 ans, a été gavée durant son adolescence. Ses deux filles, 14 et 19 ans, sont minces et refusent de prendre du poids. Diallo a dit qu’elles ne les forcerait pas, mais ses amies se moquent d’elle. « Ma voisine est venue récemment, pour me dire que ce n’était pas normal, que c’était un déshonneur pour ma famille que mes filles soient minces. Elle voulait les emmener au village pour leur faire prendre du poids. »



Beaucoup d’hommes voient encore la taille comme une mesure de la beauté. « Pour certains hommes, cela reste humiliant d’avoir une femme maigre, » a dit à IRIN la coordinatrice de l’AMSME, Khadija Sakho. « Ils ont honte de recevoir leurs amis à la maison. »



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