L’impasse politique aggrave les problèmes de l’éducation

La crise politique en Côte d'Ivoire frappe un système éducatif déjà bien endommagé. Des coups de feu perturbent les cours, des professeurs sont absents pour raisons politiques et les familles sont de plus en plus inquiètes pour la scolarité de leurs enfants.



Le manque d’investissement et l’instabilité des récentes décennies ont affaibli l’éducation en Côte d'Ivoire et de nombreux projets de développement – désormais abandonnés – recommandaient le renforcement des services de base comme la santé et l’éducation. Même avant cette crise, estime la Banque mondiale, le pays avait peu de chances d’atteindre en 2015 l’Objectif du Millénaire pour le développement (OMD) de scolarisation primaire universelle.



Aujourd’hui, à cause des conséquences chaotiques des élections présidentielles, les élèves sont « pris en otage », comme l’explique un éducateur. Parents et professeurs craignent que l’année scolaire 2010-2011 ne soit perdue.



Plus d’une semaine après la date de reprise des cours après les vacances de Noël, beaucoup de classes restent vides.



« Il est dommage que l’école soit prise en otage par la politique, » a dit Claude Kadio, président de l’Organisation nationale des parents d’élèves et étudiants de Côte d’Ivoire (l’OPEECI).



« Les élèves ne doivent pas être sacrifiés sur l’autel des intérêts partisans et égoïstes. »



Alassane Ouattara et le président sortant Laurent Gbagbo revendiquant tous deux la présidence, le Rassemblement des Houphouëtistes pour la démocratie et la paix (RHDP), une coalition pro-Ouattara, a appelé à la désobéissance civile. Dans le nord - coupé du sud, contrôlé par le gouvernement de M. Gbagbo depuis la rébellion de 2002 – les écoles ont été fermées en réponse à cet appel, selon Save the Children Côte d’Ivoire qui étudie les effets de la crise sur l’éducation.



Cela signifie que quelque 800 000 élèves de primaire ne sont pas à l’école, dit l’agence.



Même dans les zones non contrôlées par les rebelles, les écoles sont paralysées. « Depuis cet appel du RHDP, il n’y a plus de cours du tout à Bondoukou, » a dit Mathurin Kouadio, professeur de philosophie dans une ville du nord-est. « Il n’est pas certain que nous serons en mesure de boucler le programme de cette année et d’organiser de véritables examens de fin d’année. »



A Dimbokro, la ville natale de M. Ouattara au centre du pays, le leader d’un syndicat d’enseignants, Amadou Traoré, a dit : « Tant qu’Alassane Ouattara ne prendra pas officiellement le pouvoir dans le pays, nous ne ferons aucun cours aux élèves. »














Photo: Alexis Adélé/IRIN
Comme dans les dernières années de conflit, le prix à payer pour les élèves est très élevé, disent les parents et les éducateurs

L’éducation au rythme des coups de feu



A Abidjan, la capitale commerciale du sud, les écoles sont officiellement ouvertes, mais des violences sporadiques perturbent les emplois du temps.



« La situation est mauvaise pour nous [les élèves], » a dit Sévérine Singoh, élève du district d’Abobo à Abidjan. « Pendant que nous sommes en cours, nous sommes prévenus par téléphone qu’il y des coups de feu dans tel ou tel endroit et alors c’est la panique la plus complète. Ces derniers temps, nous sommes angoissés en allant à l’école. »



Dans certains endroits, les enfants se retrouvent dans des classes sans professeur ; des enseignants qui veulent revenir à l’école disent qu’ils ont peur de se faire attaquer par des partisans de M. Ouattara, s’ils suivent le récent appel du gouvernement Gbagbo à reprendre les cours.



Jean-Marie Kimou, père de trois enfants, a dit qu’il ne croyait pas que des enfants puissent apprendre dans de telles conditions.



« Que pourraient-ils bien apprendre dans un tel environnement ? Mieux vaut qu’ils restent à la maison. Nous tremblons tous de peur, le danger peut venir de n’importe quel côté. »



Save the Children dit avoir constaté que son programme 2005-2010 pour améliorer l’accès à la scolarité, renforcer les compétences des enseignants et assurer la protection des enfants, avait vraiment porté ses fruits. Les inquiétudes concernaient particulièrement ces enfants qui n’avaient pas droit à l’école, dans le nord où les enseignants avaient fui [les violences] ou dans l’ouest où les communautés étaient déplacées par les violences, retombées du précédent conflit.



A la question de savoir si les améliorations de l’éducation réalisées par Save the Children et d’autres organismes partenaires étaient maintenant réduites à néant, Elkane Mooh, le directeur des programmes de Save the Children-Côte d'Ivoire, a répondu qu’il était encore trop tôt pour dire si l’effet de régression était définitif. « Une bonne partie des mesures que nous avons mises en place, comme la formation des enseignants et l’éducation des enfants à leurs propres droits, demeurent. Mais si la crise continue, nous aurons de bonnes raisons de craindre un retour en arrière. » Save the Children et d’autres organisations du secteur éducatif ont l’intention, a t-il dit, de lancer un appel aux enseignants pour la reprise des cours.



Le Fonds des Nations Unies pour l’enfance (l’UNICEF) en Côte d’Ivoire exhorte les communautés à essayer de maintenir l’école sur les rails. Etant donné la situation actuelle où deux gouvernements revendiquent le pouvoir, il est difficile de faire appel aux décideurs de haut niveau, a dit à IRIN Louis Vigneault-Dubois, chargé de communication à l’UNICEF Côte d'Ivoire.



« Nous essayons de discuter avec les communautés, de leur dire que le fait de ne pas envoyer leurs enfants à l’école leur fait du tort. Nous leur disons que les enfants ne devraient pas souffrir de la situation politique et que les familles devraient prendre la responsabilité de l’éducation de leurs enfants. » Mais, a t-il ajouté, étant donné l’instabilité de la situation à travers le pays, même ce genre d’effort de communication avec les communautés constitue « un défi ».



aa/np/mw- og/amz