La lutte contre les accapareurs de terres

En Indonésie et en Thaïlande, les promoteurs immobiliers n’ont pas perdu de temps après le tsunami de 2004, arrachant leurs terrains à ceux qui avaient été transférés dans les camps de réimplantation pour construire à la place des résidences de luxe, réduisant encore un peu plus les moyens de subsistance des pauvres.



Un accaparement des terres s’est produit aussi après l’ouragan Katrina à la Nouvelle-Orléans, après le séisme en Haïti et après les cyclones et les inondations aux Philippines, selon le Rapport sur les catastrophes dans le monde 2010.



Cet accaparement peut entraîner des violences directes ou des mesures législatives soigneusement orchestrées, comme après Katrina, explique David Satterthwaite de l’Institut international pour l’environnement et le développement (IIED) et l’un des auteurs du rapport..



A la Nouvelle-Orléans, des fonctionnaires ont fait passer en force une législation sur le planning et l’aménagement urbains qui modifiait les modèles de propriété dans la cité, organisant ainsi ce que Sara Pantuliano, responsable du Groupe de politique humanitaire du groupe d’experts britannique Overseas Development Institute (ODI), décrit comme « l’un des exemples les plus flagrants de catastrophe ayant accentué les inégalités entre les habitants de la cité. »



Une façon d’aggraver les inégalités



Les habitants déplacés ne disposent pas toujours de droits de propriété ; ils n’ont parfois pas de carte d’identité ou de documents pour prouver leurs droits sur les terres, ce qui rend la tâche difficile aux associations d’aide au logement et aux ONG qui veulent les aider, indique le rapport de l’IFCR.



« Si l’aide aux victimes des catastrophes n’apprend pas rapidement à travailler avec tous ceux qui n’ont pas de titre, ceux qui ne pas enregistrés, ceux qui n’ont pas de documents, elle peut être une manière de soutenir et même d’accentuer les inégalités qui existaient avant la catastrophe, » a expliqué dans le rapport la Coalition asiatique pour le droit au logement (Asian Coalition for Housing Rights).



Renverser l’équilibre du pouvoir en faveur des personnes vulnérables, on le sait, est une tâche difficile, admet Mme Pantuliano, mais c’est une cause que les NGO devraient soutenir avec plus de conviction. « Trop souvent, nous nous concentrons sur la qualité de l’abri que nous pouvons offrir, mais nous avons beaucoup de mal à nous en sortir avec les questions plus délicates : comment renverser l’équilibre du pouvoir dans les cas d’urgence et comment ne pas exacerber la vulnérabilité des plus malheureux. »



Quelque 2,57 millions de citadins dans les pays à bas et à moyens revenus doivent supporter des taux de risque inacceptables, intensifiés par la rapidité de l’urbanisation, la médiocrité de la gouvernance locale, la pauvreté des services, la rapidité de la croissance démographique et la montée des violences urbaines, a ajouté le rapport.



Une équipe de chercheurs de l’ODI est en train d’étudier l’impact du déplacement forcé et de l’urbanisation au Soudan, au Kenya, en Afghanistan, en Syrie, au Yémen, à Gaza, en Somalie et peut-être en Irak.



Dépression, isolement



Souvent les gouvernements ne tiennent pas assez compte des implications sociales des déplacements forcés de populations, a indiqué Mme Pantuliano. « Une implantation planifiée peut isoler les communautés ; elle peut provoquer chez les gens des dépressions, un sentiment d’isolement et une plus grande vulnérabilité… incitant les jeunes à rejoindre des gangs ou à se livrer à la prostitution, » a t-elle dit à IRIN.



Elle peut aussi les couper de leur travail : ainsi, à Manille, capitale des Philippines, des communautés déplacées ont été éloignées du centre ville, ce qui signifiait que pour des milliers de personnes, accéder à leur emploi de services dans les nombreuses entreprises et magasins du centre était très difficile.



En Haïti, les plans de reconstruction pour amener les communautés vers de « nouvelles cités, plus sûres », a provoqué le déplacement des gens dans des camps éloignés, hors de la capitale, Port-au-Prince, où ils ne voulaient pas habiter, a dit Alfredo Stein, expert en planning urbain au Global Urban Research Centre à l’Université de Manchester. Les ex-habitants essaient sans cesse de retourner dans le centre pour tenter de récupérer leur terrain.



