Tristes perspectives d’avenir pour les cotonculteurs du Sahel

Le chef de la délégation de la Sofitex, la plus importante entreprise cotonnière du Burkina Faso, a récemment rencontré quelque 200 producteurs locaux dans l’ouest du pays, et leur a annoncé que l’or blanc se négocierait à 150 francs CFA le kilogramme, lors de la prochaine récolte, soit une baisse de neuf pour cent par rapport à l’année précédente.

Mais alors qu’il prenait la parole, les cotonculteurs l’ont interrompu.

« Excusez-moi, mais si ce que vous nous dites est vrai, mais nous allons tous arrêter de produire du coton », a déclaré l’un d’eux.
Les paysans se sont levés et ont applaudi leur confrère alors que le représentant de la Sofitex tentait de leur expliquer qu’il n’était pas responsable de la chute des cours mondiaux du coton.
« Ce sont les tendances du marché extérieur qui fixent le prix du coton. Et selon les tendances actuelles, on peut s’attendre à une baisse durable du prix », a expliqué Jonas Bayoulou de la Sofitex.

Cependant, les producteurs de coton ne sont pas d’humeur à écouter les justifications de la Sofitex. Le prix du coton n’a cessé de chuter depuis 2003, il se négociait alors à 210 francs CFA le kilogramme (42 cents américains).

Le secteur du coton joue un rôle essentiel dans l’économie du Burkina Faso, l’une des nations les plus pauvres de la planète, et représente à lui seul 60 pour cent des recettes d’exportations du pays. En outre, plus d’un quart des treize millions d’habitants que compte cet Etat d’Afrique de l’Ouest vit directement ou indirectement de la culture du coton.
« Où allons-nous envoyer tous ces gens [qui seront prochainement sans emploi]? Il s’agit là aussi bien des jeunes que des cotonculteurs », a déclaré Célestin Tiendrebeogo, directeur général de la Sofitex à Bobo Dioulasso, la capitale du coton. Selon lui, une chute de la production cotonnière aura des conséquences sur les autres secteurs de l’industrie burkinabè et sur l’économie dans son ensemble.

Les entreprises cotonnières de la région se battent elles aussi pour survivre. Par exemple, au cours de ces deux dernières années, la Sofitex a essuyé de graves pertes, de l’ordre de 40 milliards de francs CFA (80,45 dollars), a souligné M. Tiendrebeogo.

Et selon lui, la situation risque de se détériorer. Davantage de paysans vont délaisser le secteur cotonnier et la production burkinabè chutera probablement de plus de 12 pour cent l’année prochaine, pour s’établir à moins de 700 000 tonnes.

« Un tsunami a ravagé notre pays et nous avons besoin maintenant de l’aide de la communauté internationale », a affirmé François Traoré, le président de l’Union nationale des producteurs de coton du Burkina Faso.

La faute à l’Occident

Les organisations non gouvernementales (ONG) et les leaders africains s’accordent à dire que les Etats-Unis sont responsables de la chute du cours du coton parce que l’administration américaine continue de verser des subventions à ses 25 000 producteurs de coton.

Selon l’ONG britannique Oxfam, Washington aurait versé 4,2 milliards de dollars de subventions en 2004 et 2005, et les pays d’Afrique subsaharienne ont ainsi perdu quelque 400 millions de dollars de recettes – une somme dont auraient pu bénéficier les dix millions de pauvres que compte la région.

En octobre dernier, le Président burkinabè Blaise Compaoré a déclaré aux producteurs américains et aux membres du Congrès, lors d’une vidéo conférence organisée par la Banque mondiale, que la filière du coton était essentielle et permettait de combattre la pauvreté qui ravage le Burkina Faso, mais également le Bénin, le Mali et le Tchad.

« Nos économies ont été réformées et par conséquent, nos paysans ne reçoivent plus de subventions », a-t-il rappelé. « Alors que certains pays [occidentaux] ont malheureusement décidé de ne pas se plier aux règles du marché mondial », a-t-il ajouté.

Les gouvernements africains exhortent les pays occidentaux à cesser de verser des subventions, à créer un fonds d’urgence d’appui à la production cotonnière pour compenser les pertes causées par la chute des cours et à apporter une aide technique et financière aux cotonculteurs africains.

En décembre, le Président du Bénin, M.Boni Yayi, a déclaré sur les ondes de Radio France Internationale qu’il demandait personnellement au Président américain George W. Bush de venir en aide aux pays africains.

L’administration américaine a rétorqué qu’elle continuerait de verser des subventions à ses producteurs de coton, contrevenant ainsi aux règles de l’Organisation mondiale du commerce (OMC).

Cependant, elle s’est dite prête à accroître son aide afin d’améliorer la productivité des producteurs de coton africains et de renforcer leur compétitivité sur le marché international.

Des initiatives pour contrer la chute des cours
Selon certains experts, en Afrique subsaharienne, la filière du coton continuera de connaître des difficultés même si les pays occidentaux cessent de verser des subventions à leurs producteurs. En effet, actuellement le dollar américain est faible par rapport au franc CFA, ce qui stimule les exportations américaines.

Bachir Diop, président de l’Association des cotonculteurs africains (ACA), basée à Dakar, au Sénégal, a souligné que la chute du cours du coton présentait un avantage car elle contraint les producteurs à être plus efficaces.

Au Burkina Faso, l'Institut national de l'environnement et de recherches agricoles (INERA) a produit des graines de coton génétiquement modifié qui permet de produire 3 000 kilogrammes de coton à l’hectare, contre une moyenne actuelle de 1 000 à 1 500 kilogrammes. Le gouvernement burkinabè a annoncé qu’il prévoyait de distribuer ces graines aux cotonculteurs en 2007.

Les chercheurs africains tentent également de produire de l’huile de cuisine et du carburant à partir des graines de coton, pour la consommation locale.

« Cela permettra d’atténuer l’impact [de la baisse des cours mondiaux] et notre dépendance [par rapport à ces cours] », a dit Bachir Diop.

La Banque ouest-africaine de développement (BOAD) encourage également la production de textile locale. A l’heure actuelle, 95 pour cent du coton est exporté comme matière première.

Cependant, comme l’a souligné M. Diop, les pays d’Afrique sub-saharienne auront des difficultés à rivaliser sur le marché international à cause des coûts énergétiques élevés et de la fin des quotas sur le commerce des textiles, décrétée en 2005 par l’OMC et qui a permis à la Chine d’envahir le marché mondial.

De nombreux paysans burkinabè ont tenté de cultiver des céréales comme le maïs, le mil et le soya à la place du coton, mais le cours des céréales est encore plus instable que celui de l’or blanc. Par exemple, cette année, 100 kilogrammes de maïs coûtaient seulement 3 000 francs CFA (6,03 dollars) alors qu’en 2004, ils se négociaient à 25 000 francs CFA (50,28 dollars).

Le coton est certainement le seul espoir des paysans.
« Nous ne pouvons pas le remplacer. Seul le coton nous assure une entrée d’argent fiable », a conclu François Sirima, un producteur burkinabè.