Comment prévenir la prochaine crise alimentaire

Une nouvelle crise alimentaire touche actuellement le Sahel, région aride d’Afrique de l’Ouest, exposant 10 millions de personnes à la faim. Prévenir un tel scénario, ou mieux, l’éviter complètement, serait un objectif notable.



Selon Tidiane Ngaido, chercheur à l’Institut international de recherche sur les politiques alimentaires (IFPRI), les systèmes d’alerte précoce et de prévention et gestion des crises ont accompli des progrès considérables depuis les années 1970. « On ne voit plus de catastrophes majeures qui provoquent des vagues importantes de migration et des décès à grande échelle ; nous devons à présent évaluer ce qui a fonctionné, et ce qui a besoin d’être amélioré ».



Pourtant, même les années de précipitations moyennes ou supérieures à la moyenne, une grande partie de la population sahélienne souffre de sous-alimentation et quelque 300 000 enfants de moins de cinq ans succombent à la malnutrition chronique, selon le Fonds des Nations Unies pour l'enfance (UNICEF).



« Nous devons coordonner et lier les interventions humanitaires et les activités de développement, et intégrer tous les secteurs. Les crises sont de plus en plus fréquentes et complexes, et dépassent l’échelle nationale et régionale ; elles doivent être traitées en conséquence », a dit Patricia Hoorelbeke, représentante d’Action contre la faim/ACF International en Afrique de l’Ouest. Les interventions standard, ou celles conçues pour faire face aux crises précédentes, ne sont pas la solution, a-t-elle commenté.



IRIN a demandé à plusieurs experts et praticiens comment éviter les crises alimentaires récurrentes dans cette région. Voici quelques-uns des points soulignés par ces derniers.



Réagir vite



Regarder de l’avant et réagir rapidement. « Il y aura toujours des années où les pluies seront insuffisantes et où les récoltes seront mauvaises. Nous sommes en mesure de déterminer si les récoltes seront abondantes ou insuffisantes à la fin de la saison des pluies. Nous devons réagir rapidement avec ... des versements d’espèces, de la "nourriture contre travail", des aides alimentaires ou des distributions de vivres en faveur des plus vulnérables, pour leur permettre de survivre pendant la période de soudure ». - Dramane Coulibaly, coordinateur de la sécurité alimentaire, Comité permanent inter-Etats de lutte contre la sécheresse dans le Sahel (CILSS).



Etre méthodique et communiquer avec les décideurs. « Nous pouvons améliorer les systèmes d’alerte précoce. Au Niger, l’alerte a été déclenchée à temps, mais pas au Tchad, où nous n’avions encore que des données vagues. Il n’y a pas encore de lien avec les décideurs ; nous savions dès septembre [2009] que les récoltes étaient perdues, mais nous n’avons pas réagi immédiatement ». - Naouar Labidi, conseiller régional en sécurité alimentaire, Programme alimentaire mondial (PAM).



Une faible productivité

Au Niger, un hectare permet de produire environ un tiers de ce qui est produit sur la même superficie en Guinée-Bissau.
Source: FAO

Inclure les éleveurs. « Nous avons tendance à nous focaliser sur la production de céréales et à oublier le cheptel. Nous devons évaluer la production de fourrage et la disponibilité de l’eau et, lors de mauvaises années, soutenir les éleveurs avant que leur moyen de subsistance disparaisse ». - Jose Luis Fernandez, coordinateur régional des opérations d’urgence, Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO).



Parler le langage des communautés. « L’information devrait aider les agriculteurs à décider quand planter. Si les semences sont perdues parce qu’elles ont été plantées au mauvais moment, les fermiers n’ont pas d’argent pour en acheter d’autres. Nous sommes en mesure de recueillir et d’analyser des données, mais nous devons améliorer la manière dont celles-ci sont communiquées. La science ne remplira pleinement sa fonction que lorsqu’elle sera accessible dans un langage intelligible pour les communautés ». - Maboury Diouf, responsable de la réduction des risques de catastrophes, Fédération internationale de la Croix-Rouge (FICR).



Miser sur la prévention. « Les catastrophes d’aujourd’hui sont les vulnérabilités non traitées d’hier. La prévention n’est peut-être pas aussi intéressante qu’une intervention humanitaire à grande échelle pour attirer l’attention des bailleurs, mais elle est moins chère. Nous ne pouvons pas supprimer le risque, mais nous pouvons faire en sorte que les populations soient moins vulnérables. Des inondations et des sécheresses touchent d’autres régions du monde sans provoquer de crises ; ici, la vulnérabilité est telle que même un petit danger crée un grand risque ». - Carlos Munoz, conseiller régional en réduction des risques de catastrophes, Oxfam R.-U. 