Les défis de la réponse aux urgences



Les autorités locales ont souvent du mal à répondre rapidement aux défis de la réimplantation en raison de la rigidité de la réglementation sur l’affectation des terres, du manque d’argent pour financer la relocalisation, des délais pour obtenir la permission officielle des autorités régionales ou nationales et du coût élevé des matériaux de construction, a expliqué M. Satterthwaite de l’IIED.



Après une catastrophe, il se peut que le gouvernement national décide d’améliorer les normes de construction, comme ce fut le cas au Pakistan après le séisme de 2005, ce qui augmente encore les délais pour la reconstruction.



Les groupes de plaidoyer locaux et les associations d’aide au logement sont souvent les mieux placés pour aider les communautés, a déclaré Mme Pantuliano de l’ODI ; les ONG internationales en effet ne savent pas toujours très bien quel rôle jouer dans les ré-implantations.



Toutefois les agences internationales peuvent elles aussi jouer un rôle important, a t-elle ajouté. « Nous ne proposons pas que les ONG s’impliquent dans les réformes foncières, mais elles devraient intervenir dans les domaines qui rentrent clairement dans le cadre de leur mandat de protection, comme documenter les droits fonciers ou faire du plaidoyer pour l’accès à des terres provisoires et permanentes. » Ce travail peut inclure la réalisation d’opérations cadastrales, des activités de recherche et de plaidoyer et une offre d’aide juridique aux personnes vulnérables pour éviter l’accaparement des terres, a t-elle dit à IRIN.



« Nous essayons d’en faire un élément plus central du rôle des organismes humanitaires…les ONG post-tsunami se sont rendu compte trop tard de ces problèmes, malgré les incitations des associations locales les poussant à se mobiliser en ce sens, » a ajouté Mme Pantuliano.



Des solutions qui marchent



Cassidy Johnson, maître de conférences en construction et urbanisme dans les pays en développement à l’University College de Londres, identifie deux facteurs susceptibles d’aider les personnes déplacées à faire reconnaître leurs droits fonciers : la présence de groupes d’action communautaire bien établis, tels que les associations d’habitants de bidonvilles, qui reconstruisent collectivement et ont des liens solides avec le gouvernement local leur permettant de défendre leurs droits, et l’existence de projets d’épargne collective des habitants, qui leur assure des fonds pour reconstruire.



Ce fut le cas aux Philippines, un pays régulièrement touché par les séismes, les éruptions volcaniques, les typhons, les ondes de tempête, les glissement de terrain, les tempêtes et les sécheresses. Dans ce pays, la Homeless Peoples Federation (la Fédération des sans-abris) a aidé les communautés à se réinstaller suite à cinq catastrophes entre 2000 et 2008 : Ses 70 000 membres avaient économisé de façon collective pour reconstruire après les crises et se sont rapidement organisés en comités de reconstruction après les catastrophes, a noté le rapport de l’IFRC.



Les branches locales de la Croix-Rouge et du Croissant-Rouge, avec le soutien de la Crois-Rouge britannique, ont également été très actives après les catastrophes aux Philippines pour garantir aux familles leurs droits fonciers, a indiqué Pete Garatt, directeur de la réponse aux urgences à la Croix-Rouge britannique.



« Le travail le plus efficace [sur les droits fonciers] est fait par les groupes locaux – nous l’avons constaté en République démocratique du Congo, au Burundi et à Khartoum – parce que les communautés prêtaient déjà attention à ces questions, » a t-il dit à IRIN à l’occasion de la publication du rapport de l’IFCR.



Chaque fois qu’il est possible, les communautés devraient être encouragées à prendre leurs affaires en main sans attendre que les autres réagissent, a dit Mme Pantuliano. Après le tremblement de terre au Gujarat en 2001, les communautés ont réussi à ré-occuper leurs anciens terrains parce qu’elles se sont mises à re-bâtir elles-mêmes des logements permanents, plutôt que d’attendre la permission du gouvernement. « Elles n’ont guère laissé au gouvernement d’autre choix que de les autoriser à rester sur place, » a t-elle dit.



Le concept d’aller de l’avant - l’idée de “reconstruire en mieux” qui est devenue le langage standard des gouvernements après les urgences - doit être redéfini, a dit le rapport. Plutôt que de se limiter purement à améliorer la qualité des infrastructures, il faudrait inclure l’idée de « terres pour les sans-terres et de logements pour les sans-abris. »



Enfin,, a ajouté Mme Pantuliano, le “reconstruire en mieux” doit aussi souligner que les ré-implantations, si elles doivent avoir lieu, doivent se faire dans des endroits adéquats.



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