La prostitution brise leur rêve de liberté

Rose pensait qu’elle se rendait en Europe pour y poursuivre ses études et travailler à temps partiel pour se faire un peu d’argent. Mais la jeune nigériane n’imaginait pas que les études n’étaient qu’un leurre et que la prostitution était le travail qui les attendait.

« Deux personnes travaillant dans ce qui paraissait une agence de voyage normale se sont occupés de régler les détails du voyage. Mais une fois arrivées en Europe, nous avons été enfermés dans un appartement pendant un mois et demi », se souvient-elle. « Ils ont vidé nos sacs et confisqué nos passeports ».

L’histoire de Sophie est identique. Elle pensait venir en Europe pour y travailler dans une boutique ou dans une usine afin d’améliorer ses conditions de vie et celles de sa famille. Aujourd’hui, elle gagne 2 000 euros (2 400 dollars américains) par semaine – une somme qu’elle n’aurait jamais rêvé avoir si elle était restée dans son village – en se prostituant.

« Je pensais être libre en Europe », lance-t-elle, songeuse, assise dans le petit appartement lugubre de la ville portuaire de Gênes qu’elle partage avec deux autres travailleuses du sexe.

En l’absence de statistiques officielles, l’Office international pour les migrations (OIM) estime à quelque 70 000 le nombre de femmes entrées illégalement en Italie et contraintes à la prostitution par des trafiquants. Et certaines associations de défense des droits de l’homme estiment que près de la moitié de ces femmes sont nigérianes.

Les trafiquants exigent des filles qu’elles leur remboursent 50 000 euros (60 000 de dollars) environ pour les frais de voyage et d’hébergement, celles-ci devant travailler pour eux jusqu’à apurement de leur dette.

« Je pense que dans un an j’aurai payé ma dette », explique Naomi, une jeune fille de 24 ans, venue en Italie pour gagner de l’argent et aider à ses jeunes frères et sœurs après le décès de leurs parents. « Je paierai ma dette. Je ne veux pas les décevoir. Je sais qu’ils seront confrontés à de nombreuses difficultés si je ne m’acquitte pas de cette dette ».

C’est souvent la peur exprimée par les femmes qui sont contraintes à la prostitution, explique soeur Valeria, qui a vécu quelques temps dans l’Etat d’Edo, au Nigeria, et travaille maintenant avec ces femmes victimes des trafiquants en Italie. Selon elle, les trafiquants exercent un chantage sur leurs victimes en exploitant leur croyance aux pouvoirs surnaturels du vaudou.

« Ils font souvent un petit paquet contenant des cheveux ou des dessous et parfois du sang des menstruations de la jeune fille », explique Soeur Valeria. « Les filles pensent vraiment que si elles révélaient le nom de ces trafiquants ou qu’elles ne les remboursaient pas, un malheur pourrait s’abattre sur leur famille et sur elles-mêmes ».

UN voyage effroyable

Avant même que les filles ne découvrent la réalité de leur nouvelle vie en Europe, elles ont souvent traversé d’effroyables épreuves pour quitter le continent africain.

De nos jours, le voyage très onéreux de l’Afrique de l’ouest à l’Europe s’effectue souvent à travers le désert du Sahara où il est plus facile de se déplacer clandestinement sans disposer de papier en règle.

« Nous avons marché pendant des mois », se souvient Sharon, une des colocataires de Sophie à Gênes, qui a entrepris ce « voyage effroyable » à travers le désert pour atteindre la pointe de l’Afrique du nord à partir de laquelle elle a pu prendre une embarcation à destination de l’Europe.

« Beaucoup de gens sont morts. Nous buvions parfois notre propre urine », se souvient-elle en secouant la tête.

Le rêve d’une vie meilleure en Europe partagé par ces ressortissants ouest-africains désespérés a fait la Une des médias ces derniers jours après que plusieurs immigrants aient trouvé la le mort le mois dernier au Maroc en tentant d’escalader le mur de clôture des enclaves espagnoles de Ceuta et de Melilla.

L’incident et l’expulsion des Africains ont placé le problème de l’immigration clandestine au coeur des entretiens que représentants des pays européens et africains ont eu à Bruxelles.

Au cours de ces rencontres, la Commission européenne a proposé à ses Etats membres de proposer un plan permettant de renforcer les mesures prises pour lutter contre l’exploitation sexuelle des clandestins et de leur main d’œuvre.

Mais beaucoup de personnes – de l’ancien président malien Alpha Oumar Konaré aux travailleurs humanitaires qui tentent de combattre le problème – pensent qu’il faut concentrer les efforts sur l’Afrique en s’attaquant à la pauvreté, la cause de l’immigration clandestine.

« La pauvreté est à l’origine de cette exploitation », explique Sœur Florence, qui dirige le Comité de soutien pour la dignité des femmes, une organisation basée à Benin, une localité du sud du Nigeria.

« Les populations ont faim, ici », a-t-elle confié à IRIN. « L’économie nigériane va très mal et la situation s’aggrave de jour en jour. Donc les enfants, les filles en particulier, deviennent des sources revenus potentiels ».

Selon Teresa Albano, fonctionnaire de l’OIM, neuf fois sur dix, les familles ont autorisé leurs filles à partir tout en sachant leur sort qui leur est réservé.

« Les filles ne sont pas libres de décider pour elles-mêmes et ne peuvent pas dire non ». « Lorsqu’elles signent le ‘contrat,’ un membre de la famille se porte garant et une des clauses de ce contrat stipule que la fille acceptera tout travail que l’organisateur lui proposera dans le pays de destination ».

Et quand elles choisissent de rompre le contrat…

Et pour les filles qui tiennent à rompre le contrat, elles ont très peu de choix. Elles se retrouvent en situation irrégulière sur le territoire italien et presque sans ressources.

Dans ce cas, la seule solution que leur propose le système judicaire italien est une « autorisation de séjour leur assurant une protection sociale ». Mais pour l’obtenir, elles devront dénoncer leurs souteneurs à la police, malgré les risques encourus.

Selon le groupe Caritas-Migrantes, qui a étudié les statistiques de l’immigration, seules 999 de ces autorisations ont été accordées à des femmes nigérianes entre 1998 et 2004.

L’autre solution est le programme de rapatriement pris en charge par l’OIM et qui permet le retour volontaire des femmes dans leur pays d’origine. Mais là aussi, cette solution pose aussi des problèmes.

« Lorsque les filles sont relâchées par la police nigériane, après qu’elles aient été soumises aux tests obligatoires de dépistage du VIH, les trafiquants les attendent à la sortie, prêts à les réintégrer de force dans le trafic », explique M. Albano de l’OIM.

Et lorsqu’elles parviennent à échapper aux trafiquants, il arrive qu’elles soient confrontées à des problèmes familiaux, explique Sœur Florence.

« Quand les filles retrouvent leur famille, elles sont censées leur apporter de l’argent et la fortune. Et si elles manquent à cette obligation, elle sont rejetées par leur famille et le traumatisme est encore plus grand », a-t-elle ajouté.

Mais il arrive parfois que le calvaire de certaines se termine en conte de fée.

C’est le cas de Rose. Elle explique comment elle a été sauvée par Claudio, un de ses clients, devenu son partenaire. Aujourd’hui, ils écrivent un livre sur leur histoire, en espérant attirer l’attention sur le problème des filles immigrées nigérianes travaillant comme prostituées en Italie.