Photo: Pierre Holtz/IRIN
« Les fermiers ne peuvent pas compter sur la pluie »

L’accent sur l’agriculture



Investir dans la productivité. L’agriculture est le moyen de subsistance de 60 à 70 pour cent des familles sahéliennes, mais la productivité est faible, selon le CILSS. « Même si certains pays, dont le Burkina Faso et le Mali, se sont engagés à investir 10 pour cent de leur Produit national brut dans l’agriculture ... la productivité reste très faible en raison de technologies défectueuses, de la diminution de la fertilité des terres, de l’usage de semences inadaptées et en quantité insuffisante, du manque d’engrais, et d’une mauvaise gestion de l’eau », a dit M. Fernandez.



Gérer intelligemment la problématique du climat. « Les fermiers peuvent utiliser des variétés de riz ou de céréales plus résistantes à la sécheresse ou aux crues, ou contribuer à prévenir la désertification en plantant des arbustes et des arbres », a ajouté M. Fernandez.



Et gérer intelligemment le problème de l’eau. « La plupart des terres agricoles de la région ne sont pas irriguées. Or, les fermiers ne peuvent pas compter sur la pluie. Il est essentiel d’investir dans l’irrigation à grande et petite échelles », a expliqué M. Coulibaly, du CILSS.





Ne pas oublier les marchés




Gérer les marchés. « Si une famille investit tout dans la culture de ses terres, au moment des récoltes, elle doit vendre immédiatement ; or, si tout le monde vend en même temps, les prix baissent », a dit Mme Hoorelbeke, d’Action contre la faim/ACF International.



Ouvrir les frontières. « Les marchés doivent être mieux intégrés à l’échelle régionale et les barrières au commerce régional doivent être levées. Il y a des pommes de terre qui pourrissent dans certaines régions du Mali, alors que la Côte d’Ivoire est contrainte d’importer de vieilles pommes de terre des Pays-Bas », a dit M. Coulibaly. 



Se diversifier pour stimuler les économies locales. « Les gens ont besoin d’argent. Les légumes se cultivent rapidement et une partie de la production peut être vendue, ce qui permet de générer un revenu », a dit M. Fernandez de la FAO.



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Manger local. « [Au Sahel], nous ne produisons pas assez de ce que nous mangeons : du riz ! Les millions versés aux pays producteurs de riz pourraient être investis dans notre agriculture. Nous devrons peut-être importer quand même, mais nous pourrions certainement faire en sorte que notre production locale soit plus compétitive et augmenter les zones irriguées », a déclaré M. Coulibaly.



Relier les points entre eux. La production de denrées ne suffit pas à garantir que tous les villages aient de quoi se nourrir. Les régions reculées doivent également être accessibles par voie routière, a fait remarquer M. Fernandez.



Et les plus vulnérables



L’argent liquide est un facteur essentiel. « Il y a des vivres dans les marchés, mais les populations n’ont pas d’argent pour en acheter. C’est un problème de pauvreté. Les familles les plus pauvres n’ont jamais de quoi manger et il n’y a pas de filet de sécurité sociale ; les agriculteurs n’ont pas non plus d’assurance, ni de subventions. Il faut créer des moyens de subsistance durables », a dit Mme Hoorelbeke.



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La gestion de l’argent liquide est également cruciale. Les sommes importantes envoyées aux familles doivent être dépensées de manière plus stratégique, a dit Tidiane Ngaido de l’IFPRI. « Tout le monde reçoit de l’argent, mais cet argent est immédiatement dépensé pour acheter de produits de consommation courante tels que des médicaments, plutôt qu’investi pour augmenter la productivité à long terme. La sécurité sociale est assurée par la diaspora et non par le gouvernement ».



Elaborer des politiques foncières efficaces. « L’accès à la terre est problématique dans certains pays. Les terres de certaines ?personnes? parmi les plus pauvres ne sont pas assez vastes pour leur permettre de produire suffisamment ; elles sont donc contraintes de travailler dans les exploitations d’autres habitants. Quant aux femmes, elles ne peuvent pas toujours posséder des terres », a déclaré M. Fernandez.



Assurer l’accès universel aux soins de santé. « Les soins de santé doivent être gratuits pour les enfants de moins de cinq ans et les femmes enceintes et allaitantes. Lorsque le système de santé fonctionne, une intervention peut être lancée rapidement pour faire face à la crise. Aujourd’hui, les gens ne vont même pas dans les centres de santé car ils pensent qu’ils devront payer », a dit Mme Hoorelbeke à IRIN.



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